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Francis Ford Coppola : l´enfance de l´art

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Cinéaste mythique depuis l´âge de trente ans, Francis Ford Coppola entame depuis trois ans une << nouvelle carrière >>, plus libre, plus personnelle, à l’image de « Tetro », son dernier chef-d’oeuvre. Portrait.

Francis Ford Coppola n’a peur de rien ni de personne : en témoigne la liberté de ton de sa dernière réalisation, le magnifique Tetro, mais également la disponibilité et l’humour bon enfant avec lesquels il entame la promotion française du film*. Très loin de l’image démiurgique et prétentieuse qui lui colle à la peau depuis les années 70. Il est vrai qu’à 70 ans, deux Palmes d’or – pour Conversation secrète (1974) et Apocalypse now (1979) – et cinq Oscars en poche (pour Patton en 1971, puis pour Le Parrain I et II en 1973 et 1975), l’homme n’a plus grand chose à prouver.

Francis Ford Coppola est devenu, il y a longtemps déjà, un cinéaste classique. Il souhaite désormais passer à autre chose. « J’ai mené une carrière de vieil homme quand j’étais jeune. A présent je débute une carrière de jeune homme », explique-t-il. Sa carrière suit, dit-il, le chemin inverse de celle d’un Elia Kazan qui débuta par des films très personnels, parfois à dimension autobiographique comme America, America, avant de se lancer dans de grosses productions plus rentables. « Moi, je peux me permettre de perdre de l’argent jusqu’à la fin de ma vie, s’amuse Coppola. Et puisque ce ne sont pas mes films qui me font vivre, je suis désormais un réalisateur amateur ». « Je ferais un excellent personnage de roman », résumait-t-il dans une interview au magazine Transfuge. Vérifions si cet homme a bien l’étoffe d’un héros.

Une carrière monumentale

Avec ses amis ou collègues Peter Bogdanovich, Martin Scorcese, William Friedkin ou George Lucas, Francis Ford Coppola a révolutionné dès la fin des années 60 la manière dont se concevaient les films, imposant le pouvoir des réalisateurs au sein des studios et déconstruisant les genres classiques du cinéma, et notamment du film noir. Imprégnés des grands classiques américains – Ford, Wyler, Zinnemann… – mais aussi du Néoréalisme italien, de la Nouvelle vague française ou des films de l’« empereur » du cinéma japonais, Akira Kurosawa, les cinéastes du Nouvel Hollywood s’affirment comme de véritables auteurs, sans renier pour autant le caractère hollywoodien de leurs productions.
Résultat : Francis Ford Coppola a 32 ans lorsqu’il reçoit le premier de ses cinq oscars (meilleur scénario original) pour Patton (1971), biographie filmée du général américain éponyme. Inutile de revenir trop longuement sur le triomphe rencontré avec sa trilogie du Parrain, époustouflante saga sur la mafia italo-américaine, dont les deux premiers volets reçurent chacun l’Oscar du meilleur film (Le Parrain II obtint également celui du meilleur réalisateur). Du jamais vu pour une suite de longs métrages. Nommé aux Oscars mais reparti bredouille pour Conversation secrète (1974) – film d’espionnage plus personnel –, Coppola se consolera à Cannes avec une Palme d’or.

Apocalypse now ou la naissance d’un mythe

Malgré sa flopée de distinctions, Francis Coppola ne parvient pas à convaincre les studios de financer son nouveau projet : la transposition en pleine guerre du Viêtnam du roman Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad (dont l’intrigue se situait au Congo belge). Même la Paramount, dont les deux premiers Parrain avaient copieusement rempli les caisses, lui tourne le dos. Apocalypse now leur fait peur : trop personnel, trop différent de ce qui s’est fait jusque-là. « Evidemment, si j’avais proposé de faire un nouveau film de gangsters, ils auraient dit oui », lance Coppola.

Mal engagée, l’aventure Apocalypse now se poursuit avec dix-huit mois de tournage dramatique : Marlon Brando se présente défoncé et obèse (d’où le choix de le filmer si souvent dans l’ombre), Martin Sheen est victime d’une crise cardiaque et, pour couronner le tout, un typhon ravage le décor, installé en pleine jungle philippine. Pendant ce temps, la presse américaine se déchaîne sur le réalisateur, que ses collaborateurs décrivent comme en proie à une crise mystique. Dépassé par l’ampleur de son projet pharaonique, Coppola – rebaptisé le « Napoléon du cinéma » – aurait perdu pied avec la réalité et laisserait désormais libre cours à une mégalomanie agressive épuisante pour le reste de l’équipe. Un seul homme semble faire preuve de bonne volonté dans cette histoire : le dictateur Marcos qui prête à l’équipe ses hélicoptères en principe consacrés à la chasse aux « rebelles ».

Le résultat est heureusement aussi impressionnant que son budget (30 millions de dollars contre les 16 initialement prévus) et le film, d’une puissance visuelle infernale et hypnotique, triomphe au box-office, chez les critiques et sur la croisette cannoise, dont il repart avec une nouvelle Palme d’or.

De la petite mort à la résurrection

Chez Coppola, les plus grands succès sont suivis de désagréables traversées du désert. Après Apocalypse now, Coup de cœur (1982) et Cotton Club (1984, à l’époque le plus gros budget de l’histoire du cinéma : 45 millions de dollars) sont des désastres commerciaux. Criblé de dettes, le réalisateur accepte d’adosser son nom à des films de commande : Captain Eo (1986), film musical avec Michael Jackson, diffusé dans les parcs d’attraction Disney, Dracula (1992), mais aussi Le Parrain III (1990), une « expérience cauchemardesque ». « Les producteurs [Paramount, ndlr] détestaient le casting, raconte-t-il. Ils ne voulaient ni d’Al Pacino, ni de Marlon Brando. En plus, ils haïssaient la musique. J’ai détesté faire ce film et je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il marche. Mais parfois, des miracles se produisent… ». Effectivement, le film cartonne. Pour autant, Coppola n’en démord pas, lui qui avait « détesté l’idée d’une deuxième partie et encore plus celle d’une troisième ». « On ne peut pas faire des deuxièmes parties tout le temps ! Non mais franchement, vous imaginez un Crime et châtiment – 2ème partie » ? Ou « Le retour d’Hamlet » ? C’est absurde… ».

Durant les « temps morts » de sa carrière, Francis Coppola se recentre sur son activité de production, finançant notamment les films de sa surdouée de fille, Sofia : Virgin suicides, Lost in translation, Marie-Antoinette (rappelons que Coppola, frère de l’actrice Talia Shire, oncle de Nicolas Cage et de Jason Schwartzman peut s’enorgueillir d’avoir transmis à ses deux enfants, Sofia et Roman, tous deux réalisateurs, le goût de l’image bien faite).

Mais il semble surtout s’être trouvé un nouveau métier : viticulteur. Coppola s’investit dans son vignoble californien, Inglenook, au cœur de la Napa Valley et parvient à hisser ses productions parmi les grands crus américains. Paraît-il que son Rubicon – mélange de cabernet-sauvignon, de cabernet franc et de merlot – « résiste à la comparaison avec les meilleurs vins du monde ». Ce qui est certain, c’est que la vente de ses bouteilles – qui figurent aussi parmi les plus chères – offrent au nouvel ennemi d’Hollywood l’indépendance financière dont il rêvait : Coppola repêche des eaux de la faillite sa société de production, American Zoetrope (fondée en 1969) et se déplace désormais en avion privé.

Voilà donc comment un septuagénaire qui n’a plus à s’en faire de l’argent redécouvre sa liberté de jeune homme et se lance dans une seconde carrière, débutée en 2007 et en numérique (« J’ai toujours envie d’apprendre ») avec l’étrange Homme sans âge (sa première expérience en numérique). « Abandonné » par l’industrie du cinéma, Coppola avait alors choisi de tourner en Roumanie. Pour Tetro, autobiographie imaginaire, pudique et splendide, filmée en noir et blanc, le réalisateur avait choisi l’Argentine et son continent d’écrivains et de poètes (Tetro rend d’ailleurs un bel hommage au chilien Roberto Bolano). A l’avenir, il s’imaginait bien explorer le Brésil ou la Turquie, mais réalise qu’il a peut-être bien « le mal du pays ». Dans ce cas l’Italie serait sa prochaine destination. « Cela ferait très plaisir à ma femme… ».

* Master class au Forum des images, le 11 novembre 2009.


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