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Étrange Festival 2013 : retour sur la 19e édition

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Le rideau est tombé sur l´édition 2013 de l´Étrange Festival, qui s´est montré durant dix jours fidèle à son credo : révéler et faire découvrir des cinématographies alternatives et combler les amateurs de cinéma de genre.

L’Étrange Festival, qui comme chaque année lançait en fanfare la saison du Forum des Images de Paris, s’est terminé avec une soirée de palmarès où l’équipe de programmation ne cachait rien des difficultés à monter une telle manifestation. Leurs efforts ont été récompensés de la meilleure manière qui soit : avec un public nombreux, parfois vocal, mais toujours intéressé et piqué dans sa curiosité par les choix osés et étonnants du festival.

Commençons malgré tout par ce qui a pu fâcher cette année : outre la proportion assez anormale du nombre de films uniquement sous-titrés en anglais ou tout bonnement non sous-titrés (lorsqu’ils étaient en anglais, bien sûr), qui n’est pas compatible avec la hausse sensible du prix du ticket, il sera temps, un jour, de s’interroger sur l’utilité d’instituer un palmarès dans un festival où les longs métrages sont si variés, autant dans le public visé que dans leur conception. Cela permettrait d’éviter une déconvenue comme celle du Grand Prix attribué à The Major (Yuri Bykov), film noir venu de Russie exposant sans détours les méfaits de la corruption au sein des forces de police (qui se charge dans le cas présent de couvrir la mort accidentelle d’un enfant), loin d’être mémorable malgré sa bonne volonté. Il apparaît que le prix, remis par le jury du partenaire Canal+, constitue à nouveau un choix prévisible, dans la lignée de ses prédécesseurs – les très bons Headhunters (Morten Tyldum, 2011) et Bullhead (Michaël R. Roskam, 2011) – : les films sont estimables, et parfois immanquables, mais correspondent de moins en moins à « l’esprit » Étrange. Malgré un système de vote ubuesque, le public a lui rétabli la balance en choisissant en masse de récompenser le dernier opus de Sono Sion, Why Don’t You Play in Hell?. Après une parenthèse intimiste post-Fukushima – marquée par les très beaux Himizu (2011) et Land of Hope (2013) -, le réalisateur japonais a sidéré l’audience avec sa dernière folie pelliculée, croisement improbable entre 8 ½ (Federico Fellini, 1963) et Kill Bill (Quentin Tarantino, 2003) célébrant sous toutes les formes possibles l’amour du cinéma – et pas seulement japonais. Sono Sion n’emprunte pas à Tarantino que son amour des règlements de comptes sabre au clair : il pourrait aussi brandir en étendard son slogan favori, « Vive le cinéma » !

Vent d’Asie 

 


Why Don’t You Play in Hell? de Sono Sion
 
 
Meilleur représentant de la « délégation » asiatique, Why Don’t You Play in Hell? n’était toutefois pas mal accompagné. Film d’ouverture efficace, The Agent (Ryoo Seung-wan) a rappelé que les Sud-coréens n’avaient pas d’égal lorsqu’il s’agissait d’affronter Hollywood sur son propre terrain, à savoir le film d’espionnage à la Jason Bourne. Alambiqué mais très spectaculaire, cette histoire d’espions nord-coréens pourchassés à Berlin a notamment marqué les esprits par la brutalité sèche de ses multiples scènes d’action. Le film battait nettement sur ce terrain le plus commercial Confession of Murder (Jeong Byeong-gil, 2012), polar où les aveux d’un meurtrier, intervenant juste après la prescription de ses crimes, déclenchent une tempête médiatique. Tout cela n’est finalement qu’un complot assez improbable, qui ne sera révélé qu’après une trop longue suite de rebondissements et de face-à-face avortés. Plus cérébral, The Last Supper (2012) permettait d’avoir des nouvelles de Lu Chuan, révélation du cinéma chinois célébré pour son City of Life and Death (2010). Toujours aussi intransigeant, Chuan retrace ici la naissance de la dynastie Han avec force costumes, décors imposants et plans chromo sublimes. Suivre cette histoire de rivalités et de trahisons s’étendant sur 14 ans, avec à la clé le contrôle de l’Empire, revient à ingurgiter trois saisons de Game of Thrones (David Benioff et D. B. Weiss, 2011) en deux heures : le film, qui ne souffre d’aucune seconde de déconcentration, compense son hermétisme par une puissance picturale assez incroyable dans la patiente construction de ses cadres.

Bien qu’on pourrait le considérer comme une pièce rapportée (le film est une coproduction internationale tournée en anglais à Prague), l’adaptation de la BD Transperceneige (Jean-Marc Rochette, 1984) par le surdoué Bong Joon-ho (Memories of Murder, 2004) ne sacrifiait rien aux clichés et concessions du cinéma américain, loin s’en faut. Gros morceau de science-fiction apocalyptique, imaginant une société toute entière réfugiée dans un train roulant sans fin autour du globe, Le Transperceneige captive, impressionne et questionne à la fois, chaque wagon traversé par ses sans-grades en rébellion ouvrant un nouveau champ des possibles, jusqu’à une fin à la fois très noire et ouverte à l’interprétation.

Hallucinations et films noirs
 
 


Blue Ruin de Jeremy Saulnier
 

De champ, il en était fortement question dans le nouveau film du stakhanoviste Ben Weathley. De retour à l’Étrange un an après une rétrospective de ses trois premiers films – dont Kill List (2011) et Touristes (2012) -, l’iconoclaste barbu a fait s’écarquiller nombre de paires d’yeux avec English Revolution (2012), pur exercice de style propulsant cinq personnages « en quête d’auteur » dans un champ durant la guerre civile anglaise. Champignons hallucinogènes, cosmologie et humour noir se télescopent dans une œuvre inclassable, que l’on adore ou que l’on déteste, sans qu’il soit pour autant possible de nier ses qualités plastiques, résultat d’une prise d’images soutenue par des objectifs bricolés par l’équipe du film. Pour les spectateurs qui souhaitaient retrouver un visage plus familier du cinéma britannique, le sympathique Wasteland (Rowan Athale, 2012) et ses jeunes lads de Leeds élaborant le casse parfait pour venger l’un des leurs faisait parfaitement l’affaire – si l’on pardonnait ses nombreux emprunts à Usual Suspects (Bryan Singer, 1995).

Des polars et films noirs, l’Étrange en comptait comme l’an passé à foison, pour le plus grand plaisir des amateurs du genre. Passons rapidement sur le danois Northwest (Michael Noer), pâle copie de Pusher (Nicolas Winding Refn, 1996) au scénario couru d’avance : il y avait bien plus de satisfaction à découvrir Blue Ruin (Jeremy Saulnier), petite perle de cinéma indé US qui marche avec talent sur les traces des frères Coen. Fascinante histoire de vengeance d’un SDF apprenant la sortie de prison de celui qui a tué ses parents, Blue Ruin raconte beaucoup en peu d’images, et affiche une maîtrise sidérante lors des scènes de tension et d’affrontement, fonctionnant comme autant d’électrochocs remettant petit à petit en question la légitimité de la quête implacable du héros. Le tout avec une bonne dose d’humour (noir, toujours), caractéristique notable du cinéma de Jeremy Saulnier, jeunot mais déjà enthousiasmant. Film de vengeance toujours, mais en Israël cette fois, avec Big Bad Wolves (Aharon Keshales et Navot Papushado). La recette est plus ou moins la même, sauf que l’équilibre entre drame douloureux (et sanglant) et saillies comiques est moins probant, la farce prenant trop souvent le pas sur la tension pour que la fin, notamment, soit convaincante. Les réalisateurs, déjà auteurs d’un Rabies (2010) retournant efficacement les conventions du slasher, prouvent malgré tout qu’ils ont des idées et de l’ambition à revendre, voire même du style (le générique d’ouverture et la musique sont sublimes).

Découvertes pas toujours fantastiques
 
 


Europa Report de Sebastián Cordero
 

Et l’horreur, me direz-vous, où était-elle ? Si L’Étrange Festival est après tout connu pour satisfaire les amateurs de sensations fortes, les organisateurs ont, de ce côté-là, mis la pédale douce : peu de chocs, mais plus de provoc’ (la rétrospective Stephen Sadayan, classée X, et la Nuit consacrée à Divine, égérie trash et trans’ de John Waters, remplissaient sans problèmes la mission)… et de séries B, également, pêchées pour la plupart au Marché du film cannois, et qui naviguaient entre l’acceptable et le regrettable. Moins informe que son prédécesseur, mais tout aussi inutile, V/H/S 2 (collectif) en rajoutait dans l’horreur gore et conceptuelle, filmée par des caméras gigotant dans tous les sens, jusqu’à épuisement des sens. Même punition et même dispositif stylistique, malgré tout moins frénétique, avec Europa Report (Sebastián Cordero), film de SF envoyant un équipage sur une lune de Jupiter pour une exploration pleine de dangers. Cette production confidentielle au très bon casting international louche à la fois sur Apollo 18 (Gonzalo López-Gallego, 2011) et Mission to Mars (Brian De Palma, 2000), mais n’apporte rien de nouveau au genre, surtout que ses monstres tant redoutés se font cruellement attendre.

Pour en apercevoir, il fallait se rendre à la projection de The Station (Marvin Kren), modeste série B autrichienne évoquant immédiatement The Thing (John Carpenter, 1982) en enfermant une poignée de protagonistes dans une base météorologique des Alpes pour les confronter aux effets d’un virus faisant muter toute la faune environnante. Les images sont belles, le film lui plutôt bête et sans surprises. Carpenter peut dormir tranquille. Cinéma fantastique toujours, avec le crado Contracted (Eric England), qui sous couvert d’un thème de société (les conséquences du sexe non-protégé sur une lesbienne droguée par un maniaque), versait surtout dans l’horreur graphique à la Cronenberg, le film détaillant par le menu le calvaire intime de son héroïne régressant progressivement à l’état de zombie. Qui dit zombie, dit chair fraîche, et les cannibales étaient de fait à l’honneur cette année, avec, outre le navet espagnol Omnivores (Óscar Rojo) – sans conteste le pire film vu au sein de la compétition -, le remake américain de We Are What We Are (Jorge Michel Grau, 2010) chapeauté par le prometteur Jim Mickle (Stake Land, 2010). Le réalisateur montre là encore qu’il sait diriger des films modestes mais solides, débarrassés d’effets de style inutiles et construisant des univers tangibles, mais sacrifie encore un peu trop aux conventions du genre, surtout dans la dernière partie du film, où la famille cannibale qui se cache dans une petite communauté du Sud dévoile son vrai et vorace visage.

Le bal des iconoclastes

 


Neuf mois ferme d’Albert Dupontel
 

Ce tour d’horizon du film de genre ne serait pas complet sans l’évocation du film de clôture du festival, Haunter, qui marquait le retour en demi-teinte de l’éternel outsider Vincenzo Natali. À la recherche d’un succès depuis celui de Cube (1997), le Canadien tente sa chance avec cette histoire de fantômes adoptant cette fois le point de vue d’une morte, coincée pour l’éternité dans la maison où sa famille a trépassé. Son quotidien à la Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993) se dérègle petit à petit sous l’influence d’une famille elle bien vivante et en danger. Avec ses SFX piteux et son actrice principale transparente (sic), Haunter part avec de sérieux handicaps, guère compensés par un traitement finalement très conventionnel d’un pitch au départ très excitant. Dommage.

Terminons ce tour d’horizon d’une pléthorique édition 2013 (beaucoup de films vus, encore plus de titres loupés !) avec deux films, représentatifs chacun à leur manière des qualités du festival : il y a d’une part le néerlandais Borgman, dernier long métrage en date d’Alex van Warmerdam présenté en Sélection officielle à Cannes. Cette variation surréaliste sur le thème de Théorème (Pier Paolo Pasolini, 1968) réussit le pari d’être à la fois aussi singulière que les précédents travaux du cinéaste et bien plus grand public. Van Warmerdam conduit avec une maîtrise confondante une charge mordante contre la bourgeoisie et son ennui criminel, générateur de racisme et de frustration sexuelle. La démonstration, froide, est sans appel, laissant intelligemment quelques questions en suspens tout en déclenchant régulièrement des rires nerveux. C’est le même réflexe qui préside à la vision de Neuf mois ferme, dernière comédie barrée d’Albert Dupontel, qui a récolté lors de sa venue (il était également présent pour animer une carte blanche) la plus longue standing ovation de la manifestation. Et au vu de son dernier méfait, chronique déchaînée et virtuose d’une mise en cloque imprévue d’une juge intraitable (Sandrine Kiberlain, grandiose) par un détenu « raté-débile », ce n’était, sans mauvais jeu de mots, que justice. La sortie du film, prévue en octobre, marquera une nouvelle occasion de souligner les qualités de cette comédie d’anthologie.

 

Palmarès de l’Étrange Festival 2013

Prix Nouveau genre (Long métrage) : The Major de Yury Bykov – Russie

Prix du public (Long métrage) : Why Don’t You Play in Hell? de Sono Sion – Japon

Grand prix Canal+ (Court métrage) : The Voice Thief d’Adan Jodorowsky – France / Chili / États-Unis

Prix du public (Court métrage) : The Voice Thief d’Adan JodorowskyFrance / Chili / États-Unis


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