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Festival de Dinard : du rire aux larmes

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En petite forme au vu de sa sélection, mais toujours aussi apprécié du public, le Festival de Dinard a au final tenu ses promesses, et fait découvrir de nombreuses perles so british…

Pour une manifestation aussi vénérable (déjà la 22e édition) et respectée, le Festival du film britannique de Dinard a pourtant tendance à rester exceptionnellement humble dans son déroulement. Signe que l’événement fait partie intégrante du patrimoine local, la plupart des enseignes de la cité bretonne sont tapissées d’affiches officielles pendant cinq jours, les partenaires se pressent à la soirée d’ouverture, et les résidents (autant de Français que d’Anglais en villégiature) notent consciencieusement sur leur programme les films qu’ils veulent voir, l’ambiance du festival étant globalement très détendue malgré son nombre respectable de stars et le nombre imposant de séances proposées chaque jour. Devant l’affluence énorme à chaque projection, les organisateurs réfléchiraient de fait à ouvrir… une sixième salle l’an prochain. Pourquoi tant de succès ?

Peut-être parce que depuis toutes ces années, le festival s’est bâti une réputation de dénicheur de bijoux, de talents en attente de confirmation, ou de phénomènes sur le point d’exploser (de Petits meurtres entre amis à Billy Elliott en passant par The Full Monty, les exemples ont été nombreux). Exigeante et équilibrée, la sélection dinardaise ne s’interdit pas depuis quelques années d’aller piocher quelques titres du côté du film de genre fantastique ou policier. Histoire de prouver, avec intelligence, que le cinéma anglais ne se résume pas aux drames sociaux de Ken Loach ou à la séduction distinguée de Hugh Grant.


Coup d’œil sur la compétition

Certes, le palmarès de cette édition tend à prouver le contraire : Grand prix (et prix du scénario en sus), le Tyrannosaur de Paddy Considine est pratiquement un prototype de ces fictions écrasées par le poids du dérèglement social né dans les années 80 en Angleterre, situant leur action dans une banlieue informe et grisâtre marquée par le dénuement affectif et financier. On reparlera sûrement de ce premier long signé par l’acteur fétiche de Shane Meadows, à qui il a probablement emprunté cette faculté à dépeindre des personnages particulièrement antipathiques et pourtant immensément attachants. Dans le rôle principal, celui d’un homme rongé par la rage sur la voie de la rédemption, Peter Mullan est une fois de plus impressionnant, mais sa partenaire Olivia Colman, femme battue qui n’entend pas renoncer à sa dignité, est tout aussi digne de louanges, voire plus : c’est sa présence, son tumulte intérieur qui propulse ce récit à la rude clairvoyance, dont le titre est un indice clair de sa noirceur primale, et qui pourtant ne s’interdit pas une note d’espoir. Solide, brillamment interprété, intense jusqu’au dernier instant : il était impossible de manquer ce long métrage justement salué.

Au palmarès figure également une comédie, plus « irish » que « british » et pour cause, il s’agit de L’Irlandais. Prix du public, le film de John Michael McDonagh (frère du réalisateur de Bons baisers de Bruges) sort le 21 décembre en France, et c’est tant mieux. Même s’il n’est pas exempt de défauts (un sacré ventre mou en milieu de métrage, des personnages secondaires pittoresques mais trop unidimensionnels, un montage qui tente de donner un côté branché à une intrigue finalement très old school), L’Irlandais vaut quand même le coup d’œil pour ses dialogues jubilatoires et son personnage principal : un flic irlandais mal embouché (Brendan Gleeson), qui malgré son racisme de façade, son aversion pour ses collègues de la ville et la bienséance ainsi que son penchant pour le dépouillement de cadavres et la fréquentation d’escort-girls, s’avère être un policier plutôt malin, improbable Columbo volant la vedette à l’agent du FBI d’usage (Don Cheadle), qui en d’autres mains, aurait sans doute été le héros « en terre d’étrangère » de l’histoire.

Le reste de la compétition, bien que moins marquant, recelait tout de même un petit plaisir coupable, une comédie romantique pas comme les autres, et pour cause : You instead (Rock’n’love lorsqu’il sortira chez nous…) a été tourné en à peine cinq jours lors du festival T in the Park, en Ecosse. Un chanteur à succès et une rockeuse qui en veut se retrouvent menottés l’un à l’autre : bien sûr, ils se haïssent. Bien sûr, ça ne va pas durer. Mais surprise, malgré son scénario convenu et un prétexte de départ un brin artificiel, le décor très original (les habitués des festivals rock vont à plusieurs reprises reconnaître des situations… familières), l’énergie bon enfant des acteurs souvent en semi-improvisation, ainsi qu’une bande-son de premier choix font plus d’une fois sourire et taper du pied. Pas un chef d’œuvre, mais beaucoup plus plaisant que l’autre film de David McKenzie (Hallam Foe) présenté en ouverture du festival, Perfect Sense, sorte de Blindness étendu à tous nos sens, qui promeut l’amour de son prochain comme remède à la fin du monde. La mayonnaise ne prend pas, c’est le moins qu’on puisse dire, et on regarde plus d’une fois sa montre durant cette interminable et parfois involontairement ridicule histoire d’amour entre Ewan McGregor et l’impudique Eva Green.

De l’Ecosse à l’Australie

L’Ecosse était à l’honneur en 2011, et Behold the lamb, autre long en compétition, le représentait dignement. Odyssée étrange en rase campagne, ce road movie prend le spectateur à rebours à travers une histoire simple mais qui dévoile progressivement tous ses mystères : un agneau à livrer, un bateau à moteur récalcitrant, un fils en fuite… Le récit tourne parfois à vide, mais le réalisateur John McIlduff se montre assez compétent pour manier émotions brutes, humour à froid et tendresse caustique. Beaucoup moins iconoclaste, l’anglo-australien Oranges & Sunshine n’a sans doute pas autant remué l’assistance qu’il aurait pu (et dû). Film à charge dans lignée d’Erin Brokovich et Music Box, ce premier long du fils de Ken Loach, Jim, qui s’est fait la main sur de nombreuses séries TV, s’oppose presque en tous points à l’univers du prestigieux paternel. Classique, soignée, presque trop sage, cette dénonciation de la déportation massive d’enfants anglais, « enlevés » par les services sociaux pour être embarqués vers l’Australie. Certes, le récit se veut fidèle à l’histoire, bien réelle, de ces milliers d’enfants déracinés. Mais, comme dit la maxime, pour lui faire un bel enfant, il faut parfois violer l’Histoire, et s’autoriser quelques artifices scénaristiques, pour muscler une intrigue trop linéaire, redondante et appliquée pour révolter comme elle le devrait.

Bien plus remuant, le dyptique télévisuel This is England 86 avait tout d’un événement cinématographique. Suite directe du film coup de poing de Shane Meadows, cette mini-série en quatre épisodes (remontés en deux téléfilms) permet de retrouver, trois ans après, la bande d’amis réunie autour de Shaun (Thomas Turgoose, qui a bien grandi mais a gardé ce naturel bluffant devant la caméra). Télé oblige, l’intrigue n’est plus auto-centrée et joue davantage sur l’empilement de séquences montées en parallèle – du mariage raté entre Woody et Lol, au retour d’un père violeur en passant par la sortie de prison de Combo – que son prédécesseur. La puissance d’évocation du film est moindre, mais l’autre grand atout des œuvres de Shane Meadows étant ses acteurs, toujours incroyables, les retrouver au complet pendant trois heures aussi poignantes que maîtrisées fait rudement plaisir.

Introducing John Hurt

L’autre événement de Dinard, c’était la présence de John Hurt, immense acteur britannique aussi célébré pour son parcours théâtral (il a notamment débuté sa carrière en jouant du Harold Pinter, lui aussi « hommagé » cette année) que pour son travail pour le grand écran (plus de cent soixante-dix films et séries !). Si l’on passera sur la masterclass promise par le programme, qui s’est révélée être une non-interview laissant Hurt se dépatouiller avec des titres de sa filmographie lancés au débotté (« Alors Alien ? C’était comment ? »), il n’y avait en revanche rien à redire sur la sélection effectuée pour l’occasion. Balayant plusieurs décennies, celle-ci a permis de redécouvrir sur grand écran l’étonnant The Hit de Stephen Frears, cavale sanglante aux accents de western moderne, exercice de style brillant où se révèlent (outre Tim Roth, très juste en kid rouquin) le ton pince-sans-rire et le penchant de Frears pour des personnages dominés par leur instincts.

Quelques inédits ont été présentés, dont le drame Lou, et le thriller 44 Inch Chest. Un sacré casse-tête que ce dernier titre, écrit par le duo responsable de Sexy Beast. Sorte de Reservoir Dogs onirique peuplé de vieux gangsters interprétés par un casting quatre étoiles (Hurt donc, mais aussi Ray Winstone, Tom Wilkinson ou encore Ian McShane), 44 Inch Chest est un film en trompe-l’œil, où la série noire mafieuse attendue se révèle être une étude psychologisante et théâtrale d’un homme brisé par l’infidélité de sa femme, qui s’entoure (ou imagine ?) de ses amis pour décider du sort de l’amant imprudent. Comme dans le film de Tarantino, le langage est fleuri, mais l’œuvre est assez déceptive pour énerver ceux qui s’attendaient à un vrai polar « hard boiled ».

Difficile de tirer un bilan général précis après un tour d’horizon aussi rapide – les journées passent vite à Dinard ! Dans l’ensemble, la sélection des avant-premières paraissait bien faible comparée aux années précédentes. Mais la pertinence et l’utilité d’un festival comme Dinard n’est plus à prouver : comme pour un bon vin, il y a de bons et d’excellents crus, mais jamais on ne penserait à manquer une récolte ! A l’année prochaine, donc…


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