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Coffret Eric Rohmer – La guerre des sexes n´aura pas lieu.

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Avec Rohmer, le logos explose les images. En équilibriste initié, le réalisateur ne craint pas de jouer sur les limites et les frontières : entre les hommes et les femmes, les adultes et les adolescents, les amis et les amants.

En flirtant avec la théâtralité exacerbée et l’incongruité d’enfants, véritables objecteurs de conscience, qui manient la langue de Molière aussi bien que n’importe quel professeur de lettres d’hypokhâgne, il impose son univers, enserré dans plusieurs réalités et servi par le brio des dialogues.

Côté Femmes

Douces rêveuses, volontaires, séduisantes, bornées, naïves… L’ami de mon amie, Les nuits de pleine lune et Le beau mariage présentent des héroïnes aux caractères à la fois très différents mais étrangement semblables… L’amour y serait-il pour quelque chose ?

La recherche de l’amour est partout présente ; qu’il s’agisse de tenter d’y résister, du désir de le provoquer, de l’attirer. Si le désir de solitude n’est pas totalement absent – à l’image de Louise qui, dans Les nuits de pleine lune, souhaite conserver son petit studio sur Paris pour pouvoir y être seule quand elle le désire, il n’est que passager et bien vite la notion (ici, on pourrait même dire « l’idéal ») de couple refait surface. Bien entendu, le chemin n’est pas toujours facile pour parvenir à l’amour. Malentendus, quiproquos… rendent son accès intéressant pour celui qui regarde les héros évoluer.  Son accès ? Ce n’est pas inconditionnellement le cas. En effet, dans Les nuits de pleine lune et Le beau mariage, nos deux actrices principales ne se retrouvent-elles pas seules à la fin ? Cependant, même dans ces cas, jamais le dénouement n’est totalement sombre, il y a toujours chez Rohmer une ouverture, un espoir – à l’image de Sabine qui, dans Le beau mariage, éconduite par Edmond, dans un train, échange des regards lourds de sens avec un inconnu.

Mais revenons à la question de l’accession à l’amour. C’est le cheminement qui est intéressant à observer, l’évolution des personnages. En effet, L’ami de mon amie, de par son titre même, semble indiquer comment tout va finir. Et pourtant, l’intérêt que suscite la vision de ce film n’en est en aucun cas altéré, bien au contraire. Le spectateur n’a de cesse de se demander comment la fin va se trouver amenée, tant Rohmer se plait à l’entraîner sur de fausses pistes. Ainsi, ce sont moins les aboutissements des films qui semblent intéressants, que l’observation minutieuse des différents protagonistes ; chaque scène, chaque seconde – qu’elle soit faite de parole ou de silence, se savoure.

 

  

Quant aux personnages féminins, toujours très séduisantes (chacune à sa manière), les femmes sont des personnages fascinants à observer. Il est au passage intéressant d’observer que l’héroïne principale est toujours secondée d’un(e) ami(e) : Léa pour Blanche dans L’ami de mon amie, Clarisse pour Sabine dans Le beau mariage (notons que le « couple » formé dans les deux cas est un couple fait d’oppositions, que ce soit au niveau du caractère ou bien au niveau physionomique : une blonde, une brune) ; Les nuits de pleine lune se singularise cependant, puisque le fidèle ami de Louise se trouve être Octave, un homme marié, père de famille et amoureux transi. Cette dernière amitié souligne par ailleurs l’ambiguïté des rapports homme-femme.

Volontaire, Sabine l’est particulièrement dans sa volonté de se faire épouser, décidant de ne plus voir l’homme marié qu’elle fréquente et qui n’a de cesse de lui dire qu’il va quitter sa femme. Cependant, force est de constater que la volonté n’est parfois pas suffisante en matière d’amour, puisqu’elle ne parvient pas à ses fins ; l’amour semble même, dans ces films, vouloir particulièrement aller à l’encontre de la volonté. En effet, à l’exemple précédemment donné peut être ajouté le fait que Blanche ne veut pas tomber amoureuse de l’ami de son amie (cela ne se fait pas !) et pourtant… « Le jeu de l’amour et du hasard » se joue des volontés raisonnées.

 

     

Tenter de pénétrer dans l’esprit des héroïnes est assez passionnant. L’envie est au cœur de ces films – qu’il s’agisse de l’assouvir ou bien de tenter de la contenir. Entre cinéma et théâtre, le jeu des comédiennes, sans sembler totalement naturel, n’est jamais « faux », sonnant d’une façon merveilleusement douce (et ce, quand bien même les paroles, en elles-mêmes, ne le sont pas). Les héroïnes semblent à la fois incroyablement familières et simples – dans leurs actions, leurs sentiments… –   mais, dans un même temps – et assez paradoxalement, un peu irréelles, comme des poupées de porcelaine que l’on ne peut réellement atteindre. Il est ainsi relativement déroutant de voir que l’on peut à la fois se sentir proche de ces  héroïnes, de leur simplicité, et observer une certaine distance ; le spectateur est amené à voir l’exceptionnel dans la mise en scène du quotidien, ce qui est un tour de force qu’il convient de souligner.

Rohmer aime ses comédiennes et cela se voit ; le spectateur, dès lors, ne peut que les aimer également.

 

 

Côté Hommes

Dans Pauline à la plage, deux figures masculines s’opposent : Pierre (Pascal Greggory), le jeune homme, amoureux éconduit et épris d’idéal romantique, et Henry, le scientifique charismatique et épicurien qui se refuse à tout attachement. Si Henry recherche une femme « aussi libre, mobile, légère et transportable » que lui, Pierre, de son côté, est dans l’attente d’un « amour profond et durable ». Et c’est une Arielle Dombasle aussi blonde que les blés qui arbitrera ce conflit séculaire.

Dans Le Rayon Vert, l’homme, en tant qu’idéal romantique de la femme, est absent tout au long de l’intrigue, ou sinon réduit à une voix au téléphone, ou à  un rôle de faire-valoir amical. Jusqu’à ce qu’il se réimpose dans un happy-ending aussi brutal que surprenant. L’homme redevient alors une altérité concrète et porteuse d’espoirs. L’espérance renaît en même temps que la redécouverte de l’autre sexe, de son attraction. Eric Rohmer aborde avec détachement et discernement les questionnements essentiels qui fondent les relations homme-femme. Le propos est tantôt sérieux, tantôt léger. Chaque mot prononcé insuffle le désir. Chaque geste esquissé trahit la convoitise. Chaque moment expulse une tension latente, que ce soit dans un appartement clermontois, sur les plages brumeuses de Cherbourg, autour du lac d’Annecy ou sur la grève surchargée de Biarritz. Les prolégomènes sur l’amour sont prétexte à débat sur le mariage, l’amitié, la séduction, la solitude. C’est la consécration de la maïeutique socratique et l’accouchement de l’amour par le mot. L’amitié entre un homme et une femme est-elle possible ? Dans Ma Nuit Chez Maud (1969), sur fond de probabilité mathématique et de théorie pascalienne, Jean-Louis (Jean-Louis Trintignant) s’étonne, en s’adressant à Maud : « Vous ne croyez pas à mon amitié ». Aurora et Jérôme, dans Le Genou de Claire, entretiennent une tendre complicité qui transparaît dans chaque profusion amicale. Dans le cinéma d’Eric Rohmer, les hommes et les femmes se touchent, conversent, s’opposent dans une volupté apaisée. Avec le réalisateur, on ne s’étonne plus que les Messieurs courtisent les jeunes vierges –  pour le coup bien peu effarouchées –  et le discours et les mots enrobent de leur voile protecteur certains comportements qui auraient tôt fait de choquer la bienséance.
Et fort de son pouvoir, Rohmer en profite et dépasse les conventions qui cantonnent, généralement, l’homme à des fonctions frivoles ou volages. Il les exprime même directement par l’entremise de Delphine dans le Rayon Vert : « Les hommes me courent après un jour. Je sais très bien que ce n’est pas de l’amour. Parce que je sais très bien ce qu’un mec veut prendre de toi. Je sais quand c’est peu de choses (…). C’est rare le regard d’un homme qui soit très large sur moi ». Et très souvent, le masque de séducteur tombe et donne à voir la complexité d’êtres à la recherche, eux-aussi, du grand amour. Comme Jean-Louis dans Ma Nuit chez Maud ou Gaspard (Melvil Poulpaud), dans une version plus adolescente, dans Conte d’été.

 

     

Des générations d’hommes défilent alors devant la caméra indiscrète d’Eric Rohmer. Loin des flagorneries que leur attribuent habituellement leur sexe, ils devisent aussi bien sur les « choses » de l’amour que les femmes, ne craignant aucunement d’effeuiller leur sensibilité et de s’adonner aux confessions intimes. La séduction et le marivaudage rencontrent alors l’amour de la langue (française) et la réflexion sur les passions humaines.
Et l’on se prend à rêver, grâce au réalisateur, à la consécration de postulats nouveaux (pour le cinéma) mais ô combien réels. Le désir masculin ne passe plus forcément par la soumission sexuelle de la femme. L’intimité la plus forte n’est pas obligatoirement celle née de la fusion de deux corps, de deux nudités. Le désir peut s’éprouver par la rencontre d’un regard ému, après une joute verbale déstabilisante, ou grâce à l’effleurement d’un genou. Comme le dit Jérôme (Jean-Claude Brialy) dans Le Genou de Claire : « Dans toute femme il y a un point plus vulnérable. Pour Claire, dans cette position, dans cet éclairage, c’était le genou (…). C’était le pôle magnétique de mon désir ».

  

Le cinéma de Rohmer est un espace libre de dialogues. Dans leur animalité la plus viscérale. Dans leur force créatrice d’images.  Pour les fétichistes de l’objet, ce coffret n’est qu’un ensemble de dvds. Pour les autres, il reste surtout un moment de pur plaisir servi par une qualité d’image et de son rendant à la perfection ce cinéma érudit et réfléchi, qui pousse toujours plus loin les frontières de la découverte des passions humaines. Un coffret qui s’acoquine avec le verbe. Une lettre d’amour au logos.

« Tout être vit dans l’incomplétude. Et c’est seulement l’amour qui lui permet de se réaliser pleinement. »
 


8 DVD unitaires de Rohmer
Sortie le 3 février
Collection : Les FIlms de ma Vie
Edition : Opening

 


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