Grand marin

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Lili qui a tout quitté pour devenir pêcheur en mer du nord se confronte à la rudesse de cet univers. Un premier film qui séduit par sa modestie et son tendre naturalisme.

La passagère

Tout en s’octroyant le premier rôle, la comédienne Dina Drukarova passe pour la première fois derrière la caméra, direction le grand large. Dans un milieu professionnel aux préjugés sexistes séculaires, être acceptée pour travailler sur un chalutier relève déjà de l’exploit pour la frêle Lila. En se contentant d’évoquer en deux brefs épisodes cette problématique, la réalisatrice évite de tomber dans une énième victimisation féministe. Le personnage de Lila cherchant simplement à trouver sa place sans manifester un quelconque esprit de conquête. Et quant aux affirmations ostentatoires de virilité toxique, elles sont jouées avec une bonne dose d’autodérision par les maladroits protagonistes. Comme lors de la scène du bar dans laquelle les mâles sortent de leurs gonds pour défendre « leur petit moineau » (surnom donné à Lila), ou suite à la tentative de baiser forcé, avouée par Ian en public devant Lila, au risque de passer pour un imbécile. Aléas climatiques, quotas de pêche à respecter, aucun marin n’est sûr de la durée de son contrat, ni de gagner sa vie, skipper ou pêcheur, homme ou femme, tous ne sont que de simples passagers dans cette aventure maritime.

Comme dans La passagère (Héloise Pelloquet, 2022), Grand marin nous immerge sans sous-titre (absence de musique, dialogues minimalistes…) dans l’âpreté du labeur en mer. Empruntant au documentaire son sens de l’observation, la caméra se laisse guider par la répétition des tâches et surprendre par des gestes mal exécutés, des glissades, qui peuvent vite devenir dramatiques.  Si le personnage de Lila constitue notre principal phare d’observation, le point de vue se veut le plus objectif possible. Le passé et les raisons précises qui motivent un tel sacrifice restent à quai. Au spectateur de projeter  ses propres aspirations.

Forces de la nature

La réduction à minima des éventuels états d’âme ou autres ressorts psychologiques prétendument utiles à l’action n’interdisent pas les émotions. Le naturel de la comédienne, la sincérité de son regard, s’emploient à nous toucher sans jamais forcer le trait. Il se dégage une telle force tranquille de cette « petite carcasse » (qualificatif employé par Ian lorsqu’il embauche Lili), qu’aucun doute n’est permis sur le réalisme d’un tel récit. Une expédition faite de sueur et de sang. Sang des poissons qui gicle à chaque étape du tri et de la conservation sur le bateau, celui qui reste sur le visage de Lili.  Et, surtout son propre sang contaminé suite une blessure occasionnée par un poisson. Dans un récit qui refuse les rebondissements, cet accident  rappelle simplement  notre éternelle vulnérabilité face à Dame Nature. Cette nature, somptueuse, capricieuse et indomptable, inévitable sujet de nombreuses séquences, entre mer et terre quasi désertique d’Islande. Néanmoins, de par sa sobriété assumée, la mise en scène écourte les moments de pure contemplation et opte pour une échelle de plan suffisamment distante, évitant ainsi la joliesse des effets carte-postale. La modestie des propos et par là même, celle de l’ambition cinématographique,  posent les limites de ce premier film qui aurait gagné à se montrer un peu plus audacieux dans sa mise en scène, et à épaissir certains de ses personnages secondaires. Mais l’ensemble reste de bonne facture, de quoi se laisser embarquer dans cette aventure consciencieusement  adaptée du roman éponyme de Catherine Poulain.

 

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Durée : 84 mn


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