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Eperdument

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Un film bien flottant pour un adverbe aussi fort.

Pierre Godeau a de la suite dans les idées, après Juliette (2012) un premier film sur une jeune fille en fleurs en quête de repères, il consacre son deuxième long-métrage à Anna, une jeune fille en danger de fanaison à cause d’une absence de repères. Anna (Adèle Exarchopoulos) est incarcérée dans une prison pour femmes, dirigée par Jean (Guillaume-Gallienne-de-la-Comédie-Française). Elle est jeune, lui un peu moins. Elle est séduisante, il fait tout pour essayer de l’être. Elle vit en cellule, il est marié et papa d’une petite fille qui fait de la danse classique, sa cellule à lui est familiale. Entre eux va pourtant naître une histoire d’amour interdite puisqu’illégale qui pourrait tout faire perdre à l’un et peut-être faire gagner un peu à l’autre.
 

« Je sais qui vous êtes », « mais tu sais ce qu’elle a fait », tout le monde sait quelque chose sur Anna mais ce qui est su ne sera pas dit et les raisons de son incarcération, qu’on imagine importantes si l’on fait crédit au scénariste de ne pas glisser d’allusions inutiles à son propos général, sont jalousement gardées secrètes par chacun ; à l’exception du générique qui glisse dès l’ouverture du film que le scénario est adapté d’un livre sobrement intitulé Défense d’aimer, tout aussi sobrement sous-titré « Pour sauver ma peau j’aurais pu mentir. Mais je l’aimais », écrit par Florent Goncalves, livre dont il est le héros. Ancien directeur de la prison de Versailles, il fut condamné pour avoir entretenu une liaison avec une de ses détenues, et pas n’importe laquelle : celle qui avait servi d’appât pour le gang des barbares en séduisant Ilan Halimi. Dès lors, nous savons que le film sait et lui, en retour, doit bien se douter que nous savons qu’il sait sans pour autant nous le faire savoir ; ce qui nous amène logiquement à nous interroger. L’identité floutée d’Anna est-elle la marque d’un scénario d’une subtile finesse (libérer les spectateurs de tous présupposés et de toute velléité manichéenne) ou alors d’une petite lâcheté (éviter de se coltiner le réel et les complications qu’il implique) ? Le soupçon de manipulation qui pourrait légitimement planer au-dessus de cette relation n’est jamais abordé si ce n’est au détour d’une demi-phrase d’un second rôle, et même le poids de l’interdit ne se fait clairement jamais ressentir. Sa femme est énervée mais pas trop, les rumeurs circulent mais on ne les entend que peu, Jean est menotté dans son bureau mais une habile ellipse lui évitera d’être exposé aux regards des détenues tant le réalisateur a fait le choix d’évacuer tout ce qui aurait éventuellement pu lui poser problème, pour ne garder de tout le fait divers que l’histoire d’amour.

Ou la supposée histoire d’amour puisque, comme le livre, le film est vu du point de vue du directeur de prison persuadé de la sincérité de son histoire d’amour, et de l’absence total de calcul de la part de sa partenaire carcérale. Fascinée par celle que l’on décrit comme une séductrice impénitente, il l’imagine draguée par ses codétenues ; entravée dans ses mouvements et son libre arbitre, elle est avant tout un support aux projections et aux fantasmes de Jean. C’est lui qui décide ou non de son transfert, qui organise leurs rendez-vous, qui lui procure des avantages comme un Pygmalion du pauvre alors même qu’elle est l’initiatrice de ce jeu dangereux qui parasite l’esprit de ce pauvre Jean. Tout se passe comme si Anna n’avait pas d’existence hors du regard de cet homme, comme un contre-champ un peu flou. Le flou encore une fois. Quand il ne perd pas à son temps à ne rien dire ou à refuser de dire, c’est pour le passer à en dire trop et mal, du choix de Phèdre comme texte étudié par Anna en cours de français au choix de la chanson de Raphaël « Ne partons pas fâché » pour clore le film. L’évitement ou les pieds dans le plat, nous ne savons plus trop où donner de la tête.

Eperdument ressemble en cela au pyjama de Jean. Quand la plupart des héros dorment nus ou en pyjama ou en caleçon, lui opte pour le seul tee-shirt. Certains y verront peut-être la dichotomie existentielle du personnage dont le tee-shirt refléterait l’homme marié et rangé alors que le cul nu serait lui du côté de l’infidèle en quête de folles aventures ; pour nous, cette curieuse tenue se fait l’écho d’un scénario qui n’assume pas totalement ce qu’il souhaite faire, si tant est même qu’il le sache.

Au vu de tout cela, et de l’absence totale de réelle passion entre Anna et Jean, Eperdument aurait mieux fait de s’appeler Moyennement.

Titre original : Eperdument

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Durée : 110 mn


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