In memoria di me

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Le titre du nouveau film de Saverio Costanzo, jeune espoir du cinéma italien, suscite d’emblée la curiosité : « à la mémoire de moi-même». S’agit-il d’une dédicace ? En quelque sorte oui, le film se faisant le récit de la vie d’un jeune homme séduisant, Andrea, qui menait une vie normale avant de tout abandonner, […]

Le titre du nouveau film de Saverio Costanzo, jeune espoir du cinéma italien, suscite d’emblée la curiosité : « à la mémoire de moi-même». S’agit-il d’une dédicace ? En quelque sorte oui, le film se faisant le récit de la vie d’un jeune homme séduisant, Andrea, qui menait une vie normale avant de tout abandonner, et d’entrer en noviciat.
Situé dans un couvent à Venise, donc séparé du monde par les eaux, le film est symboliquement dédié à la mémoire de l’homme que cet Andréa fût.
Il se construit pourtant sans un seul flash-back, en prenant le parti de laisser le monde hors champ, de l’évoquer sans le montrer. Le film commence ainsi par un gros plan sur le visage d’Andréa qui, cadré frontalement, répond aux questions d’un prêtre censé tester sa vocation et les raisons de son choix.

L’actualité du sujet est tout de suite posée par le dialogue, et son urgence criée par le cadrage : dans un monde où seule compte la valeur marchande, un monde guidé par le jeu des intérêts, où l’homme court en vain après ses désirs sans jamais pouvoir les satisfaire, comment peut-on retrouver une joie qui soit véritable ? Comment donner un sens à notre existence ? Andrea, comme d’autres (notamment parmi ses compatriotes italiens, chez qui le sentiment religieux est encore fortement présent), pense pouvoir trouver la réponse à travers un parcours spirituel et une réconciliation avec Dieu.
Idée qui pourrait paraître conservatrice, si le travail de contrepoint mené par Saverio Costanzo à partir de la vocation de son "héros" ne démontrait pas, avec une finesse certaine, combien chercher Dieu dans l’Eglise est un leurre, et combien cette illusion peut avoir des conséquences effarantes.

Le travail de mise en scène est de fait entièrement consacré à cette question, et lui destine tous ses développements.
Le cinéaste impose dans un premier temps une ambiance proprement morbide : du fond d’un long couloir, sombre et aux parois très hautes, une silhouette cadavérique avance vers l’avant-plan : le bord du cadre, que la silhouette semble s’apprêter à enjamber, est entouré d’un noir qui accentue la sensation de fusion entre salle et écran… Heureusement, la coupe intervient, et le film démarre enfin. Dès lors, l’atmosphère morbide est maintenue par de longs silences, des dialogues scandés, des regards ainsi que des bruits qui résonnent dans le vide des portiques, des chambres ou du réfectoire. La prière plane en voix off sur les visages de ces jeunes hommes pétrifiés au fond de leur cellule, filmés dans de gros plans à peine illuminés par la lune, devenus des condamnés en attente pourtant affreusement sereins.

Dans ce huis clos asphyxiant, où les relations humaines sont froides et hiérarchiques (accompagnées qu’elles sont d’un véritable appareillage de surveillance), Andrea fait la rencontre, marquante, de deux novices « dissidents ». Leur présence introduit de façon significative le thème de l’amour, qu’Andrea semble être incapable d’éprouver profondément. L’amour qui, dans le culte ecclésiastique, tend à se faire si facilement oublier, et qui demeure pourtant la véritable marque du Christianisme. Il serait ainsi dramatiquement réducteur de le ramener à un attrait homosexuel entre les personnages, comme il a été cependant parfois écrit dans les commentaires italiens à la sortie du film.
L’Amour est ici à prendre au sens plus large et noble du terme, à la limite de l’indicible. C’est sa puissance seule, qu’il appartient à chacun de sentir, qui indique combien ce sentiment peut travailler les certitudes du protagoniste, dès que ce dernier s’y heurte. Une brèche s’ouvre alors. S’il n’était possible de rien voir ni entendre du monde, dans une première partie de l’oeuvre filmée à l’intérieur du couvent, ces deux rencontres marquent la renaissance des bruits et des lumières scintillantes, témoins du monde, et qui effraieraient presque.
Toutefois, l’attrait grandissant prime sur la peur, jusqu’au climax qui atteindra son apogée dans un plan étonnamment coloré par des feux d’artifices, entrevus d’une fenêtre, qui secouent l’enfermement et le silence. Suffisent-ils pour autant à ré-insuffler la vie à l’intérieur du couvent ?

Le film s’installera dans la même incertitude que celle du personnage, en s’efforçant d’en restituer le sentiment de tiraillement entre une envie proprement vitale (qui ne peut se combler dans le bien-être consumériste actuel), et une abnégation auto-imposée, qui pourrait se confondre avec la pureté, sans pouvoir jamais l’être pourtant – la sentence prononcée par le film vis-à-vis de l’Eglise est en cela radicale.
À l’homme ne reste que son libre arbitre, si difficile à assumer.

Titre original : In Memoria Di Me

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Durée : 118 mn


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