Select Page

Berlinale 2012 : le bilan

Article écrit par

De nombreux films, peu d’élus. Heureusement, cette année, la pelleté de films moyens et mauvais furent très vite délogés de nos mémoires par d’étincelantes exceptions. Petit inventaire de ces perles accompagné de quelques platitudes difficilement expulsables.

Qualité retrouvée

À raison, tous s’accordent à propulser la compétition 2012 bien au-delà de l’édition de l’année précédente. On a plaisir à observer un Ours d’or qui ne cherche pas à agripper à tout prix à une actualité politique pas toujours très pertinente un point de vue strictement cinématographique. Les frères Taviani retrouvent avec César doit mourir les projecteurs des grands festivals.

Difficile de bouder ce choix malgré l’excellence de l’Ours d’argent accordé au Just The Wind du hongrois Benedek Fliegauf. Le jury présidé par Mike Leigh bâtit un pont entre les deux dernières Berlinales, autorisant ainsi la découpe progressive d’une carte d’un cinéma magyar bouillonnant de créativité. Just The Wind fabrique sa case de requiem contemporain en blâmant une population hongroise oscillant entre racisme passif et monstruosité génocidaire.

Moins convaincants sont les deux prix décernés au trop glamour A Royal Affair, du danois Nikolai Arcel. Concéder le prix du meilleur acteur n’aide pas à camoufler un Ours d’argent attribué à un scénario peu pertinent, déséquilibré par une romance envahissante et soporifique.

Heureusement, White Deer Plain rattrape quelque peu le genre du drame sentimental historique. Wang Quan’an déploie une ample fresque (188 minutes), adaptation du roman éponyme de Chen Zhongshi. Le long métrage refuse les caricatures et embrasse toute la complexité d’une période trouble.


 
Plus contemporain, le doublement primé War Witch (Rebelle) de Kin Nguyen, à l’opposé du téléfilm moralisateur promis par le synopsis, présente un honnête et respectable conte narrant l’adolescence cruelle d’une enfant soldat africaine.

Seul regret, aucun prix pour Meteora du grec Spiros Stathoupoulos, partageant somptueusement son second film en trois niveaux. Animation primitive héritée de l’art byzantin, faite de plans d’ensemble romantiques et de plans rapprochés intriguée par un couple religieux dérivant peu à peu vers des mers de moins en moins pieuses.

Toujours sous les projecteurs, quelques têtes connues se dégageaient hors compétition, peu furent réellement inoubliables.

Mouchoirs encombrants, kung fu 3D et dignité télévisée

Signalons les très consensuels films pseudos-historiques Flowers Of War de Zang Yimou et La Mer à l’aube de Volker Schlöndorff. Pas très loin du The Lady de Luc Besson, le réalisateur chinois choisit comme cadre historique le massacre de Nankin pour déverser un anti-japonisme primaire, comptant sur les larmes faciles des spectateurs les plus émotifs. Chez Schlöndorff, on regrette l’académisme de la mise en scène et la pauvreté du sujet. Un biopic sur Guy Môquet, où quand le panzer franco-allemand du politiquement correct se met en branle…
 

Plus facile de retenir le dernier Tsui Hark, Flying Sword Of The Dragon Gate. Sans atteindre le niveau d’un Detective Dee, ces retrouvailles avec Jet Li maintiennent le dragon de la nouvelle vague hongkongaise à flot. Malgré les faiblesses d’une 3D relief majoritairement utilisée à des fins spectaculaires, on peut déceler quelques plans intéressants, offrant aux personnages les plus puissants une force supplémentaire. Ce nouveau fossé, creusé entre un premier plan en relief et un second plan lointain permet, sans avoir recours à la contre-plongée et au montage, une hiérarchisation appuyée et explicite des différents protagonistes.

Au-dessus de tous ses noms – anciennement pour certains – prestigieux trône le dernier-né du déjà bien primé Álex de la Iglesia. La Chispa De La Vida rapproche de plus en plus le réalisateur espagnol de Federico Fellini. Partageant avec Il Maestro de La Dolce Vita une attraction/répulsion prononcée pour le cirque télévisuel, de la Iglesia glisse d’une fronde ambigüe contre la télévision à une lutte entre cette excroissance contemporaine et la toute puissance du mélodrame, incarné ici par le personnage de Salma Hayek. On appréciera l’honnêteté de l’oeuvre, savant équilibre entre émotions électrochocs, scénario tordu et humour noir.

Mais pour trouver les véritables fictions qui feront – espérons-le – dans les mois à venir les beaux jours des salles de cinéma, il fallait traîner sa besace berlinoise du côté du Forum.

Réalisme brouillé

Deux cinéastes différents, deux cultures antinomiques, mais une même envie de peindre la folie dans ce qu’elle a de plus fascinant.

Kid Thing de David Zellner retrace les escapades d’une enfant turbulente, gardée par un père qui n’apparaît jamais vraiment comme tel. On s’interroge constamment devant la destruction causée par la jeune Annie ; on rit parfois. Un trou mystérieux, une jeune fille blonde, à mesure que se dessine un parallèle avec Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, le film, paradoxalement, s’assombrit. Comme si, en passant du roman au cinéma, l’oeuvre ne pouvait résister à une détérioration débouchant sur un regard profondément pessimisme.

A l’inverse Beyond The Hill, premier film du turc Emin Alper, part du constat opposé pour globalement aboutir à la même conclusion. En pleine nature turque, une réunion familiale tourne au vinaigre. Attaqué par un ennemi invisible – identifié par le patriarche comme étant une bande de nomades revanchards -, un groupe d’hommes va progressivement glisser vers la folie meurtrière. Les nombreux plans larges, exposant une magnifique enclave rocheuse, contrastent avec l’hideux renfermement des personnages principaux.

Les documentaires : entre catastrophes humaines…

Pas toujours très convaincant, The Reluctant Revolutionnary souffre du regard peu pertinent du reporter semi-cinéaste Sean McAllister. Sans égratigner le but tout à fait louable du documentariste, on pourra lui reprocher son choix de coller sa caméra derrière un seul yéménite. Arrivé à la fin de ce court documentaire (70 minutes) portant sur la révolution au Yemen, on a beaucoup de peine à extraire de ce long reportage brouillon un quelconque intérêt.

Les deux documentaires exposant les conséquences du violent tsunami japonais de 2011, Nuclear Nation de Atsushi Funahashi et No Man’s Land de Fujiwara Toshi, marqueront sans doute un peu plus les mémoires. Face au premier cité, il est nécessaire de passer outre l’aspect catalogue – un peu pénible – pour apprécier la quantité d’informations distribuées. Le second, de part l’intelligence de sa mise en scène, expose l’effrayant contraste entre les séquelles visibles du séisme et l’invisibilité des radiations. Fujiwara Toshi brise l’académisme de son voisin de thématique pour dévoiler au spectateur le malaise actuel d’une partie de la population japonaise. Seul malus, cette bande-son envahissante qui frotte un pathos malvenu à un style visuel et sonore sans fioritures.

…et respirations animalières

Entre deux documentaires alarmistes, la Berlinale 2012 offrait au festivalier accablé deux merveilles de minimalisme primitif.

Hiver nomade, documentaire du musicien suisse Manuel von Stürler, déroule un road trip singulier. Aux confins de la civilisation urbaine contemporaine, Carole et Pascale, deux bergers, engagent leur transhumance hivernale annuelle en compagnie de 800 moutons. À travers la série de difficultés découlant d’un métier voué à disparaître, se forme des tableaux champêtres reposants, en opposition totale avec le langage rustre de ces sympathiques bergers. Habilement dépourvu de toutes traces de fatigantes données informatives sur la transhumance, Hiver nomade combine une mélancolique vision naturaliste du métier de berger à une esthétique picturale impressionniste.


 
Denis Côté, lui, préfère l’animal en cage. Bestiaire, curieuse et passionnante collection de plans séquences souvent fixes et frontaux, enracine sa caméra face aux animaux d’un zoo. Cet essai documentaire s’émancipe de toute interprétation univoque. On pourrait même aller jusqu’à dire que Bestiaire interdit toute analyse. Dans sa simplicité jamais fainéante, Bestiaire captive et hypnotise.


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

A bigger splash

A bigger splash

A la manière de Warhol, Jack Hazan nous offre un portrait magnifique du peintre David Hockney, mais aussi de toute une époque disparue à jamais. En salles puis en DVD et Blue-Ray.

Le ciel est à vous

Le ciel est à vous

Cinéaste du prolétariat urbain avec sa conscience de classe, Jean Grémillon s’identifie à son public qui lui-même se personnifie dans les acteurs populaires. Le peuple devient le seul acteur porté par un même élan. Son oeuvre est parcourue par l’exercice d’un tragique quotidien où le drame personnel côtoie la grandeur surhumaine des événements. Focus sur la ressortie 4K du “Ciel est à vous”.