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Cannes vu de Paris

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Le festival de Cannes est un fantasme pour tout cinéphile qui veut bien se l´avouer. Lorsque l´on n´est pas de la fête, on lorgne dans les actualités, vaguement agacé, quelques nouvelles de la montée des marches, ou alors on se prépare, dès les premières rumeurs de sélection des mois avant l´événement, à faire nos pronostics. Et quand vient enfin l´annonce de la sélection officielle, on râle, peste, parce qu´il y a des oubliés, et puis on va jeter un oeil aux sélections parallèles, en se disant que c´est de toute manière là qu’ont lieu les véritables découvertes. Bref, on voudrait en être !

Dans l’esprit et en pratique, le plus réputé des festivals de cinéma reste un événement et un marché destiné aux professionnels, aux journalistes, aux stars et aux marques de shampoing, champagne et yacht. Comment vit-on alors sa cinéphilie loin d’un des rendez-vous cinématographiques les plus excitants de l’année ? De Paris, du reste de la France ou de bien plus loin, par quels biais peut-on s’informer, et, de cinéphile quelque peu frustré, devient-on des observateurs concernés, passionnés, quoique toujours absents.

Comme si on y était

Pendant ces quinze jours de mai, les objectifs du monde du cinéma sont braqués sur la ville française et ses invités. Les rédactions des grands quotidiens d’informations envoient sur place leurs spécialistes cinéma, les journaux télévisés réservent quelques minutes quotidiennes à la montée des marches, et certaines radios s’installent également sur la Croisette. Nous savons tout au jour le jour des films présentés, des équipes venues les soutenir, et de l’accueil du public et des professionnels, grâce aux articles quotidiens, aux émissions exceptionnelles, aux blogs des journalistes ou de simples spectateurs, aux post facebook… Nous pouvons presque tout savoir du déroulement du festival, pour peu qu’on se donne la peine de s’informer.

Pour ce qui est du glamour de Cannes et sa pléiade de stars, il n’y a pas non plus d’inquiétude à avoir, nous sommes certainement dans nos canapés aux meilleures places. En effet, à qui d’autre qu’aux médias, prêts à capturer la meilleure image, le plus joli sourire ou la meilleure interview, est destiné ce cérémonial du tapis rouge ? Le glamour de Cannes est édifié pour le spectateur de télévision, c’est l’os à ronger qu’on lui donne pour mieux rêver de paillettes et d’une certaine idée du cinéma. Mais le cinéphile dira lui qu’il s’en moque bien du sein dévoilé de Sophie Marceau, et qu’il aurait bien aimé découvrir le nouveau Coppola en même temps que le festivalier.

Il y a quand même certains cadeaux des distributeurs, et des programmateurs généreux pour tous ceux qui ne sont pas là. Quatre films en compétition officielle 2009 sont déjà sortis en salle depuis le 20 mai : Etreintes Brisées de Pedro Almodovar et Vengeance de Johnnie to, ainsi que Looking for Eric le 27, et Jusqu’en Enfer de Sam Raimi, présenté hors compétition. Sont également attendus très prochainement le Marina de Van (Ne te retourne pas), Antichrist et Les beaux Gosses, comédie de Riad Sattouf précédée d’une jolie rumeur. Le Forum des images propose également de découvrir la totalité des films présentés à La Quinzaine des réalisateurs du 27 mai au 6 juin (privilège néanmoins réservé aux parisiens).

On ne peut plus nier que certains films peuvent être découverts pendant les réjouissances, et que pour ceux qui sortiront à la rentrée, l’attente de l’été ne devrait pas être trop insoutenable. D’un autre côté, de nombreux films ne seront peut-être pas distribués, et il y a les films de Cannes Classic offerts sur grand écran, et parfois présentés par des maîtres en personnes (Scorsese offre une copie restaurée des Red Shoes de Michael Powell) qui, hélas, resteront hors de notre portée.

Le condensé informatif

La « fine » équipe du Grand Journal apparaît au premier abord comme la solution idéale pour « suivre » la quinzaine dans son fauteuil, puisque l’émission en clair de Michel Denisot, 100% cinéma pendant dix jours, promet le cocktail alléchant de réactions à chauds de l’accueil des films, d’invités de marques, de décodages des films, et d’interviews en mode complice. Si l’émission parvient à nous rendre compte de l’actualité des films présentés en compétition, seul Frédéric Beigbeder tente, pendant les deux minutes chrono qui lui sont accordées, de dégager quelques thématiques parcourant les films présentés quotidiennement, en jetant souvent un œil aux sections parallèles.

La joyeuse émission n’en reste pas moins aussi futile que distrayante, puisque le cinéma n’y est jamais plus qu’une toile de fond, rapidement évoqué pour mieux s’intéresser aux choses vraiment importantes : « et alors, vous avez été doublé pour les scènes de sexes ? », « Allez Johnny, vous avez une minute pour démonter un pistolet », « Vous pouvez nous montrer comment on danse dans les films de Bollywood ?» ! Cette dernière question ayant été suivie d’une lapidaire remarque d’Aishwarya Rai, star du cinéma indien, qui ne s’est pas embarrassée d’amabilité pour rétorquer à Ariane Massenet : « Tu n’as qu’à aller voir mes films, baby ! ». La magnifique actrice nous a offert le plus beau moment de flottement dans la machine bien huilée du Grand Journal, réussissant à introduire de la gêne le temps d’une minute, ce silence que l’on déteste tant à la télévision.
 
L’émission a le mérite de nous rappeler que le prestige d’y être n’équivaut pas toujours à l’intérêt porté au 7ème art, et qu’hélas, ce qui nous en est montré, surtout à la télévision, reste du domaine de l’anecdote, de la belle robe et la gueule de bois.
 
Le ressenti du non-festivalier
On a beaucoup lu dans la presse, quelques heures avant la clôture de cette édition 2009, que circulaient des rumeurs, des petits bruits insinuant que l’ambiance n’était pas au beau fixe au sein du jury cannois, que certains désaccords coriaces entre la présidente et certains membres avaient rendu les délibérations quelque peu tendues. On se demande bien, si nous avions été « sur place », si nous aurions entendu ces bruissements, rumeurs, micro-pseudos-scandales, et si nous aurions finalement participé à cette fameuse grande fête privée du cinéma. Bien sûr, pour les cinéphiles, c’est cette mise à distance qui peut-être enrichissante, puisqu’elle n’empêche pas les débats, les pronostics et les commentaires en mode subjectif.
 
Voir l’évènement de l’extérieur, c’est recevoir les jugements, remarques et réflexions des journalistes et personnalités. Le recul, l’analyse, et parfois la jolie langue de bois nous en disent peut-être plus que lorsque l’on a le nez dedans, pardonnez l’expression. Mais bien sûr, c’est certainement minimiser toute l’expérience d’être à Cannes, de voir les films ensemble et participer à cette célébration des cinéastes venus du monde entier, avec cette petite musique de compétition. Vivre Cannes sans y être, c’est aussi l’attente, la passivité, et l’espoir de bientôt voir, pour de vrai, les films célébrés par d’autres. En somme, l’expérience du parfait spectateur.


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