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Entretien avec Catherine Ruelle

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A l’occasion de la sortie du coffret « Cinéastes africains, volume 2 », nous avons rencontré Catherine Ruelle, journaliste à RFI et spécialiste du cinéma africain.


D’où est venue l’idée de ces coffrets consacrés aux cinéastes africains ?

En fait c’est le début d’une collection. Cela s’appelle « Cinéastes africains Volume 2 », ce qui signifie bien qu’il y a eu un volume 1 et que, vraisemblablement, je l’espère, il y aura des volumes 3, 4 et peut être plus.

En fait, on est parti d’un coup de cœur d’Adrienne Fréjacques, qui est la directrice d’Arte édition, qui ne connaissait pas le cinéma africain. Moi ça m’intéresse parce que je connais cet univers depuis presque 40 ans. Et elle donc, tout d’un coup, elle a découvert ces cinémas, en regardant un coffret non commercial qui avait été fait par le ministère des affaires étrangères où il y a avait tous les prix les étalons d’or de Yennenga. Adrienne a commencé à voir quelques uns de ces films là. On se connaissait depuis longtemps mais je n’avais jamais pu la faire entrer dans ma passion du cinéma d’Afrique et puis, donc, elle s’est mise à découvrir – notamment La Noire de… – et elle m’a téléphoné et m’a dit : « C’est incroyable que personne ne connaisse ca, c’est hallucinant. »
On parle d’une histoire où, maintenant, il y a à peu près 1000, 1500 films sur 50 ans, ce qui n’est pas beaucoup pour une filmographie. Par exemple l’Inde en fait 800 par an. Mais chacun de ces films est presque un petit trésor.
Donc Adrienne est tombée dedans comme Obélix dans le chaudron de potion magique et elle a eu envie de montrer ces cinéastes.

Parlez-nous donc un peu de ces deux coffrets, et plus précisément des films contenus dans ce deuxième volume…

On a d’abord commencé par LE créateur, fondateur du cinéma africain : Ousmane Sembène, Sembène Ousmane, puisqu’on met en général le prénom avant le nom mais lui a toujours voulu garder son prénom en deuxième puisque la colonisation avait imposé aux gens d’être nommés par leur nom de famille d’abord et leur prénom ensuite. Il avait dit, à l’époque, que tant que les colons seraient toujours en Afrique, il ne changerait pas l’ordre de son nom et de son prénom. Il est mort à 85 ans… et il n’avait toujours pas changé l’ordre de son nom, pourtant les indépendances sont là depuis 1960…

Ces coffrets, c’est une sorte de voyage rêvé à travers des coups de cœur des cinémas d’Afrique. Le premier nous amène sur les œuvres de Sembène Ousmane, des cinéastes du début. Il y a 6 films à chaque fois, plus la musique des films. Rfi a fait des collections de musique de films, donc on a essayé de faire des bonus qui sont aussi des bonus des musiques des films dont parle le coffret. Il y a également des entretiens avec les réalisateurs, qui sont tirés d’émissions faites à RFI, puisque, évidemment, à RFI, cela fait longtemps que l’on suit les cinéastes d’Afrique. Cela nous donne des petites perles qui sont intéressantes ; c’est bien de voir les films mais c’est bien aussi d’entendre les cinéastes s’en expliquer.

Le premier coffret, c’était un peu un truc historique, ca a été lancé en même temps qu’Africa Mania à la cinémathèque de Paris et puis ca a remporté une certaine adhésion, ça a réveillé des tas de gens qui se sont mis à découvrir des films d’Afrique avec la même passion que moi je les avais découverts au moment où ils étaient faits et au moment où Adrienne les a rencontrés, justement 30 ans après en fait.

Donc on s’est mises a concocté le deuxième coffret qui a été présenté au festival de Ouagadougou, puisque c’était la 40eme édition au mois de février. On était contentes de ramener là bas des œuvres de certains cinéastes, qui d’ailleurs, pour quelques uns d’entre eux, étaient présents.

On a fait une sorte de focus sur trois cinéastes qui nous semblaient vraiment importants.

Gaston Kaboré, qui est un cinéaste burkinabé, dont on a passé deux films, certainement parce que c’est sans doute le seul cinéaste d’Afrique qui a travaillé sur une suite 15 ans plus tard. Donc il y a un film Wend Kuuni, qui est une histoire un petit peu magique qui se passe dans la brousse africaine ; un petit enfant retrouvé muet dans la brousse avec toute une histoire autour. C’est un film qui se passe avant la période de la colonisation, tout comme son deuxième film, 15 ans plus tard, qui est la suite de la même histoire, avec ce même petit garçon – devenu grand – parti chercher un guérisseur pour sauver sa petite sœur. Petite sœur que l’on a découverte dans le premier film et qui s’appelle Pughneere. C’est une adorable petite fille. Ce sont des films, comme je l’ai dit, qui se passent avant la colonisation et quand on demande à Gaston Kaboré pourquoi, il explique que c’est parce que l’histoire de l’Afrique est longue, que la colonisation, finalement, ce n’est qu’un épisode de leur histoire et un épisode qui ne doit pas oblitérer, cacher tout le reste de l’histoire de l’Afrique. Donc nous sommes, nous aussi, parties sur ce principe là. Nous avons cherché à montrer des histoires de l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui mais qui parlent d’autre chose, qui ne sont pas les Afriques vu par les blancs ou des images de l’Afrique dans le rapport nord / sud, dans le rapport moderne. Même si pour nous c’est important, bien sur, les autres films le montrent aussi d’ailleurs. Mais nous avons voulu que ce soit des visions de l’intérieur, de cinéastes qui ont un monde à part, des Histoires à raconter, je parle d’histoire avec un grand « H », des Histoires qu’on ne connaît pas à l’intérieur de la grande Histoire. Ce sont des cinéastes qui ramènent avec leurs images, comme dirait Hampâté Bâ, une brassée de fagots, qui ne sont pas des fagots morts cette fois mais des fagots vivants ; de la mémoire vivante, en fait, de ce qui peut faire des beautés des civilisations d’Afrique.

Il y a aussi un cinéaste que j’aime beaucoup, qui a été un peu oublié parce qu’il était en Côte d’Ivoire et qu’il n’est pas sorti de là bas ; il reste, il travaille la bas. Il s’appelle Fadika Kramo-Lanciné, et son premier long métrage, Djéli, a été récompensé justement de ce fameux étalon de Yennenga dont je vous ai parlé. C’est un film qui nous plonge dans un autre monde que celui des valeurs européennes. Ce sont des histoires d’amour, de magnifiques histoires d’amour, mais avec une autre vision du monde. Ce ne sont pas des rapports comme on les voit ici, on est embarqué dans des grandes cultures qu’on a trop tendance à méconnaître, malheureusement. Son deuxième film aussi, Wariko, le gros lot, c’est un peu Salam Bombay. Quelqu’un, d’un seul coup, gagne le gros lot. Cette histoire, qui est une comédie autour des billets de loterie, avait été reprise par un très très grand cinéaste africain Djibril Diop Mambéty, dans un tout petit court-métrage, qui est un bijou du cinéma, qui s’appelle Le franc. Le héros avait, là aussi, gagné mais lui, son billet, il ne l’avait pas perdu mais il l’avait collé sur sa porte. Il se retrouve donc à se balader avec une porte en bois qui pèse cinquante kg de bout en bout du film. Ces films, c’est aussi une réflexion sur l’argent, l’argent introduisant d’autres valeurs, introduisant aussi la modernité. Ils montrent comment cela déstructure les familles et comment, sous le biais de comédies, on peut parler de cette intrusion de l’ordre économique mondial dans les sociétés africaines. Ces cinéastes montrent également pourquoi il fallait tirer la sonnette d’alarme et pourquoi ils avaient raison quand on voit ce qui se passe maintenant ne serait-ce que depuis un an. Donc, ce sont des films extrêmement modernes mais placés autrement dans l’histoire du monde.

Le troisième cinéaste, c’est encore autre chose. C’est un vrai plaisir parce que c’est un vieux monsieur qui doit avoir maintenant entre 75 et 80 ans, puisqu’on ne sait pas exactement son âge. Il s’appelle Philippe Mory et il était, dans les années 50, ici à Paris. Il faut revenir en arrière, faire un petit retour sur images. Dans les années 50, à Paris, il y avait beaucoup de comédiens et de cinéastes africains qui se formaient, c’était les premières générations. C’est d’ailleurs à Paris qu’a été fait le premier film africain, qui s’appelle Afrique sur Seine, en 1955. Philippe Mory était d’ailleurs dans ce film comme acteur. Mais, à l’époque, comme beaucoup d’autres acteurs africains, il jouait beaucoup au théâtre. Il y avait beaucoup beaucoup d’acteurs noirs au théâtre et ils ne jouaient pas seulement Othello. Ils jouaient aussi des rôles « normaux ». Philippe Mory a aussi été la vedette d’un film de Michel Drach en 1959, film qui a eu le prix louis Delluc la même année (le Goncourt du cinéma). C’était la première fois qu’un acteur noir avait un rôle principal dans un film, ce qui veut dire qu’on est bien retombé après. Très peu de rôles maintenant dans les films français sont tenus par des africains, on était dans un autre état d’esprit. Et Philippe Mory, avec ce film qui s’appelle Les tam-tams se sont tus, c’était en fait son retour au Gabon après des épisodes assez compliqués – parce que c’était à la fois un comédien, mais aussi un révolutionnaire. Il est même devenu ministre de la culture pendant 24 h à la suite d’un coup d’état… Bref, c’est un vrai personnage et il a gardé une sorte de gouaille, une espèce de démesure, c’est le Fellini africain quelque part… Avec des idées absolument extraordinaires. Et ce film là, il est très écrit. C’est-à-dire que quand on regarde les dialogues, ce sont des dialogues extrêmement peaufinés, très « français » dans le beau sens du terme, dans une très belle langue, pas avec une langue détournée comme on peut le voir dans Wariko par exemple, qui est une langue française mais détournée, et puis magnifiée en fait par la façon de parler de Côte d’Ivoire. Non, Philippe Mory, c’est de la vraie langue française, de la très très belle langue française dite magnifiquement, d’ailleurs, par des acteurs qui ont été post synchronisés. Ce ne sont pas les acteurs qui sont dans le film qui parlent, sauf lui. Ce sont des grands comédiens dont Toto Bissainthe, qui est morte maintenant, mais qui était d’ailleurs la doublure de la voix de La Noire de…, le premier long métrage africain. Il fallait des gens qui puissent parler un français soutenu, châtié comme on disait dans le temps. Donc il y a un curieux décalage dans son film entre le français qui est parlé, les idées qui sont véhiculées par ce français, par cette langue magnifique et la situation dont il nous parle, qui est la situation d’une jeune villageoise qu’il va piquer à son oncle au village parce que c’est un dragueur invétéré, qui arrive en ville et qui se perd, elle, dans la ville. Lui c’est une sorte de personnage moral – il n’y a pas besoin d’être moral puisque c’est lui qui l’a amenée quand même -, mais qui, tout d’un coup, se retrouve à être une sorte de sommité morale par rapport à cette jeune fille complètement paumée dans les rues de Libreville et qui se perd dans les miroirs aux alouettes du monde moderne. Alors que lui c’est un artiste, avec ses doutes… c’est assez drôle quand même. C’est un film de 1972 et j’avais vraiment envie que l’on montre ce film là, qui est le seul long métrage qu’il ait réussi à faire en fait. Après, il a coécrit d’autres films avec des réalisateurs gabonais mais c’est le seul qu’il ait signé vraiment. Et puis maintenant, on l’a retrouvé comme acteur dans beaucoup beaucoup de films africains, ça devient une sorte de figure, il joue des dictateurs, des généraux, des médecins légistes dans des films policiers… C’est une sorte de figure du cinéma qu’on ne connaît pas du tout ici par exemple.
On a présenté Les Tam-Tams se sont tus dans le cadre du ciné club, organisé par RFI une fois par mois au musée Dapper. Les gens, à la sortie, étaient complètement interloqués par ce film, décontenancés par l’écriture et puis fascinés par ce personnage. C’est un personnage fabuleux, un vrai personnage de comédie, avec une profondeur étonnante. En même temps, lui c’est 50 ans d’histoire des deux cotés, puisqu’il a vécu ici, donc, ces aventures des premiers comédiens noirs et puis qu’il est rentré de son plein grès au Gabon où il vit une autre vie, une autre carrière…
C’est tout cela que l’on voulait montrer.

Qui a choisi les films, concrètement ?

Adrienne et moi, tout simplement. Moi parce que je les ai vus quand ils sont sortis, puisque depuis 1971, je n’ai pratiquement raté aucun film africain. Et puis Adrienne, parce que du coup, comme elle est tombée dedans… On cherche en fait les cinéastes qui ont été un peu oubliés. Aussi, on voulait mettre dans ce coffret, mais malheureusement on n’a pas eu la place, un cinéaste ivoirien qui s’appelle Désiré Ecaré, qui est mort il y a un mois dans l’anonymat le plus complet. Il avait fait, lui aussi, dans les années 70, ici à Paris, des films assez hallucinants dont Concerto pour un exil qui était passé à la Quinzaine des réalisateurs en 1970 – pour vous dire que ce sont des grands cinéastes -. Il est mort dans l’oubli le plus total… Mais voila ce sera un des cinéastes que l’on mettra dans le prochain coffret. Finalement, ce n’est pas forcément un coffret en ordre chronologique complet, on déborde un peu sur les périodes. Là, c’est 70-80 mais c’est quelques cinéastes qui sont comme ça, un petit peu pour nous, des guetteurs d’images. C’est ca que l’on veut montrer : ces espèces de guetteurs qui d’un seul coup ont envoyé des images comme autant de signaux, ont capté des lumières, envoyé des messages que l’on n’a pas forcément compris… qu’on est en train de comprendre peut être maintenant. Ils ont tracé un espèce de chemin – comme les conteurs africains – une sorte de chemin de lumière sur lequel on peut marcher et c’est le but. Le but de la collection c’est vraiment d’ouvrir l’esprit des gens, leur montrer des belles choses. Leur montrer qu’il y a plein de choses inconnues mais que ce n’est pas parce qu’elles sont inconnues qu’elles ne sont pas merveilleuses.


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