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Inland Empire

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O-V-N-I. Le dernier film de David Lynch fait débat. Chef-d´oeuvre, ratage ? Inland Empire déroute. Hallucinations, mondes parallèles, catharsis, rêves, métaphores, allégories, le film est une succession de scènes dont l´extraordinaire difficulté d´interprétation a de quoi rendre perplexe les plus inconditionnels du cinéaste. Brouillant les pistes sur le sens qu´elles dégagent, le spectateur est renvoyé […]

O-V-N-I. Le dernier film de David Lynch fait débat. Chef-d´oeuvre, ratage ? Inland Empire déroute. Hallucinations, mondes parallèles, catharsis, rêves, métaphores, allégories, le film est une succession de scènes dont l´extraordinaire difficulté d´interprétation a de quoi rendre perplexe les plus inconditionnels du cinéaste. Brouillant les pistes sur le sens qu´elles dégagent, le spectateur est renvoyé à sa solitude et ne jouit que difficilement du spectacle qui lui est proposé. Il subit le film, tente désespérément de raccorder les passages entre eux mais le vide rationnel qui les sépare est souvent trop important.

A défaut, le film de Lynch se présente donc comme une oeuvre expérimentale, invitant le spectateur à se perdre dans un voyage mystique, brutal, et même traumatisant. Car à l´instar de son précédent film, Mulholland Drive, qui laissait apparaître quelques parts d´ombres sur son interprétation, Inland Empire surpasse ce référent pour s´enfermer dans une schizophrénie cinématographique de 2h52. Secousses sonores comme autant de convulsions d´un malade, dérèglement de l´image et de l´enchaînement des idées, la forme filmique est à la hauteur de la détresse psychotique qui envahit son personnage principal, Nikki Grace/Susan Blue (Laura Dern).

D´abord actrice de renom, cette femme conclut le film en prostituée. Grandeur et décadence. Rêve et réalité. La thématique d´Inland Empire est semblable à celle de Mulholland Drive, mais sa bipartition est nettement moins évidente à déceler. Disloquée en plusieurs sections plus dérangeantes ou décalées les unes que les autres, la progression de l´intrigue se donne à voir comme le strip-tease disgracieux d´une réalité en forme de mirage.

La souffrance intérieure de cette femme est donc au centre des préoccupations de Lynch. Comme dans Mulholland Drive, encore, son trouble mental fascine tant le réalisateur qu´il en irradie le film entier de sa négativité. Déréglées, disloquées, la structure et la narration en sont les principales victimes. Public et critiques ayant été conquis par la précédente expérience, dans Inland Empire elle est ainsi poussée à son paroxysme, sans aucune retenue. Ainsi, le personnage est le film, et le film est donc sa maladie. Il fait écho au désordre psychologique qui habite cette femme. Il est une projection de sa détresse, une convocation d´images incongrues et de sons improbables faits pour rapporter au spectateur l´étendue de son tourment.

S´il attendrit, émeut à plusieurs reprises, il serait néanmoins faux d´avancer que le parcours de cette femme soit en mesure de submerger le spectateur d´un plaisir cinématographique immédiat. A ce point déroutant, la projection de ce film prend même parfois des airs de calvaire. Il se supporte ou se tolère, le plus souvent par respect pour le réalisateur. Le temps infini de sa durée nous prend en otage et les minutes ne défilent généralement que trop lentement. Interminable, insupportable d´incompréhension jusque dans ces derniers instants, la folie nous envahit comme elle l´a en réalité fait depuis longtemps avec notre héroïne.

Le film de Lynch n´est donc pas à voir ou à entendre, c´est un film à vivre. Son sujet ne s´explique pas mais se ressent. Il est comme ces jeux interactifs des grands parcs d´attractions dans lesquels le monde entier semble s´agiter autour de nous : les sièges bougent, des créatures sortent de nulle part, du vent souffle et parfois certaines odeurs sont même reproduites. Inland Empire a tout de ces divertissements, il en prend simplement la trajectoire opposée. Plus tragique que récréatif, sa force est centripète au lieu d´être centrifuge. Exposant sans gêne les angoisses intimes de cette femme, ce << film-témoignage >> tente de nous sensibiliser par le biais du vécu sur la tragédie existentielle qui la hante.

A l´heure du règne d´un cinéma dans lequel tout doit faire sens, David Lynch se pose donc en extra-terrestre et jette un énième pavé dans la marre. Enquête minutieuse, adroitement désordonnée et savamment incohérente, son film traite sur un ton admirablement cru et acerbe des questions de dédoublement de personnalité, de perception altérée de soi-même ainsi que de certains des ravages auxquels la psyché humaine est tristement sujette. Inconscient ou cinéaste de l´inconscient, Lynch ne cesse de sonder les abîmes d´un genre dont il repousse et redéfinit constamment les limites. Les variantes et jeux effectués sur les sons pour provoquer une impression d´étrangeté, l´égarement temporel, les divergences de lieux qui font apparaître une réalité aux mille visages sont autant de paramètres qui ne cessent de conforter le cinéaste dans son statut de génial expérimentateur de l´outil audiovisuel au service de l´exploration des bas-fonds du psychisme humain.


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