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Adieu Philippine (Jacques Rozier, 1962)

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Jacques Rozier filme la jeunesse étourdie par les sixties mais n’ignore pas qu’hors-champ, il y a une guerre.

Le premier long métrage de Jacques Rozier s’ouvre sur un carton, noir : « 1960 : sixième année de guerre en Algérie ». Plus jamais durant les cent six minutes que dure le film ne resurgira le mot. Ni Algérie, ni même guerre. La censure y veillait. Pour le jeune Michel, 19 ans, il ne sera question que du « service », qui approche à grands pas. Il lui reste deux mois. Dans Adieu Philippine, l’échéance du départ au service militaire est plus forte encore que la crainte d’y aller. Ainsi le film, sous des dehors estivaux et nonchalants, est bien une course contre la montre.

 

Michel (Jean-Claude Aimini) promène une allure de James Dean déployé, plus grand, plus serein. C’est la même panoplie tee-shirt blanc sur jean qu’il trimballe sur les tournages de télévision, où il travaille comme machiniste. Il alpague deux « pépées » à la sortie du studio, Juliette (Stefania Sabatini) et Liliane (Yveline Céry), au préalable pour la drague avant de prendre le duo en réelle affection.

De rendez-vous entre l’une et l’autre, puis avec les deux, en cavale avec les copains en voiture, Michel remplit sa vie parisienne d’insouciance. Très vite pourtant, Rozier distille quelques traces d’angoisse, comme lorsque Michel croise Dédé, un vieux copain qui rentre. D’où ? On ne le dit même pas, seulement qu’il y a passé vingt-sept mois, et que « ça fait drôle d’être rentré ». Durant le repas familial où est convié le vétéran, ça déblatère, la jeune génération s’écharpe gentiment avec les aînés dans un concours de lieux communs sur la politique internationale assez tendre et drôle. Dédé ne décrochera pas un mot, comme absent, transparent. Placé en amorce en bas de l’image et en bout de table, il fait face à Michel. Passé et futur s’observent discrètement. Silence et bavardage. Traumas et ignorance.

Plus tard, lors d’une visite sur un aérodrome, le bruit soudain des moteurs d’avion emplit le cadre, menaçant et évocateur d’un autre genre de pétarades. On parlera aussi de types assez vieux pour avoir fait la guerre de Sécession. Enfin, et surtout, lors d’un enregistrement de l’émission Montserrat, un accident a lieu. Alors que l’équipe filme à plusieurs caméras une procession militaire, annoncée par les bruits de bottes, Michel, assis sur le sol d’un décor, passe dans le cadre. Cris et colère du réalisateur, mais le mal est fait. Malgré lui, le garçon a pénétré une autre réalité, un autre cadre, que Rozier n’avait en 1962 pas la possibilité de représenter. Ce n’est rien ou presque, juste quelques notes dissonantes à la bonne humeur générale du film.
 
 

 
 
La peinture d’un producteur italien véreux, fauché et plein de projets, maintient encore un moment le récit dans une dynamique vraiment comique, tout comme les discussions entre Michel et ses copains, les tournages de publicités improvisés, la débrouille parisienne. Rozier dépeint la jeunesse, c’est affirmé. Un ancien aux cheveux gris dira même en parlant du cha-cha-cha : « Cette nouvelle danse est l’expression parfaite de la sécheresse de cœur de la jeunesse actuelle ». Il n’est pas anodin que la réplique advienne dans cette séquence pivot du film, celle du club de danse.

Tandis que la première moitié du film s’amuse des conflits générationnels – le repas familial, les danses en couple face aux violents pas de cha-cha-cha, le cinéma versus la télévision et la publicité, le train de vie rêvé, inventé, de Michel et celui que les filles savent bien qu’il mène en réalité – il isole ensuite son trio de tête vers la fin du voyage. En quittant Paris, le cinéaste abandonne la vitalité des scènes de marche urbaines à la Nouvelle Vague et Adieu Philippine devient un vrai film de vacances, aux enjeux paradoxalement plus concrets.

La scène du club, où Juliette se ramenait avec un homme en âge d’être son père, était une mise en scène pour le présenter à Michel. Les deux filles, souhaitant l’aider à démarrer une carrière dans le cinéma, pensaient empêcher son départ. Ce sera un échec. Celui-là même qui fera comprendre aux deux amies « qu’il faut pas qu’il parte », parce qu’elles sont désormais amoureuses. Ainsi le tour au Club Méditerranée en Corse, d’îles en calanques jusqu’au port de Calvi, sera la lune de miel volée du trio sentimental. Chansonnettes italiennes et cadres larges, splendides, ont remplacé les rues grouillantes de la capitale. La fluidité de la mise en scène s’accentue, la légèreté des tenues aussi ; encore aujourd’hui, Adieu Philippine est marquant par son absence de contraintes. Aucune manière dans le jeu des acteurs (tous non-professionnels), peu de tours de passe-passe scénaristiques, pas de naturalisme forcené. Une drôlerie cocardière dans les dialogues, mais de couleur locale appuyée. Un équilibre rare.

 

 

Bien sûr, les deux filles se disputent l’affection du garçon à mesure que l’enrôlement se rapproche. Si elles s’étaient promis de ne pas tomber dans le panneau, maintenant c’est trop tard : « Il nous fait marcher, il nous fait courir oui » ! Quand finalement la convocation pour le départ arrive, quatre jours plus tôt que prévu, Michel se fait engueuler. Un comble, elles lui demandent de choisir. Les liens amoureux s’entremêlent à une histoire qui les dépasse tous les trois. Il choisira celle qui aura su l’attendre. Même l’amour alors, semble dire Rozier, est soumis à ce hors-champ qu’est la guerre d’Algérie. À quoi bon choisir une fille si on n’est pas sûr de rentrer ?

La scène finale, où Michel embarque sur un paquebot vers Marseille, est évidemment la plus grave du film. Filmant un simple navire de croisière alors qu’il montre un départ à la guerre, Jacques Rozier multiplie les points de vue, les angles. Décuplant ainsi le moment de la séparation, il filme les deux amies courant le plus loin possible afin de ne pas disparaître du champ de vision de Michel. Ce refus de devenir des silhouettes au regard du garçon est éminemment émouvant. Juliette et Liliane, redevenues des philippines, les amandes jumelles et inséparables du titre, apprennent la gravité d’un adieu. 

Titre original : Adieu Philippine

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Durée : 106 mn


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