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Bilan de la 8e Fête de l’anim’ – Tourcoing-Lille

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Tenue du 15 au 18 mars dernier et déployant un champ allant du jeu vidéo au cinéma d’animation, en passant par l’art contemporain, cette 8e Fête de l’anim’ ne nous a pas déçus.

Le film d’épingles

Avant d’être numérique, la 3D relief s’incarnait (et s’incarne toujours) dans la gravure. Dans les années 30, Alexandre Alexeïeff, en compagnie de Claire Parker, conçoit un écran percé de milliers de trous. Dans ces trous, des épingles plus ou moins enfoncées, permettent l’apparition de dessins en relief animés par la prise de 24 photos menant à un changement graduel et saisissant des formes.

Pour éclairer le profane, Jacques Drouin – vétéran canadien de cette pratique méconnue – vint exposer durant une conférence l’histoire de l’écran d’épingles. Ce curieux bonhomme aux allures de savant fou ne serait sans doute jamais devenu réalisateur de films d’animation sans l’arrivée de l’inventeur de l’écran au Canada. Graveur à l’origine, Jacques Drouin, fasciné par cette nouvelle invention, se lance dans la création de ses propres films d’épingles au début des années 70.

Dans son processus créatif, long, obscur et artisanal, le film d’épingles effectue un grand écart entre les multiples inventions pré-cinématographiques du XIXe siècle et l’animation contemporaine. Mais avant le relief et au-delà des méthodes de conception, c’est la beauté plastique des oeuvres qui frappe. Sans amoindrir l’intérêt des films d’épingles, la transparence de la technique plonge le spectateur dans des univers où rien ne se perd et où tout se transforme.

Visions fugitives

L’exposition "Visions fugitives" au Fresnoy, studio d’art contemporain de Tourcoing, étendait un joli panel d’oeuvres cinématographiques. A commencer par Une nuit sur le mont chauve d’Alexeïeff (1933), pape originel du film d’épingles. Si Le Paysagiste de Drouin expire une lenteur pastoral, le court du réalisateur franco-russe, conforme à l’ambiance de l’oeuvre de Moussorgski, déflagre et galope dans un dynamisme noir qui exploite toute la musicalité mutante permise par le film d’épingles.

A coté du petit écran diffusant l’Alexeïeff, un Norman Mac Laren était projeté sur un écran sensiblement plus grand. Travail du mobile sur de l’immobile, A little phantasy on a 19th century painting (1946), expose une opération brutale faite à Isle of the Dead, peinture de Böcklin et accessoirement oeuvre préférée d’Adolf Hitler. A travers cette violence faite au tableau, Mac Laren exhibe et rappelle, de manière curieuse et intelligente, la déformation brutale de l’art lors de sa récupération par le nazisme.

De l’autre côté du mur, le mont Fuji défilait continuellement. Réalisé par Robert Breer et sobrement intitulé Fuji (1974), le sommet nippon, vu du train, apparaît puis disparaît… pour finalement ressurgir. Ce court est une ensorcelante fusion de l’immobile et du mobile. Cette simulation de Shinkansen fait l’éloge de l’immortalité du mont sacré. La création humaine, même mouvante, pourra éclipser un temps la montagne mais elle ne pourrait jamais l’éteindre complètement.

Katsuhiro Otomo

Cadrés dans un spectre plus large de sélections de films d’animation japonaise, trois films du géant furieux Katsuhiro Otomo, étaient montrés.

Dans sa version HD, Akira déploie une richesse chromatique qu’on peinait à repérer dans l’ancienne version. On retiendra moins le premier long d’Otomo pour son petit manuel politique post-nucléaire que pour sa faculté à coiffer le teen movie d’un feutre apocalyptique assez rare, encore aujourd’hui. Comme le Nowhere de Greg Araki et le Donnie Darko de Richard Kelly, Otomo mêle à son propos sur l’adolescence des données eschatologiques. Et à la différence des américains, on confronte l’adolescent, cette brute étrange et/ou nucléaire, à l’enfant, pur et bon. Revêtant une valeur symbolique – propre à toute une mythologie nippone post Seconde Guerre Mondiale – l’enfance incarne, non plus la jeunesse, mais l’aube nouvelle, l’espoir.

Roujin-Z réalisé par Hiroyuki Kitakubo mais scénarisé par Otomo s’oppose à Akira sur pas mal de points. Conservant une compulsive monstration de la destruction urbaine, Roujin-Z étale le peu d’humour présent dans Akira pour marquer la globalité du film d’un grotesque déconcertant. Autre opposition, on ne se focalise ni sur l’adolescent ou l’enfant, mais sur le troisième âge. Tantôt espiègle (les hackers de l’hospice), tantôt dépendant (le personnage principal), la vieillesse masculine est perçue comme un retour à l’enfance. Le sexe dit faible s’en sort bien mieux de part l’incarnation immortelle et robotisée de la femme du vieillard principal, victime des expériences de scientifiques peu scrupuleux.

Bien en dessous, on trouve Steamboy. Si le film ne s’effritait pas au bout de trente minutes, peut-être pourrait-on le conserver aux côtés des Akira et autres Memories. Mais la succession nerveuse d’images brossant un univers riche en inventions fascinantes et en personnages forts tombent pour laisser s’incruster un vague et superficiel discours sur les méfaits de la science. Fermé par une assommante séquence d’action de quarante minutes, Steamboy s’écroule…

Ghibli, bips et claps

Des conférences, nous retiendrons « De la création commune au dialogue : l’oeuvre animée de Takahata Isao et Miyazaki Hayao » et « Des "bips" et des "claps" : aux croisements du cinéma et des jeux vidéos ». Dans la première, relevons surtout l’amusant conseil du conférencier, Ilan Nguyên, qui encourage le spectateur français plombé de préjugés à revoir Heidi. Série chapeautée par Takahata et Miyazaki et inscrivant déjà les bases du futur style Ghibli.

Après celle d’Alexis Blanchet, maitre de conférence à l’université Paris III et auteur de Des Pixels à Hollywood, on pourra rééxaminer le lien – plus ancien qu’on ne pourrait le croire – existant entre ces deux arts. Dès les années 70, Hollywood insuffla un peu de son poids dans le médium ludique naissant. Citons Warner qui, en 1976, rachète Atari, société créatrice de Pong. On regrettera seulement la courte durée de la conférence, qui coupa le conférencier dans son élan et qui l’empêcha d’aborder en profondeur la question cruciale de l’auteur dans le jeu vidéo.

Le Paysagiste de Jacques Drouin: http://www.dailymotion.com/video/x701m6_le-paysagiste-jacques-drouin-1976_creation

Une nuit sur le mont chauve d’Alexieff: http://www.dailymotion.com/video/x2psmj_une-nuit-sur-le-mont-chauve_music

Quelques films de Victor Breer : http://ubu.com/film/breer.html

Blog d’Alexis Blanchet : http://jeuvideal.com/


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