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DVD « Robert Cahen. Films + videos 1973-2007 »

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Mondes engloutis. Traversées des miroirs.

Comme une feuille, Robert Cahen a rêvé de glisser sur les eaux. Une de ses faces épouserait la matière tandis que l’autre resterait tournée vers le ciel. Lové entre les éléments, il serait ainsi confortablement déposé entre l’air et la mer. L’univers n’aurait plus d’envers, ni d’endroit. La vie serait tout simplement renversante…

La musique des sphères

Avant de devenir vidéaste, Robert Cahen était stagiaire pour Pierre Schaeffer (1) au Groupe de recherches musicales (GRM) de l’ORTF. En 1971, en à peine trois ans, il obtient son diplôme du Conservatoire national supérieur de musique. Très vite, ses affinités le portent vers le Groupe connexe de Recherche image (GRI), grâce auquel il réalise sa première création personnelle en 1973 : L’Invitation au voyage (2). Depuis, le vidéaste n’a cessé de décliner « soleils mouillés » et « ciels brouillés », ses images luisantes, polies par le temps.

« La Musica Humana est le rapport que l’homme entretient avec le cosmos dans l’harmonie de l’âme et du corps, de la sensibilité et de la raison. Chaque planète tourne autour de la terre sur des orbites semblables aux cordes d’une lyre : chacune est une note parfaite ; l’ensemble une gamme. » – Pythagore

La vidéo n’est pas le cinéma : le signal électronique qui en constitue l’image est une fréquence électronique, autrement dit, une onde. L’ouïe y égale donc la vue. Trains, bateaux et manèges, chez Cahen, sont autant d’instruments mécaniques pour célébrer l’harmonie cinétique, sonore et visuelle, unissant les battements de notre monde avec le roulis cosmique. Les multiples reflets électroniques se voient métamorphosés à l’infini par la trajectoire des machines. Ce ballet perpétuel prendra corps dans sa première vidéo de danse, La Danse de l’épervier (1984). Les vagues de particules seront désormais mues par les corps électriques, chantés ou non par Walt Whitman.
 
 

L’Invitation au voyage (1973)                                                                            L’Entr’aperçu (1980)

Le vide n’existe pas. Chaque organisme en s’animant déplace autour de lui quantité d’atomes. La locomotive roulera pour mieux broyer les grains de couleur. De sa proue, le navire, en caressant lentement les vagues, fera ondoyer les molécules de l’image. L’agitation frénétique des manèges provoquera les berlues irisées les plus psychédéliques et préoccupantes… Trafic de poudre aux yeux… Cette pulvérulence de la matière est propre à la vidéo analogique, propice à l’enregistrement de tableaux résolument ébauchés, figés dans le refus de la pétrification. Parcelle de ciel (1987), une autre vidéo de danse absente de ce coffret, avec ses constellations lactescentes de danseurs étoiles spectraux, filant sur une scène absorbée par un trou noir, pousse à bout l’analogie astrale.

Ses voyages en Asie le mènent à s’intéresser aux foules. Telle une amarre, dans Sept visions fugitives (1995), sa caméra-aimant(e) réceptionne tous les visages de passage prêts à s’imprimer dans nos mémoires. Certains refusent farouchement de s’incruster. L’effroi saisit alors Robert Cahen : on rembobine… Dans On the bridge (1990), réalisé pour Channel 4, un pont s’abaisse pour mieux nous déverser sa nuée d’inconnus psalmodiant à la volée leurs noms égrainés, pourtant répétés, mais aussitôt oubliés. Le fond tangue, et semble se gondoler discrètement comme pour aspirer ces petits hominidés dans un tunnel spatio-temporel… Il fait grand jour, mais la marée reflue en sens inverse, comme si la Lune démissionnait pour laisser le Soleil tyranniser la Terre. On pourrait se réjouir si nos semblables ne s’évanouissaient pas tout pareil dans le paysage. De toute évidence quelqu’un se moque de nous…
 
 

Sept visions fugitives (1995)

« Ouija, es-tu là ? »

Démon farceur, Robert Cahen ? Ses Cartes postales vidéo (1984-86) (3), série de 450 clichés fugitivement animés, l’espace d’un clin d’œil, sont là pour en témoigner. Montenvers et mer de glace (1987), aussi, déjouait toutes nos attentes de spectateurs conditionnés : un troupeau de touristes dans une gare perdue prennent un train de montagne pour aller admirer la vue surplombant la vallée. Le train hanté passe sous nos yeux sans s’arrêter, mais ces êtres surnaturels à la consistance douteuse ont trouvé le moyen d’y embarquer… Un protagoniste burlesque et débonnaire, sorte de Jacques Tati paranormal, s’agite avec plus de frénésie que les autres : normal, Cahen a distordu les durées pour instaurer cette atmosphère étrange à la dramatisation ampoulée, dégonflée ici par un grognement de chien accéléré, ou là, par un geste anodin ridiculement saccadé. L’environnement parfois ralenti contrebalance ces excitations anormales. La bande son (4) assombrit ou désenfle le climat allégrement orageux de cette vidéo jonglant entre détente et crispation. Un rapace tournoyant dans le ciel augure du cataclysme : un déluge vert envahit la vallée, alors que la musique retentissante nous remémore avec épouvante la mort de la maman de Bambi.
 
 

Sanaa, passages en noir (2007)                                                                              L’Etreinte (2003)

Esprit frappeur, Robert Cahen… Poltergeist signifie littéralement « esprit qui fait du bruit ». Hasard ou coïncidence ? On a évoqué l’importance du traitement sonore dans les travaux du vidéaste, très souvent signé Michel Chion (5). Sanaa, passages en noir (2007), tourné dans une ruelle de la capitale du Yémen, reprend les même motifs qu’On the bridge : un espace de transit étroit (le pont, le passage), des apparitions vouées à la disparition. Un éternel retour de silhouettes voilées déboule inlassablement dans notre champ de vision. Tel un cortège de Nosferatu, la plupart se désintègrent dans le rayon de lumière qui traverse la venelle… « Et quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre… » Comme dans un film de Murnau (6), clarté et ténèbres s’accouplent sans relâche dans L’Etreinte (2003), collision noire et blanche de deux masses engourdies, jusqu’à l’auto-combustion. Il s’agit moins de plaisir que de souffrance pour ces corps devinés, placés sous respiration artificielle par la bande son. Masochistes, ou probablement trop romantiques, on aimerait pourtant qu’ils ne soient jamais débranchés. On souhaiterait même voir durer un siècle chaque seconde.

Tragédie archéologique

« Lorsque le mal de vivre s’accroît, l’envie vous prend de vous installer dans un endroit paisible. Dès que vous aurez compris qu’il est partout difficile de vivre, alors naît la poésie et advient la peinture » – Sôseki, Oreiller d’herbes, repris dans Corps flottants (1997).

Sereine cruauté. Si les montagnes s’évaporent en lavis dans Sept visions fugitives, les arbres flambent dans Juste le temps (1983). Les trames de l’image décousues par l’effet d’oscilloscope déchirent les paysages irradiés dans un Big Bang incessant. Un homme se penchera pour ramasser un journal s’enfonçant implacablement dans les tréfonds du sol… La solarisation (7) illumine les visages parcheminés, et estampe les silhouettes dans le sable de la matière électronique. Au cinéma, la camera obsura. A la vidéo, les reliefs hauts ou bas et les sables mouvants. On retrouve cette entreprise de sédimentation dans les travaux de la jeune artiste Ariane Michel, déjà présentée dans nos pages. Les figures semblent lutter désespérément pour ne pas finir engluées dans le fond, épinglées comme des papillons.
 
 

L’Île mystérieuse (1991)                                                                           Juste le temps (1983)

Dans une arène, le danseur de Solo (1989, commandé par la télé espagnole) bataille pour mener à bien sa chorégraphie, à demi possédé, il tente de se dégager de la puissance invisible qui l’embrasse. Alors que ses traits fondent au soleil les rayures noires et blanches de son costume évoluent presque seules, une fois le corps dissolu dans la matière épaisse par le jeu des ralentis successifs. On pense alors à Horizontales Couleurs (1979), expérimentation visuelle aux effets d’optique addictifs comparables à ceux procurés par l’Op Art ou certains films de flicker (8). On croirait d’ailleurs voir tourner une pellicule lorsque les fenêtres illuminées du train des Sept visions fugitives défilent dans la nuit noire…

Les oiseaux sillonnent les ciels de Robert Cahen, eux aussi quasiment cloués aux nuages. Ces fossiles antiques et oraculaires surgis des cendres de Pompéi viennent nous annoncer une fin imminente… Une fin sans fin car chez Robert Cahen comme dans la galaxie, les organes se déforment mais toujours se reforment, tels l’anneau de Möbius.

 

Le temps du rêve

Robert Cahen manipule le temps comme on retourne un sablier. Chez Baudelaire, funestement, on le sait, douceur rime avec ailleurs. Pour Robert Cahen, ailleurs c’est ici. Les mondes parallèles coexistent. La vidéo révèle ce que les yeux nous cachent. Robert Cahen fragmente la vue et inverse les certitudes. L’obscurité peut aussi nous éclairer. Au début des Sept visions fugitives, on croirait voir danser les esprits dans le petit théâtre d’ombres qu’on aperçoit sur la rive, depuis le bateau sur lequel nous sommes embarqués. Dans Voyage d’hiver (1993), la mer a carrément pris la place du ciel. Au royaume spirituel des ancêtres, chez les Asmat de Nouvelle-Guinée, les esprits marchent aussi la tête en bas…

 

Voyage d’hiver (1993)                                                                                       L’Île mystérieuse (1991)

Robert Cahen a justement réalisé un film sur l’île de Pâques, L’Île mystérieuse (1991). Face aux Moaïs, hiératiques, les humains ne sont pas franchement à leur place. Quelqu’un est de trop sur cette île, presque déserte. Encore une fois, le traitement du son et le rythme distordu imposé à la vie par le vidéaste, rendent la réalité finalement moins tangible que le rêve. Par rêve on n’entend pas seulement le produit du sommeil. Sinon, on pourrait tout aussi bien parler de cauchemar… Les aborigènes d’Australie divisent le temps en deux : le temps présent et l’ère qui lui précède, le temps du rêve. Durant cette période où le monde fût formé, des ancêtres mythiques ont accompli des actes dont la terre porte l’empreinte. Chaque aborigène vivant porte en lui le rêve, autrement dit l’action, de cet ancêtre. A travers le rite, ce rêve doit être scrupuleusement et régulièrement réinvestit par le vivant qui le porte, qui revête alors la peau de l’être métaphysique. Nous ne sommes plus en Australie, mais le double cadre de L’Île mystérieuse semble toutefois faire cohabiter ces deux espaces-temps, celui des Moaïs et celui des hommes. De manière récurrente dans ses vidéos, Robert Cahen aime juxtaposer les espaces fixes et mobiles… le temps monumental et le temps domestique.
 
 

Sept visions fugitives (1995)

Au petit bonheur, les âmes vagabondes se nichent momentanément dans les corps pour s’en échapper transitoirement. Nos particules se coulent dans la nature. Des poils ondulent comme l’herbe battue par les vents. Les vivants incarnent des morts, des morts hantent les vivants. Dans Sept visions fugitives, au passage de la couleur au noir et blanc, un homme se faisant masser sur une table verra ses rides tracer dans sa chair les stigmates de la mort… on le croira alors allongé à la morgue. Un entraînement aux arts martiaux virera à la transe obsédante. Le temps d’une averse, la solarisation surréaliste d’un cycliste encapuchonné le transformera en monstre chimérique. Un visage enfantin aux yeux opalescents et rayonnant d’un bleu aveuglant s’imposera à nous comme une divinité familière. D’honnêtes citoyens cachés dans les bosquets hurleront sauvagement à tue-tête dans les jardins du temple du ciel… Pour qui sait observer, il se passe des choses sidérantes sur terre. Si les loups-garous n’existent pas, voilà de quoi se consoler.
 
 

L’Invitation au voyage (1973)

Tout est propice à transfiguration chez Robert Cahen. Le moindre musicien dans les rues de Hô-Chi-Minh-Ville (Blind song, 2007) détiendrait le pouvoir de nous changer en serpent. Comme chaque remous dans l’eau refoule sûrement quelques terreurs primitives.

« S’il pleut, tu te mouilleras
S’il givre, tu auras froid
Sous la terre, il doit faire sombre
Si tu flottes, sur les vagues
Si tu plonges, sous les vagues
Si c’est l’eau du printemps, tu ne souffriras pas. »

Entre deux rives, Robert Cahen a dû souvent se réciter ce poème de Sôseki.

« En flottant distraitement »…

Du 29 janvier au 25 avril, Robert Cahen exposait au ZKM – Centre pour les arts et media de Karlsruhe. Il n’est pas trop tard pour le découvrir puisque le coffret DVD Robert Cahen. Films + videos 1973-2007 a été édité en parallèle à l’exposition par Ecart Production, avec un livret complet comprenant des textes de Stéphane Audeguy et Hou Hanru + en bonus, le CD audio de ses œuvres de musique concrète réalisées au GRM entre 1970 et 1974.

 

(1) Célèbre compositeur, collègue du fameux Pierre Henry et père de la musique concrète, Schaeffer a eu une grande influence sur le travail de Robert Cahen, comme sur celui de tous les membres du GRM. Stéphane Audeguy cite notamment son Etude aux chemins de fer (1948), mixant sifflements, bruits de train, roulements de wagons et crissements de rails (livret, p. 8).
(2) Sa première vidéo est une œuvre collective du Service de la recherche, réalisée avec Pierre Bigay, Francis Coupigny, Jean Mousselle et Armand Ridel en 1972 : Dans l’oeil de miroir.
(3) Co-réalisées avec Alain Longuet et Stéphane Huter.
(4) Notamment la musique de Bernard Herrmann, compositeur pour de nombreux films d’Hitchcock.
(5) Lui aussi compositeur de musique concrète, et ancien membre du GRM. Auteur de nombreux ouvrages sur le son au cinéma.
(6) Plus contemporain, on pense aussi au cinéaste expérimental
Patrick Bokanowski, dont la femme Michèle a justement réalisé la bande son pour Solo de Robert Cahen.
(7) Effet qui consiste à inverser les valeurs lumineuses d’une image. Le vidéaste
Thierry Kuntzel s’en est lui aussi beaucoup servi, combiné à un grain vidéo sablonneux, pour jouer sur le motif de l’empreinte et de l’effacement (Voir Nostos I, 1979).
(8) L’effet flicker est un effet de clignotement du photogramme souvent accentué par le montage. Quelques cinéastes se sont spécialisés dans la technique :
Peter Kubelka, Tony Conrad et Paul Sharits.


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