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Back soon (Skrapp út)

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Derrière ses allures de comédie islandaise « folle et déjantée », son habillage coloré et son rythme reggae, « Back Soon » dépeint une réalité sociale et individuelle toujours au bord de la dépression. Malgré quelques lourdeurs agaçantes, Solveig Anspach parvient à imposer la précision et la drôlerie de son regard sur la folie.

Islande, terre de Reggae

Ça sent la drogue à cent mètres du côté de chez Anna Halgrimsdottir, que l’on appellera désormais "Anna H." pour d’évidentes raisons de commodité. Poétesse par loisir et dealer d’herbe par "nécessité", Anna H. élève ses deux enfants de façon plutôt "libérale" dans une petite maison typique de Reykjavik, fumoir connu et reconnu du quartier. Les clients y sont reçus comme des amis, et inversement ; députés ou chirurgiens, éboueurs ou étudiants, adolescents gothiques ou fins lettrés passent prendre leur pochon, boire un café, et se déchaussent toujours aimablement avant d’entrer… Le cannabis est présenté dans sa dimension la plus souriante, fonctionnant comme un cadre à la fois thématique et esthétique : mise à l’honneur du " roots", du naturel, du carton et de la ficelle ; beat reggae-dub sur fond de paysages nordiques… La réalisatrice se flatte à l’évidence d’un certain décalage "vintage", d’un certain amour du désordre directement issu des "sixties". Le film s’inscrit résolument dans une logique "anti-Ikea" (la marque y est citée),  anti-étriquée, rappelant le Wes Anderson de La Vie aquatique, avec ses compositions de vrais et de faux décors, de matériaux nobles et moins nobles, ses tons vifs et enfantins ; bleu, rouge ou jaune primaires… On se dit un peu bêtement que c’est à cela que doit ressembler la vie de Yannick Noah.

Cette adolescence sur le retour, ce parti pris très explicitement libertaire seraient vite suffocants si Back Soon ne tissait élégamment deux histoires en une, au moyen d’artifices comiques assez géniaux dans leur simplicité. D’un côté, la présence d’un volatile : les péripéties d’Anna arpentant de grands espaces à la recherche d’un téléphone portable (son carnet d’adresses…) avalé par une oie… De l’autre, le poids d’une absence, sur le modèle de En attendant Godot : l’absence d’Anna suscitant l’attente inquiète de ses clients, attente suscitant à son tour toute une série de situations et de dialogues vaguement cohérents, dignes de ce que serait une Auberge espagnole sous acides, sans Klapisch…


« Madame rêve »

Le plus drôle, peut-être, est que Solveig Anspach reste Solveig Anspach ; l’auteur de Haut les coeurs et de Stormy weather, puissamment habitée par tous ces secrets, ces drames ou ces amours déçus qui sont l’arrière-fond de l’existence de chacun et qui rejaillissent souvent à la faveur de "failles", de blessures inguérissables. La réalisatrice a beau se gargariser de libertés, donner dans le "potache", faire reposer la majeur partie de son intrigue sur les caprices d’une oie, c’est la part d’ombre de ses personnages qui l’intéresse en priorité… L’Islande, ses paysages grandioses et monotones, inhospitaliers et romantiques, était bien le lieu le plus propice à la révélation des sentiments d’une poétesse-rockeuse telle que Anna H., déchirée entre sa propension à rester et son désir de partir, son besoin d’être là et de ne pas y être, de prendre racine ou de fuir en avant, le plus loin possible. Muse scandinave quelque peu fanée assumant sa condition de Walkyrie, s’adressant avec assurance aux corbeaux, à la brume et à l’intimité des personnes, Anna H. n’en est pas moins une Madame Bovary lassée par le froid et l’hiver perpétuels, une "midinette" charnellement attirée par tout ce qui brille au loin, victime de la séduction de sa propre rêverie. Madame rêve de Jamaïque, de plaisirs faciles, et de dolce vita… Mais Madame connaît manifestement sur le bout des doigts la liste des médicaments psychotropes destinés à l’usage des grands névrosés, et s’amuse elle-même de cette érudition… Un humour noir hanté par le blues – frayant avec la dépression la plus totale pour mieux s’en préserver – se détache alors de la trame légère du film, et des histoires de "fumette". C’est l’humour des habitants de Reykjavik qui s’engouffrent chaque soir dans les pubs pour oublier qu’ils sont de Reykjavik.

Back soon ?…

La profondeur, même sordide, n’est pas le contraire de la comédie. Le mérite de Back Soon est de nous rappeler à cette évidence. Une question, cependant, demeure : pourquoi Anspach fait-elle retomber, en quelques minutes, toute la tension – l’alternative existentielle entre rester et partir – sur laquelle reposait le film ? Pourquoi Anna H., une fois les bénéfices du « deal » empochés, fait-elle immédiatement ses valises pour la Jamaïque sans se retourner une seule fois sur la beauté, certes tragique, de son pays ? Peut-être parce que de l’aveu même de la réalisatrice, une suite des aventures d’Anna, sous les tropiques, est en préparation… Mais l’herbe sera-t-elle "plus verte" ailleurs ?

Titre original : Skrapp út

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Durée : 92 mn


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