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Dialogue sur le cinéma d’auteur français

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Les récents livres d’Antoine de Baecque et de David Vasse, outre leurs richesses (et éventuelles limites) respectives, ont été pour nous porteurs de nombre d’interrogations quant à l’état du « cinéma français contemporain ». Entre poids d’une succession aux grands auteurs et tentatives plus ou moins heureuses d’émancipation, nombreux sont aujourd’hui les angles d’approche d’un genre en perpétuelle redéfinition.

Il va sans dire que la vie d’une rédaction n’est (heureusement) pas exempte de contradictions, paradoxes et incertitudes. Qu’au choix final de mettre davantage en avant tel film ou tel sujet se lie silencieusement l’inévidence d’une parfaite unanimité. Aussi, nous a-t-il semblé intéressant d’aborder la rentrée cinématographique, prometteuse comme toujours  (sorties, en ce seul mois de septembre, de trois adaptations d’œuvres littéraires : Entre les murs, La Belle personne, La possibilité d’une île), sous l’angle du questionnement. Le livre récent d’Antoine de Baecque (Feu sur le quartier général, le cinéma traversé), par ses propositions d’élargissement du regard critique, d’enrichissement des approches du cinéma, et celui de David Vasse, dressant un portrait du cinéma d’auteur français des années 90-00, ouvraient ainsi la voie à de nombreuses questions. Nous en avons sélectionné deux, qui nous semblaient synthétiser les principales problématiques. Notre ambition n’étant nullement ici d’imposer une quelconque vérité, un quelconque regard tout « professionnel », mais bien davantage de mettre à nu un certain aspect de nos discussions internes, ces propos sont bien sûr à prendre avec la distance (voire le scepticisme), nécessaires à tout échange. En espérant, qui sait, rejoindre vos propres interrogations…

Là où Antoine de Baecque ferait appel, dans son recueil de textes et d’entretiens, à un élargissement des modes de regard sur le cinéma, le livre de David Vasse aurait tendance à faire  l’éloge de la grande figure de l’auteur français… N’y aurait-il pas, finalement, une certaine pertinence dans les idées des deux livres ?

Sidy Sakho : Je ne suis en effet aucunement réfractaire à l’idée d’une pérennité de la figure de l’auteur. Cette notion d’auteur est, aujourd’hui encore, symbolique d’un certain contexte, d’une certaine étape de l’histoire de la critique. La séduction de la remise en question du « confort » auteuriste, traversant l’ensemble du livre d’Antoine de Baecque, réside surtout dans le constat évident d’un attachement persistant aux fondements de cette « tradition » critique. Déloger le cinéma, le « désinstitutionnaliser » pour mieux saisir, l’air de rien, les spécificités persistantes de cette fameuse « politique des auteurs ». Reste, évidemment, comme il le propose par exemple dans l’éditorial des « Cahiers du cinéma » de Novembre 1997, à ne pas être endormi par le sacre mécanique d’une ligne auteuriste jamais interrogée. A, pourquoi pas, jouer sur les croisements et paradoxes inclus dans les «hasards » du calendrier des sorties. En quoi Kiarostami rencontrerait-il Guédiguian et Resnais, Kitano parlerait-il à Almodovar, etc… Ceci dit, dans le cadre plus restreint du seul cinéma hexagonal pris en considération par David Vasse, je peux comprendre que cette notion d’auteur sonne un peu corporatiste et éveille scepticisme et agacement quant à l’absence de remise en question d’une esthétique, d’une tradition narrative souvent limitée…

Florent Oumehdi : la figure de l’auteur est centrale pour n’importe quelle forme d’art et pour le cinéma, art complexe (au sens d’Edgard Morin), peut-être plus encore. Les Louise Bourgeois, les Duras (…) jouissent d’une véritable légitimité d’artistes, qui est le stade d’apogée de l’auteur dans toute sa quintessence. En France, après la charismatique équipe de la nouvelle vague, cette figure de l’auteur de cinéma reste très peu considérée, on est encore dans le mythe de l’artiste paresseux, du rêveur revêche à la vision sibylline. Le reproche qui peut-être adressé à l’ouvrage de David Vasse, c’est que, tout en faisant l’apologie de ce cinéma, il n’offre pas une vue d’ensemble et il n’appréhende pas totalement ce métier d’auteur. Je trouve que les auteurs français poussent très loin leur réflexion dans des scénarisations délurées. Jacques Rivette avait l’habitude d’écrire que faire un film c’était montrer, effectivement, certaines choses, mais aussi « en même temps et par la même opération ; les montrer par un certain biais ». Ce qui est rare dans le cinéma actuel français c’est que ce biais soit protéiforme, mouvant, changeant, différent, déstabilisant. Je n’adhère pas forcément à l’idée de ce confort auteuriste. Alors que les canaux de distribution et de financement semblent de plus en plus obstrués, l’auteur d’aujourd’hui a peut-être moins de latitude qu’auparavant pour proposer des nouveautés formelles et réflexives.


Et, sur la question de l’héritage de la nouvelle vague ? Pensez-vous réellement que celle-ci a aujourd’hui encore une influence aussi forte sur le cinéma français contemporain ?

Sidy : Je ne me permettrais bien sûr pas d’inclure mes camarades dans l’expression de mon point de vue, mais j’avoue être en mon for intérieur particulièrement sensible à ce cinéma français, justement. Celui pour qui le lien, la référence à la Nouvelle Vague sont presque constamment visibles, celui pour qui couper le cordon avec cette mère un peu imposante devient l’affaire de tout un film, sinon de toute une œuvre (cf Christophe Honoré, Desplechin, la première période d’Olivier Assayas…). Je me demande même si la force des films français les plus intéressants, tout du moins de ceux qui font le plus sortir le spectateur de son confort, n’est pas justement de souffrir de ce poids des références et influences, mais pour mieux se réjouir, finalement, de cette charge. Un critique comme Jean Douchet, figure majeure de cette période singulière des « Cahiers jaunes », contemporain des auteurs de la NV, ne manque pas, aujourd’hui encore, de chroniques en conférences, de relever les audaces du jeune cinéma français, tout en restant fidèle à sa vieille passion pour les grands classiques (Ford, Chaplin…). Se pose cette autre question de l’« histoire du cinéma », dans le livre de De Baecque – notamment dans ses entretiens avec des philosophes (Jacques Rancière, Jacques Derrida…) et historiens (François Furet, Arlette Farge…), et de l’impossibilité de réduire cet art à la linéaire succession des époques. Tout reposerait finalement, quelle que soit l’époque de réalisation et de projection, sur la seule aptitude des cinéastes à offrir des œuvres interrogeant le réel, le monde, la communauté…


Florent
: Je ne dis pas qu’il faille faire table rase du passé. Au contraire. Je pense que l’héritage NV s’inscrit en filigrane dans les réalisations des auteurs d’aujourd’hui. Mais enserrer le cinéma d’auteur contemporain dans une paternité étriquée de la Nouvelle Vague, l’agiter à chaque effronterie formelle, je trouve ça réducteur pour la NV mais aussi pour notre riche cinéma contemporain… D’ailleurs on ne compte plus le nombre de progénitures, légitimes ou non, de celle-ci.
Certes la NV a marqué à jamais le paysage cinématographique mondial et je suis d’accord avec Sidy. Les meilleurs films actuellement sont ceux qui assument cette paternité pour finalement s’en détacher et proposer quelque chose de nouveau sur les ruines étincelantes de la NV. Mais d’un autre côté, certains films tombent dans le travers inverse, et n’arrivent pas à dépasser cette figure tutélaire presque transcendantale. Force est de constater que l’on faisait du cinéma comme Godard, Rivette ou Truffaut dans les années années 60. Aujourd’hui l’infrastructure légale, économique, sociale qui sous-tend le cinéma n’a plus rien à voir avec celle d’avant. Je ne suis pas sûr que les réalisateurs d’aujourd’hui jouissent d’une même liberté.
Par contre, effectivement, certaines œuvres tentent de couper le cordon, mais pour mieux retomber dans les révolutions estampillées NV. C’est presque psychologique. Relisez Totem et Tabou de Freud. On tue le père et on devient encore moins permissif que lui. On essaie de s’affranchir de la NV et on tombe plus que jamais dans une réalisation et une scénarisation à son image (Honoré pour Dans Paris ou Les Chansons d’Amour ; Desplechin dans Roi et Reines). Finalement, c’est tout le mal que l’on peut souhaiter à ces films.


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