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Bilan de la 4e cérémonie des Magritte du cinéma

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Quand les paillettes s’envolent pour laisser place aux revendications : un état du cinéma belge à travers la cérémonie des Magritte.

Avant les César et les Oscars, la Belgique organisait ce samedi 1er février, en plein centre de Bruxelles, la 4e cérémonie des Magritte du cinéma. Cependant, quelques heures avant le début des festivités, un autre évènement se déployait dans une ambiance plus paisible. De nombreuses personnes, des jeunes et des moins jeunes, brandissaient ensemble les mêmes symboles : un ruban vert, une pomme Golden à moitié croquée et une affiche sur laquelle l’homme au chapeau melon de Magritte se tient derrière ce même trognon de pomme. L’illustration est précédée d’un bref intitulé, arboré plus comme une fatalité que comme un véritable slogan : « Ceci n’est pas un statut ». Tous ces contestataires sont réalisateurs, acteurs et techniciens du spectacle et constituent l’équipage d’un navire en train de sombrer. Delphine Noels, réalisatrice, et plusieurs collègues du secteur étaient à l’initiative de la mobilisation, née en grande partie sur les réseaux sociaux (Hors-Champ, notamment). Jérémie Renier, entre autres, était présent tout au long de la mobilisation, n’hésitant pas une seule seconde à apporter son soutien. Ensemble, ils se sont donnés rendez-vous pour dénoncer les aberrations de la réforme du statut d’artiste en partie entrée en vigueur le 1er janvier 2014. La cérémonie des Magritte constituait ainsi un bon prétexte pour parler des remous agitant depuis longtemps le secteur artistique et prenant forme concrètement depuis plusieurs semaines. Et tout ça est loin d’être terminé. L’heure est à la réforme et aux contestations, avec pour espoir d’aboutir à de possibles négociations. Un point sur la situation des artistes belges, dont les voisins français partagent de près ou de loin les mêmes problématiques.
 

© Jacques Le Bourgeois
 
 
Depuis des lustres, la fonction artistique est marginalisée, et pas seulement par les pouvoirs publics. L’artiste semble devoir, toute sa vie, se défendre d’être ce qu’il est. Ces métiers sont, par définition, instables, avec des périodes de travail intense suivies de longues phases de chômage. Grâce à ce qu’on appelle le statut d’artiste, ces créateurs et techniciens du spectacle peuvent percevoir une aide financière supplémentaire durant ces périodes de vache maigre afin de survivre et de créer. Dans les faits et avec la nouvelle réforme du statut d’artiste, les techniciens du spectacle (la grande majorité des gens qui permettent la réalisation et l’existence d’un film, donc) sont désormais exclus du statut d’artiste qui devient alors pour eux inenvisageable, à moins qu’ils n’apportent la preuve que leur travail possède un caractère artistique indéniable. Voilà une première aberration. Voici maintenant la suivante. Face à quelles personnes les techniciens devront-ils justifier leur fonction artistique ? Ils devront le faire devant une « Commission Artiste », qui n’est pas encore complète. Elle sera constituée de différents patronats et syndicats ainsi que de trois représentants du secteur culturel. La Commission doit exister, d’une certaine manière, pour réguler les abus et les fraudes vis-à-vis du statut d’artiste et du droit aux allocations, qui se sont fortement accentués ces dernières années. Cependant, elle ne peut s’accorder le pouvoir de juger et de décider qui est artiste et qui ne l’est pas. Les techniciens et les artistes doivent tous être traités sur un pied d’égalité, les circonstances dans lesquelles ils travaillent étant équivalentes. L’apport créatif des techniciens est indiscutable. Cette discrimination n’a pas lieu d’être et ne peut qu’engendrer de terribles confusions. Voici pour le principal sujet de contestation, avec les problèmes actuels du Tax Shelter et des droits d’auteur, suite aux règles trop strictes imposées par le Ministère (et sans réelle concertation préalable avec les secteurs concernés), qui amènent aujourd’hui le secteur artistique, dans son intégralité, à s’inquiéter pour son avenir. Des centaines de jeunes compétents se verront refuser l’accès à leur métier. En les laissant ainsi sur le carreau, c’est aussi la diversité artistique qu’on enterre pour de bon. Des films, il continuera à y en avoir, sans aucun doute. Mais des bons films, ça, ce n’est pas dit.

 

 Le Premier ministre Elio Di Rupo se rend à la cérémonie. À gauche, les artistes et techniciens, contestataires silencieux, resteront là durant la descente des marches des invités.
© Julien Englebert

La grande majorité des invités présents dans la salle où se tenait la cérémonie arborait, épinglé sur leur veste de gala, le pin’s comportant le symbole de la pomme verte croquée, en guise de soutien aux techniciens restés à l’extérieur du bâtiment. Certains d’entre eux, une fois sur scène, n’hésitaient pas à interpeller les ministres assis, eux, au premier rang de la salle. Ainsi le discours notable de Philippe Geluck venu remettre le Prix du meilleur scénario à Philippe Blasband et Anne Paulicevitch pour Tango Libre (Frédéric Fonteyne, 2012), s’adressant aux politiques devant lui : « Je me permets de demander aux éminentes personnalités politiques qui sont dans la salle ce soir de penser à défendre la culture, les artistes, la création, aussi après les élections. De penser aux jeunes artistes en devenir dont on sait que la Belgique regorge, et aussi aux artistes plus âgés qui ont quitté la lumière et qui se retrouvent parfois dans des situations de détresse qu’on imagine pas ». De même, Catherine Salée, recevant son Magritte du meilleur second rôle féminin pour La Vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013), pose à son tour une pomme sur le pupitre et précise : « Si je n’avais pas eu mon statut d’artiste, je ne serai pas là, parce que j’aurai dû faire un autre métier. ». À son tour, Pablo Muñoz Gomez, lauréat du Prix du meilleur court métrage pour Welkom, a bien conscience que sa statue ne lui offre pas son statut et n’hésite pas à profiter de sa réussite pour réagir lui aussi : « Merci à vous de prendre soin de nous et de nous permettre d’être un jour dans cette salle à vos côtés ».  Le rassemblement des artistes et des techniciens à l’entrée de la cérémonie ainsi que les interventions des différents lauréats tout au long de la soirée resteront les moments forts à retenir.

Le déroulement de la cérémonie fut long et presque fastidieux, avec des discours surfaits et souvent interminables, tel le monologue un peu trop taquin de Stéphane de Groodt venu remettre le Magritte de la meilleure actrice à Pauline Étienne pour son rôle dans La Religieuse (Guillaume Nicloux, 2013). Heureusement, il y eut des interventions bien plus remarquables telle celle de Philippe Geluck, que l’on a évoquée plus haut, et un court épisode de Panique au village, réalisé par Vincent Patar et Stéphane Aubier spécialement pour l’évènement et mettant en scène les toujours fameux Indien, Coboy et Cheval se retrouvant cette fois-ci face à l’homme au chapeau de Magritte revenu exaucer trois de leurs vœux.

 

Emir Kusturica et son Magritte d’honneur
 

Il faut également saluer la présence d’Emir Kusturica, invité d’honneur de cette quatrième cérémonie qui, dans son discours de remerciements, a rendu un modeste hommage à Eliane Dubois, décédée en août 2013, grâce à laquelle les films de ce grand cinéaste serbe ont pu être projetés en Belgique. Fondatrice de Cinéart, la plus importante société belge indépendante de distribution cinématographique au Benelux, Eliane Dubois mena un véritable combat afin de rendre visibles et accessibles les films d’auteurs mondiaux. Un autre hommage lui sera rendu au cours de la soirée par son fils Hichame Alaouié, chef opérateur primé pour son travail dans Les Chevaux de Dieu (2012) de Nabil Ayouch.

En ce qui concerne les autres lauréats, le film d’animation Ernest et Célestine (2012), réalisé par le duo belge Stéphane Aubier et Vincent Patar et le Français Benjamin Renner, a remporté les trois prix pour lesquels il concourait  – meilleur son, meilleure réalisation, meilleur film. Ce film d’animation remporte un franc succès depuis sa sortie, allant jusqu’à concourir pour l’Oscar du meilleur film d’animation le mois prochain. Nous aurons l’occasion d’en reparler. Nous ne reviendrons pas ici sur des films franco-belges qui ont été primés tels Tango libre, La Religieuse ou encore Une chanson pour ma mère (Joël Franka, 2013), car ils ont déjà acquis une certaine notoriété en dehors de la Belgique. Leur système de coproduction leur offre un atout supplémentaire quant à leur parcours et à leur visibilité, au moins en France. Par contre, d’autres films valent d’être remarqués et on leur souhaite un beau parcours, en festivals et ailleurs.

 
 

 Stéphane Aubier et Vincent Patar pour Ernest et Célestine
© Denis Danze
 

C’est le cas de Kid, réalisé par Fien Troch et récompensé par le Magritte du meilleur film flamand. Le film met en scène un très jeune garçon surnommé Kid, interprété par Bent Simons, gosse fabuleux dont on regrette qu’il n’ait pas remporté le Prix du meilleur espoir masculin pour lequel il était nominé – celui-ci a été remis au très bon Achille Ridolfi pour son rôle de prêtre dérangé dans Au nom du fils (Vincent Lannoo, 2013). Kid vit avec son frère et sa mère qui tente de joindre les deux bouts sur des terres agricoles qui ne vont bientôt plus lui appartenir. Une fois la mère disparue, les deux frères vont transiter, de la maison de leur pauvre enfance au cocon familial de leurs oncle et tante, jusqu’à ce qu’un père absent depuis des années revienne les chercher. Fien Troch propose un film d’une grande maturité, où le jeune Kid aux grands yeux contrariés nous bouleverse par son mutisme et sa solennité permanents. Dès la perte de sa mère, son corps troque sa fébrilité enfantine pour une attitude mûre et presque animale. Sa silhouette, constamment tendue, arpente alors différents lieux sans jamais y rencontrer de véritable chaleur humaine. Le film épate par sa froideur et son atmosphère invariablement pesante. Il se heurte cependant à ses propres ambitions et certains de ses essais filmiques, guidés par trop de minimalisme, demeurent infructueux. On confondrait presque fixité et nonchalance.

 


Welkom de Pablo Muñoz Gomez

Alors que l’actualité du court bat son plein avec la 36e édition du Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand qui se tient jusqu’au 8 février, le Magritte du meilleur court-métrage a été remis à Welkom de Pablo Muñoz Gomez. Il concourait, entre autres, avec Partouze de Matthieu Donck. Welkom écume festivals et nominations depuis quelques mois déjà et il faut avouer que ce n’est pas tous les jours qu’un film de fin d’études connaît un tel parcours, surtout s’agissant d’une comédie. Un vieil homme, à moitié sénile, aime sincèrement une poule qu’il prend pour sa femme. Le fils (Jean-Jacques Rausin), qui semble tout droit sorti d’un film des frères Safdie, ne supporte plus de voir l’état de son père s’aggraver ainsi. Il décide de construire un poulailler afin que la poule passe ses nuits ailleurs que dans ce qui fut un jour le lit conjugal de ses parents. Malheureusement, la maison est située en Wallonie mais son jardin, bien qu’à quelques pas seulement, se trouve déjà en zone flamande. Il va donc lui falloir acquérir un permis de construire pour son poulailler, surmonter les malentendus linguistiques en apprenant quelques mots de flamand, et quémander un permis de séjour pour la poule de son vieux fou de père. Difficile pour le fils de rester digne face à tout cela. Welkom explore ainsi habilement l’absurde tout en restant dans l’ironie et la demi-mesure malgré l’énormité de situations incongrues. Il n’y va pas de main morte avec les clichés mais sans jamais tomber dans la lourdeur des stéréotypes à la Dany BoonOn regrettera seulement que le scénario n’ait pas assumé un contraste plus évident entre le cocasse et la mélancolie.

Mention spéciale à Brasserie Romantiek, réalisé du côté flamand par Joël Vanhoebrouck, nommé pour le Magritte du meilleur film flamand et qui sortira sur les écrans français pour la Saint-Valentin. Pascaline et son frère, Angelo, dirige ce restaurant où vont se croiser, le temps d’une soirée – de Saint Valentin, d’ailleurs -, des couples et des individus animés par un amour encore pur, une haine masquée ou un désespoir absolu. Le spectateur est invité à valser autour d’eux, de table en table, dans un huis clos aussi oppressant qu’un couple au bord de la rupture. Loin de l’exaltation des comédies romantiques à l’américaine, le film de Joël Vanhoebrouck serait plutôt à ranger du côté des films choraux dont les Français sont friands.

La cérémonie est terminée, mais les artistes, eux, gardent toujours la pomme levée. Cinq belges sont nommés aux César : Pauline Étienne (La Religieuse – Guillaume Nicloux) pour le César du meilleur espoir féminin ; François Damiens (Suzanne – Katell Quillévéré, 2013) et Olivier Gourmet (Grand Central – Rebecca Zlotowski, 2013) pour le César du meilleur espoir masculin ; Alabama Monroe (2013) de Felix van Groeningen et Dead Man Talking (2012) de Patrick Ridremont pour le César du meilleur film étranger. Le mouvement suivra-t-il jusqu’à Paris ?

Le palmarès complet de la 4e cérémonie des Magritte du cinéma est disponible sur le site internet de l’évènement.


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