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Avant que j’oublie

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Le cinéma français semble parfois hésiter péniblement entre la platitude extrême des larges chemins de traverse, des schémas maintes et maintes fois empruntés, et l’obscure recherche de certains, qui sacrifient les garants habituels de succès au profit de longs et douloureux plans séquences pétris d’intimisme souvent, de vacuité parfois, inévitables étapes avant des aboutissements plus […]

Le cinéma français semble parfois hésiter péniblement entre la platitude extrême des larges chemins de traverse, des schémas maintes et maintes fois empruntés, et l’obscure recherche de certains, qui sacrifient les garants habituels de succès au profit de longs et douloureux plans séquences pétris d’intimisme souvent, de vacuité parfois, inévitables étapes avant des aboutissements plus évidemment cinématographiques.

Le travail de Jacques Nolot est une continuation du même personnage, qu’il suit depuis J’embrasse pas (André Téchiné, 1991), dont il signe alors le scénario. Le personnage de Pierre donc, parfois Jacques, après être devenu gigolo dans J’embrasse pas, est retourné voir son père coiffeur dans un petit village du Sud-Ouest dans La Matiouette (André Téchiné, 1983), puis à nouveau vingt ans après dans L’arrière-pays. Dans La Chatte à deux têtes, Pierre vit les prémisses de la vieillesse et la tentation du récit. Celui de sa vie passée, celui des possibilités : la mort d’un séropositif, les nouvelles rencontres sexuelles, le travestissement…

Avant que j’oublie correspond à la concrétisation de ces multiples possibilités, dont celle du récit. Pierre est désormais confronté au temps, à la vieillesse, à la maladie, à la solitude aussi, à l’écriture surtout. Le déséquilibre d’un âge où le temps est amassé derrière, où les rencontres sont émaillées de souvenirs, où les autres partent, petit à petit, comme Toutoune, l’amant d’une vie entière. L’âpreté du sexe, la difficulté de la fougue physique, les jeunes hommes dans les bars, les livreurs et la place de Clichy. Les conversations sans joie, le quotidien solitaire, la nausée. La trithérapie devant un plateau de fromage et le journal télévisé.

Alors, il y a l’écriture. Comme guidée par les cigarettes qui s’enchaînent, de la salle de bain au bureau de bois. Les feuilles se remplissent, lentement, parmi le silence et la tentation du suicide. Le vertige quand Jacques passe la tête par la lucarne, le vertige devant les cinémas pornographiques, le vertige dans les couloirs blancs de l’hôpital, le corps qui déraille en quelque sorte.

Nausée communicative de ces longs moments silencieux passés à scruter le temps qui passe et deviner celui qui reste, longs moments douloureux et crus, comme la lumière blanche qui s’abat sur des plans sans douceur et sans poésie, hantés par l’angoisse et le vide impossible à remplir. Nausée quand les corps se rejoignent sans amour, violemment. Quand la caméra se fait trop proche, trop voyeuse, quand le récit n’est plus qu’un suivi indélicat et sans recul d’un personnage défaillant, un long tunnel sombre et désespéré. La tentation de l’abandon est aisée. Trop d’attente, de désirs inassouvis, peu d’espace accordé à l’imagination.

Le cinéma voyeur et sans réponses surgit soudain, et déçoit. Car il est évident qu’un manque cruel de propositions envisagées et d’idées parcourt Avant que j’oublie. Poser sa caméra comme on pose un regard est évident, encore faut-il savoir tourner la tête parfois. Jacques Nolot filme à la verticale, et, de la même manière que Pierre qui est pris de vertige quand il voit de la lucarne par laquelle il aimerait pouvoir se précipiter le goudron et les passants, nous n’entrevoyons soudain plus rien d’autre que le vide.

Heureusement, il y a cette belle conclusion, cette ombre déguisée en femme qui se dessine là dans l’entrée, et fume sa dernière cigarette, celle qui précède la disparition de l’image, le noir final absolu. Cette bouffée d’air, ce point musical de respiration tant attendu. Trop tard peut-être, mais quand même là, et quelle joie…

Titre original : Avant que j'oublie

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Durée : 108 mn


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