Funny people

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Le maître de la comédie « adulescente » américaine propose un regard acide sur la fameuse crise de la quarantaine. Dommage qu’il se laisse rattraper par une curieuse lenteur…

« Mid life crisis », « crise de la quarantaine » en français : tel pourrait être le slogan inattendu de Funny people, nouvel opus de l’Américain Judd Apatow, réalisateur des jubilatoires 40 ans toujours puceau et En cloque mode d’emploi, comédies triomphales qui ont fait exploser de rire un public essentiellement composé d’étudiants et de trentenaires.

« Mid life crisis » : un pic, un cap… une péninsule. D’autant plus pour la faune « adulescente » mâle qui, jusqu’alors, peuplait l’univers du gars Judd, ami des vannes sales et des situations inconfortables…  quoique irrésistibles de drôlerie loufoque, tendre, voire songeuse.

« Mid life crisis » : il semble bien cette fois qu’Apatow, désormais quadra, ait eu envie de se mesurer au temps qui passe, à la mort qui rôde, à la capacité de l’homme à s’offrir (ou non) une seconde chance. On ne va pas l’en blâmer, même si a priori ce sujet décoiffe moins que les précédents, et même s’il n’est pas un humoriste qui n’ait été titillé, un jour ou l’autre, par l’insoutenable légèreté de l’existence (Woody Allen, maître-étalon en la matière et donc lourde tutelle).

Autobio ?

Car l’atout assez modeste – presque premier degré – de son film, c’est d’opter pour la matière toujours attractive – vertigineuse – de l’auto-fiction. Ou à peu près. Funny people conte en effet les affres d’une star du stand-up, George Simmons (Adam Sandler), égocentrique au possible, mais réellement drôle, qui prend conscience, en apprenant qu’il est malade, de la vanité de sa vie luxueuse. Difficile de ne pas voir de l’Adam et du Judd dans ce personnage impénétrable blaguant même dans les circonstances les plus dramatiques. Et puis l’immersion répétée dans l’ambiance des cabarets, avec leurs rires collectifs mais aussi leurs temps morts, leurs petites pauses embarrassées : tout cela est bien vu, juste, dans la mesure où Funny people nous parle de la mise à nu d’un comique professionnel.

L’autre qualité de cette comédie en demi-teinte, c’est d’avoir su égayer le noeud de son récit (le narcissisme de George) par une trame pertinente, en regard de cette fameuse  « mid life crisis » : celle de la transmission. Funny people bâtit son récit autour de la relation classique (le valet et le maître chers au théâtre) entre George et le jeune Ira, fan du premier, auteur à la recherche de lui-même, qui va devenir son assistant souffre douleur. Le rond et pâlichon Seth Rogen (En cloque…, Délire express) y est idéal. D’autant mieux que circulent, en marge de ce duo, d’excellentes figures satellites (dont Jason Schwarzman, faux mou et pince sans rire charmant). Bref, Judd Apatow confirme, s’il en était besoin, son talent d’auteur et sa maîtrise du buddy movie décalé et pimenté (les vannes sexuées ponctuent les plans à la façon de virgules obsessionnelles).

Pourtant, en dépit de ses bonnes intentions et de son casting flatteur (Eric Bana, formidable en beauf australien new age), Funny people ne parvient jamais à être profond, ni percutant, ni dérangeant, à la façon, par exemple, des pièces maîtresses d’un Blake Edwards. Au contraire, une sorte de lenteur et de flottement s’installent assez vite et durablement. Comme si la mise en scène et la dramaturgie du film se laissaient rattraper par le narcissisme superficiel de son héros. On reste souvent dans le convenu, les situations stagnent ou se répètent (les scènes avec le personnage interprété par Leslie Mann). Apatow aurait-il peur de laisser échapper, lui le rigolo premier de la classe, une part d’intime, de gravité ? La question se pose d’autant plus qu’en faisant jouer sa femme et leurs propres filles, il revendique pourtant clairement l’aspect autobiographique de son film. Et puis… ce couplet réconciliateur sur la famille in fine, quelle barbe !
 
« Mid life crisis » en effet : Apatow vit de toute évidence assez mal cette ultime bascule (à l’heure des bilans et autres comptes à rebours, difficile, désormais, de se laisser engloutir par son canapé… ). Est-ce la raison pour laquelle il s’est choisi pour « héros » un parfait schnock, pas sympathique pour deux ronds ? C’est peut-être là, au fond, que réside la difficulté – et la vraie faiblesse – de cette oeuvre, intermédiaire elle aussi.

Titre original : Funny People

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Durée : 140 mn


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