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De bon matin

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Nouvelle réussite de Jean-Marc Moutout, cinéaste des situations de crise.

Le nouveau film de Jean-Marc Moutout (Violence des échanges en milieu tempéré, La Fabrique des sentiments) s’inspire d’un fait divers survenu en 2004. Un cadre employé par une banque suisse avait alors, sans que rien ne laisse, avait-on dit, présager de ce coup de folie, abattu deux de ses supérieurs, plus jeunes que lui, « de bon matin » en arrivant au travail. Partant de là, le cinéaste imagine un scénario qui lui permet de proposer une réponse esthétique figurant l’éclatement d’un homme, du grondement sourd et inquiétant des premières images  -les plans de salle de bain, un corps épais, encore mal connu, dont un simple crachat dans le lavabo suggère une blessure maligne– aux éclaboussures du suicide final.

Cet homme, Paul Wertret, chargé d’affaire, progressivement « mis au placard » suite à plusieurs restructurations de la banque qui l’emploie, est ici interprété par un formidable Jean-Pierre Darroussin. L’acteur incarne parfaitement cet état de délitement intérieur naissant, alors que le personnage expérimente sentiment d’échec et d’humiliation, tout en conservant une émouvante part de mystère quant à la brutalité et la soudaineté de son geste. Le film prend à bras-le-corps cet homme et fait de sa présence d’une lourdeur paradoxale, au bord de l’effacement, une machine fictionnelle qui ne produit plus que de l’émiettement : des souvenirs lui revenant après son acte alors que, prostré dans son bureau, il attend la police. Cela suivant une logique simplement émotionnelle, seul moyen possible de trouver une cohérence quelconque au bord d’une vie qui remet tout en question.

Construit en flash-back, le film est fait de petits bonds dans le temps qui s’enchaînent non chronologiquement avec une certaine subtilité, sans accrocs, sans chercher à produire une démonstration. Il va puiser dans l’existence de son personnage de quoi figurer quelques chocs, pour qu’à travers lui puissent converger de multiples questions insolubles et  de contradictions, jusqu’à le faire exploser. Ce véhicule émouvant se fait alors tout naturellement belle caisse de résonnance avec l’actualité. Montrant un homme nié dans son être parce qu’il se retrouve, après des années de carrière, nié dans sa vie professionnelle (dans laquelle il était totalement investi et à laquelle il s’identifiait pleinement), il est traversé par le sentiment de la perte de sens dans le monde travail,, devenu plus visible depuis le début de la crise de 2008 ou encore les multiples suicides au sein de France Télécom (avant lesquels le film a pourtant été écrit).

Moutout propose un regard d’une lucidité salvatrice, très isolé dans un paysage cinématographique français globalement peu réactif et mal à l’aise avec son temps, le cinéma qui préfére fantasmer un autrefois sur le mode d’une exaltation patrimoniale factice (l’adaptation de Pagnol par Auteuil), voire carrément démagogue faisant appel aux bonnes vieilles « valeurs », à la « morale » au sens le plus scolaire du terme (un cinéma un peu « fables de La Fontaine ») , celui qui rejoue de façon surprenante, sans recul, les discours ambiants (le dernier Klapisch, La Guerre des boutons version Barratier, Mon père est femme de ménage : le courage et l’honnêteté comme remèdes à tous les maux). Film de personnage, De bon matin ne s’engage toutefois pas dans les voies de l’analyse contextuelle et construit sa réussite en collant presque jusqu’à l’excès à ce corps fatigué, en faisant sienne sa matière essoufflée, tombante, dépressive. Conclu sur l’impénétrabilité de visages secoués par le choc, il accompagne jusqu’au bord du gouffre où il laisse sans réponse.
 

Titre original : De bon matin

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Durée : 91 mn


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