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DVD « Le Privé »

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Déterré du cimetière de l’oubli public, Altman ressuscite, Chandler aussi.

En 1973, Robert Altman, tout juste sorti de l’anonymat grâce à M.A.S.H. (1970), adapte The Long Goodbye, un roman de Raymond Chandler datant de 1953. Le film se voit gratifié de la présence de Leigh Brackett, co-scénariste du premier jet de L’Empire contre-attaque (Irvin Kershner, 1979) et surtout du légendaire Le Grand Sommeil (Howard Hawks, 1946). Plus clair que le script de ce dernier (qualifié d’insondable par Hawks lui-même), le scénario de The Long Goodbye place le détective Philip Marlowe dans une enquête à tiroirs introduite par la mort d’un vieil ami du privé, Terry Lennox (Jim Bouton). De fil en aiguille, Marlowe – cherchant à dissiper la brume enveloppant le décès de son camarade – se verra embarqué dans une affaire de fugue puis d’argent disparu avant de finalement revenir vers le premier problème.

Mais au delà de l’intrigue, ce qui frappe, c’est cette transposition bienheureuse des années 40/50 aux années 70. Globalement, Le Privé fidélise la clientèle habituelle du film noir par le respect de quelques règles du genre : un privé, une enquête tortueuse, des gangsters vicieux, des femmes falotes et/ou secrètes. Mais à ces éléments classiques se superposent des personnages et un cadre (un cliché même, celui des méchants flics) épousant eux les années 70. Le film d’Altman fait en effet respirer tout un univers, comprendrait presque plusieurs films.

En arrière-plan, les voisines hippies de Marlowe (Elliott Gould) témoignent d’un ancrage dans une décennie bien précise ; sans qu’elles servent réellement (à) l’intrigue, les jeunes femmes deviennent sujet de discussion, décor mouvant, donnant au fil rouge chandlerien une seconde épaisseur grouillante et vivace. Des détails politiques se logent également dans quelques plans, quelques dialogues, Marlowe évoquant le gouverneur californien de l’époque (Ronald Reagan) lors d’une menace adressée aux policiers incompétents ; surtout, ce jeune noir, employé de supérette, visible dans la séquence d’introduction puis lors de l’arrestation de Marlowe, et dont la réplique et la présence au commissariat cristallisent toute la période Nixon : manifestations, guerre du Viet Nâm et répression policière.

Mais point question de réalisme ici, ce qui semble captiver Altman, c’est le décalage, la superposition, le burlesque même. Le comique intervient dans quelques séquences, sursauts sporadiques au sein d’un film à la tonalité généreusement mélancolique. Marty Augustine (Mark Rydell), richissime gangster juif, ordonne à Marlowe puis à ses bras droits un striptease quasi intégral. Intervient aussi ce passage ou un des sbires d’Augustine est chargé de suivre Marlowe. Faible en matière grise, le voyou se laissera embobiner par le privé dans un plan où le burlesque des gestes rappellerait presque les vieux Keaton.

Mais cet écart de deux décennies, on le doit surtout au Philip Marlowe sauce Altman, interprété par un Elliot Gould suggérant sa propre version désinvolte et caoutchouteuse d’un Lee Marvin déphasé. Paladin un peu gauche, ce ‘’Marlboro Man’’ – comme le surnomme l’un des personnages – incarne maladroitement des principes antiques et chevaleresques de droiture et de compassion. Ces notions ne semblent pas effleurer la conduite des personnages restants, Philip "Gould" Marlowe personnifiant un anachronisme ambulant que Altman qualifie dans les bonus de  »RIP Van Marlowe", d’un semblant de Beau au bois dormant des années 40 réveillé par on ne sait quel sortilège au début des années 70.

Il serait toutefois injuste d’assigner au Privé l’étiquette du film réactionnaire. Pour paraphraser Altman une nouvelle fois, Le Privé rue dans le politiquement correct défendu par ses contemporains. Marlowe fume, il est bien le seul. Autour d’Altman en 72, on mangeait sain, on ne fumait pas, on s’activait à faire du sport. Quand Marty Augustine réprimande Marlowe, il vante son corps soi-disant parfait, résultat de longues heures de fitness. Argument de plus pour éloigner du film tout passéisme, on peut s’attacher à Marlowe mais impossible de cautionner entièrement sa conduite. Trimballé comme un pion sur un échiquier américano-mexicain (certaines séquences voient en effet le détective traverser ladite frontière), le manque de jugeote et la naïveté de ce personnage d’un autre temps lui tissent un costume de vieux pote maladroit (1). Celui dont on se moque gentiment d’une bonne tape sur l’épaule.

On prend Marlowe en pitié et on s’amuse de l’excentricité de Roger ‘’Hemingway’’ Wade (Sterling Hayden) sans réellement s’arrêter sur les pertes humaines. De la même façon, Le Privé secoue un monde mort pour en cueillir des fruits tantôt cinéphilique (le gardien de résidence, imitateur jovial des vieilles gloires hollywoodiennes), tantôt réalistes. Les strates intrigantes dévorent les scènes dramatiques, un rouleau compresseur de vivacité passant sur les quelques morts qui ponctuent le film. Altman et Leigh Brackett éviscèrent le cadavre de l’âge d’or hollywoodien de tous boyaux susceptibles d’arracher quelques larmes au spectateur sensible. Une fois plongés dans sa belle marmite, Altman dose ses ingrédients sans que jamais sa substance ne perde de sa magie. Insaisissable et souple, Le Privé déborde d’une sage folie, celle d’une décade qui vit Robert Duvall pratiquer le surf en temps de guerre (Apocalypse Now – Francis Ford Coppola, 1979) et Sean Connery porter les slips rouges du futur (Zardoz – John Boorman, 1974).

Suppléments

Pour cette édition, Potemkine films propose quatre entretiens.

Un premier documentaire, RIP Van Marlowe, trouve moins son intérêt dans les commentaires – anecdotiques et polis – d’Altman et de Gould que dans les plans rapprochés de ces deux gueules du cinéma hollywoodien. Quatre ans avant sa mort, la tête toujours ronde et large – à peine creusée par l’âge -, les yeux perçants d’intelligence, le visage du vieux Robert racontait 50 ans de cinéma américain. En fouillant à travers les joues grassouillettes d’Elliott Gould, en coupant par-delà ses mimiques simples, on retrouve celui qui aurait pu/dû être plus qu’une célébrité éphémère.

Le troisième entretien, Vilmos Zsigmond Flashes The Long Goodbye , vaut exclusivement par son concept : interviewer un directeur de la photographie, métier un peu obscur mais pourtant fondamental dans la construction d’un film. D’un ton égal au premier documentaire, Vilmos Zsigmond reluit Altman avec sa plus belle brosse.

Et comme fendre ces paroles édulcorées pour trouver la perle de vérité a quelque chose de profondément fatiguant, restons en à l’entretien de Jean-Baptiste Thoret. Analysant de façon complète et complexe le film d’Altman, l’ex-critique des Cahiers cueille en chemin ce que les Pauline Kael et autre Jean-Loup Bourget ont déjà pu extraire de ce Privé.

Le Privé (The Long Goodbye), de Robert Altman – DVD édité par Potemkine – Sortie le 2 octobre 2012.

(1) Impossible aussi de ne pas évoquer les multiples versions musicales du Privé, qui semblent poursuivre Philip Marlowe. Du piano, de la bande son, de la procession funéraire mexicaine jusqu’à la sonnette de chez Eileen Wade (Nina Van Pallandt), tous et tout jouent des notes. Ce souci d’unir l’ambiance sous l’égide d’un même thème scelle le destin de Marlowe tout en teintant sa bonhomie d’une captivante complexité.

Titre original : The Long Goodbye

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Durée : 112 mn


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