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Ciao ! Manhattan (Edie in Ciao! Manhattan)

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Ciao ! Manhattan relate la vie dissolue de Susan, portée à l’écran par Edie Sedgwick, qui interprète ici son propre rôle. Ancien mannequin et égérie d’Andy Warhol, celle-ci a quitté New York pour habiter en Californie, dans la grande propriété de sa mère, afin d’y être désintoxiquée. Elle y rencontre Butch, un Texan un peu […]

Ciao ! Manhattan relate la vie dissolue de Susan, portée à l’écran par Edie Sedgwick, qui interprète ici son propre rôle. Ancien mannequin et égérie d’Andy Warhol, celle-ci a quitté New York pour habiter en Californie, dans la grande propriété de sa mère, afin d’y être désintoxiquée. Elle y rencontre Butch, un Texan un peu demeuré, à qui elle raconte sa brève mais intense carrière de star new-yorkaise.
Le premier projet de David Weisman et de John Palmer était de tourner un documentaire sur la communauté underground réunie autour de Wahrol (on retrouve ainsi, au hasard des plans, de nombreux personnages qui ont fréquenté la Factory, tels que Viva, Roger Vadim ou encore Paul América), avant de s’apercevoir qu’Edie était l’élément fondamental à partir duquel le film devait être conçu. Les deux cinéastes ont ainsi opté pour un montage éclaté, mêlant à la fois des images d’archives en noir et blanc réalisées à la fin des années 1960 montrant Edie au sommet de sa carrière, et des images en couleur tournées peu avant sa mort, en Californie, trois mois après la fin du tournage. Le lieu d’habitation de Susan est devenu un musée célébrant sa gloire passée. Les photographies tapissent les murs et la décoration pop rappelle l’univers de Warhol. Le coussin, qui arbore le sigle de « superman », fait par exemple référence à la passion que l’artiste entretenait pour les comics et les superhéros. Rarement un décor de film n’a été chargé d’un sens plus pathétique. Sans avenir, cette jeune femme semble condamnée à vivre, à 27 ans, au milieu de ses souvenirs et de ses anciennes gloires.

Les nombreux flash-back qui rythment le récit sont en noir et blanc. Ces images documentaires, filmées caméra à l’épaule, sont esthétiquement réussies. La lumière qui épouse le visage de Susan est splendide. L’échelle des plans et les cadrages sont variés, les changements d’axe sont fréquents, auxquels s’ajoutent plusieurs effets de surimpression et de contre-jours. La bande-son, off le plus souvent, apporte un réel intérêt à ces séquences. Les commentaires psychédéliques de Susan, quant à eux, renforcent l’atmosphère surréaliste des fêtes new-yorkaises, où se côtoyaient créateurs, mannequins et fantaisistes en tout genre. Les transitions séquentielles, tels que les effets de brûlure ou de balayage, participent enfin à l’aspect kitchissime du film.
Ces séquences sont les plus réussies de Ciao ! Manhattan. La qualité photographique du film est en effet irrégulière. Les images en couleur sont plates et peu inventives. Dès qu’ils quittent le noir et blanc, les réalisateurs semblent abandonner l’underground pour s’engouffrer dans une vulgaire série B. Reste le jeu aussi extravagant que réussi de Susan, qui interprète son personnage à travers le prisme de ses délires de toxico.

Le film est un autre témoignage de la jeunesse abrutie par l’idéologie hédoniste de la génération des années 1960. Les divagations ufologiques de Butch, qui souhaite construire une soucoupe volante, retranscrivent les croyances farfelues qui se développent à cette époque. Le personnage est en quête d’un ailleurs fantasmatique, tandis que Susan, sensible aux idées bouddhistes, recherche de nouveaux référents socioculturels et mystiques.

Les réalisateurs dénoncent ainsi la vacuité de ces existences soumises à l’impératif du plaisir, et par la même occasion la Factory, lieu où Susan a pris pour la première fois des drogues dures. Ils contribuent ainsi à désacraliser l’atelier de Warhol, qui fut le théâtre de nombreux drames et non exclusivement un espace de création. Edie Sedgwick est présentée comme un déchet produit par la Factory, une potiche qui a régné quelque temps sur le milieu de la mode avant d’être anéantie par les contre-effets ravageurs du star system.

La séquence la plus saisissante de Ciao ! Manhattan reste celle où Susan passe un coup de fil à une employée du magazine Vogue. On comprend rapidement qu’il s’agit en fait d’un souvenir et non de la réalité. La séquence alterne ainsi des plans en couleur de Susan qui a une conversation imaginaire avec son ancienne amie, filmée en noir et blanc. La photographie évoque ici remarquablement la confusion qui règne dans l’esprit de la toxicomane, qui se replie inconsciemment dans la période la plus fastueuse et la plus heureuse de sa vie. Cependant, les nombreuses qualités cinématographiques de Ciao ! Manhattan ne peuvent dissimuler la faiblesse de son propos. On est très éloigné de la force explosive des œuvres de Paul Morrissey qui exploraient la partie immergée de la société américaine de manière bien plus convaincante (on note d’ailleurs une référence au Chelsea hôtel, immortalisé à l’écran dans Chelsea Girls, que Morrissey réalise en 1966).

Le film de Weisman et Palmer suit la démarche que Morrissey adopte dans sa trilogie new-yorkaise (Flesh, Trash et Heat) Susan est reléguée au rang d’objet sexuel. Sa nudité continuelle et ses danses grotesques neutralisent cependant l’excitation du spectateur. Ciao ! Manhattan adopte, tout comme Flesh, un regard désérotisé sur le corps en action. Le film dévoile par ailleurs les pratiques médicales des charlatans qui expérimentent des thérapies douteuses et abusent sexuellement de leurs patients.

Les deux cinéastes démythifient également l’usage positif des drogues en donnant au film l’allure d’un mauvais trip interminable. L’effet des stupéfiants semble être permanent chez la jeune femme. On ne la voit à aucun moment consommer le moindre produit, ce qui différencie sur point considérablement Trash et Ciao ! Manhattan. Alors que le premier insistait fréquemment sur le rituel de l’injection de l’héroïne, le second refuse à tout moment de montrer le spectacle de la prise de drogue.

Hormis cet aspect, le film reste un exercice de montage laborieux dont la principale valeur est d’évoquer les ravages causées par la drogue, qui se réfère à tout un registre de sensations empoisonnées, censé augmenter les potentiels perceptifs de ses consommateurs. Edie, quant à elle, représente la triste victime des expériences de l’underground new-yorkais, vouée dès le départ à son autodestruction.

Titre original : Edie in Ciao! Manhattan

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Durée : 84 mn


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