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It must be heaven

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Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir « chez soi  » ?

Difficile de tout déchiffrer dans ce nouveau bijou d’Elia Suleiman. Le réalisateur donne ici à voir une fable burlesque sur la comédie humaine, où la poésie prend la place du tangible. “It must be heaven” de, par et avec Elia Suleiman nous invite à nous laisser guider et surprendre. Pas besoin de tout décortiquer dans cet écrin de pensées. Au fil des scènes – s’apparentant à des tableaux – Suleiman nous montre que dans les petites choses du quotidien, tout est amené à poser question. Tout y révèle la comédie humaine.

 

 

Elia Suleiman commence en Palestine. Tel un pantomime, il nous balade et nous transforme en spectateur d’un spectateur ; tantôt nous le voyons espionner son voisin envahissant, tantôt il aide le vieillissant. Nous le voyons au restaurant face à deux molosses inquiétants, puis s’étonner dans la rue de jeunes gens qui prennent la fuite, armes à la main, en courant. Suleiman, dans tous ces moments de vie, ne dit mot et consent. Son prisme est celui de la contemplation du monde qui l’entoure. Tout devient alors mystique ou inquiétant. Ce film est une succession de vies parallèles. Nous pourrions même parler de sketches. Quand enfin le réalisateur et personnage principal se décide à voyager à Paris, puis à New-York, il semble s’étonner d’une évidence au travers de ces sketches : tout n’est que parallélisme dans la dureté ou la beauté du quotidien. La dénonciation de la violence humaine peut prendre des formes très simples en Occident, loin d’un conflit s’étendant sur des décennies. Elle peut être incarnée par une grande entreprise de luxe exploitant des immigrés pour des tâches ingrates. Elle peut être dans le sur-contrôle d’une police envahissante. Elle peut être dans l’achat compulsif d’armes aux Etats-Unis. Tout ce qui fait que les citadins français ou américains sont oppressés sous le masque de la légèreté.

 

 

 

Tout au long du film, Suleiman est au bon endroit au bon moment. Il capte ainsi la magie d’un instant, le burlesque d’un autre. “It must be heaven” n’est pas une histoire, mais plus des histoires de synchronicités. Tout y est répétition de schémas, cocasses ou poignants. Et si la Palestine semble vivre en un temps suspendu, le plus étrange reste la France et les Etats-Unis : là où les tableaux de Suleiman prennent vie dans des villes vides, comme délaissées. Peut-être ont-elles perdu leur âme ? Si la Palestine impose de traiter des mêmes sempiternels sujets, n’y a-t-il pas un moment où l’on doit la laisser souffler pour aller la comparer à ce qu”il se passe ailleurs ? Cela semble difficile, car comme le dit un producteur de cinéma à Suleiman lors d’un entretien des plus comiques : “Ton film n’est pas assez palestinien. Ca pourrait se passer ici”. Mais la Palestine doit-elle toujours être appréhendée avec un sérieux morbide ? Ne peut-elle pas laisser place à la vie ? Pour Suleiman, la violence du monde n’est pas cantonnée à ses zones de conflits. Les bruits de la guerre peuvent aussi retentir en France, quand par exemple des avions de chasse et des parades militaires envahissent les Champs Elysées lors du 14 juillet, chose qui étonne Suleiman en les voyant se déployer. A l’inverse, en Palestine, le ravissement peut aussi opérer, quand une femme en tenue traditionnelle vaque à ses occupations dans un champ d’oliviers… Cette fable moderne est donc étonnamment hypnotisante. On s’y laisse prendre et devenons comme Suleiman, des critiques amusés d’un monde qui nous dépasse. Ou pour citer Alessandro Baricco qui semble ici décrire le personnage Suleiman : « C’était au reste un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, considérant comme déplacée toute ambition de vivre. On aura remarqué que ceux-là contemplent leur destin à la façon dont la plupart des autres contemplent une journée de pluie. »

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Durée : 102 mn


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