Yes we Cannes (2)… mais en marge

Article écrit par

A la mi-temps de cette 63e édition, l’absence, pour cause de crise, de l’icône Jean-Luc Godard est emblématique. Retour sur un cru mi-figue mi-raisin, si l’on excepte les sélections parallèles. Est-ce d’ailleurs un hasard si seule la marge surprend, bouleverse et… redonne espoir ?

En évoquant des "problèmes de type grec" pour justifier son absence, lundi 17 mai, au Festival de Cannes, ce vieux renard de Jean-Luc Godard a touché juste pour trois raisons. Même si, incidemment, il a probablement causé une bonne grosse nuit d’insomnie à Thierry Frémaux, son délégué artistique : l’icône qui se dérobe, en voilà une déveine, en effet, pour les adorateurs d’images (et de petites phrases choc) !

Juste donc… Primo parce qu’immédiatement son silence s’est transformé en buzz formidable sur la Croisette. Rien de tel pour accompagner la sortie en salle d’un film – le sien, précisément intitulé Film socialisme – ce mercredi 19 mai… Ça, c’est l’effet personnel et immédiat. Le plus malin a priori. Mais juste aussi, et secundo, parce que l’écho accordé à ce vide témoigne de la force redoutable des mécanismes qui actionnent notre société de spectacle. Mécanismes que cette désaffection, au motif d’une crise alentour – donc peut-être par décence, allez savoir avec Godard, grand spécialiste du « travelling moral »… –, semblait vouloir stigmatiser. La démonstration est pour le moins probante (et intéressante).

Juste enfin et tertio, parce que cette 63e édition est bien soumise, en effet, aux aléas de la crise financière mondiale. Non plus symboliquement, mais concrètement : on le voit à travers sa sélection officielle, assez peu glamour et quelque peu dépourvue de grands noms, il faut bien le dire (donc des fulgurances qui généralement les accompagnent). De fait, si dans les ruelles, boutiques, restaurants et villas adjacentes du Palais des festivals, strass, champagne et gros billets n’en finissent plus d’occulter la banqueroute générale – signes extérieurs de richesse ostentatoires, comme aveuglants – ce cru nouveau, à mi-temps de son programme, peine malgré tout à enflammer cœurs et rétines. Sur grand écran en tout cas. A quelques exceptions près (ouf !).

Grâce

La première, la plus gracieuse sans doute, c’est l’inattendu  Des hommes et des dieux, le nouvel opus du Français Xavier Beauvois, projeté mardi dernier, et qui s’inspire librement de la vie des moines de Tibhirine en Algérie, de 1993 à 1996. Certainement le long métrage le plus applaudi en projection presse. Sobriété exemplaire dans la mise en scène, lenteur posée des cadres et des dialogues, ampleur métaphysique (mais douce) du propos : ce film a  l’audace modeste, au fond, de nous parler de fraternité. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il résonne si profondément en nous, singulièrement aujourd’hui ? Reste, malgré cette parenthèse enchantée – que l’on espère distinguée in fine – que seul Mike Leigh, avec son très émouvant quoique cruel Another year, parait être, pour l’heure, un postulant idéal à la Palme d’or. Le magazine Screen, qui établit au jour le jour, cela depuis des années, le hit-parade cannois des plus grands critiques de cinéma en Europe (ainsi Michel Ciment, de la revue Positif, pour la France) le place d’ailleurs en tête depuis le samedi 15 mai. Une unanimité qui en dit long sur la tiédeur des emballements cannois, donc des débats. A l’image d’une météo exceptionnellement clémente, elle aussi.

Eloge de la contrebande

Bien sûr, la Tournée déambulatoire, burlesque, jolie parce que lacunaire, de Mathieu Amalric a quelques chances de se voir primée. C’est, de toute façon, du cinéma formidable d’élan, de désir, d’originalité. Bien sûr, l’esthétisme glaçant, impeccable d’opacité, du remake de Im Sangsoo, The house maid, mériterait également un accessit, sinon une distinction du jury. Bien sûr, Kitano et son Outrage, efficace et sanglante parodie des films de Yakuzas, a fait sourire la plupart de ses inconditionnels, à défaut de les emballer tout à fait. Et bien sûr, il reste – à compter de ce mercredi 19 mai – encore sept longs métrages à découvrir dans la compétition officielle. Donc sept promesses de faire taire, même provisoirement, les rumeurs dépressives de cette crise obsédante.

Pour autant, et c’est peut-être la leçon de ce Festival en forme de "crise mine" : comme souvent en période de doute, de dérive et de peurs, c’est de la marge, voire de la contrebande, qu’émergeront sans doute les bonnes surprises 2010. De celles qui peuvent réconcilier, un temps, avec l’époque. On pense ainsi à l’ovation faite aux Amours imaginaires de Xavier Dolan, jeune prodige canadien, dans la sélection d’Un Certain regard. On pense, aussi, à Svet-Ake, film kirghize signé Aktan Arym Kubat, qui a reçu un accueil d’une telle chaleur auprès du public de la Quinzaine des réalisateurs que son réalisateur, présent dans la salle, a éclaté en sanglots. Du coup, lui non plus n’a pu dire un mot. Sauf qu’il était tout à fait là… Et ça n’est pas un hasard.


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Passagère

La Passagère

Plongée traumatisante dans l’électrochoc concentrationnaire, « La Passagère » est une oeuvre lacunaire unique en son genre tant elle interroge l’horreur de l’Holocauste par la crudité aseptisante de ses descriptions aussi bien que par les zones d’ombre qui la traversent. Retour sur ce chef d’oeuvre en puissance qui ressort en salles en version restaurée 4K.

Le Salon de musique

Le Salon de musique

Film emblématique et sans doute le chef d’oeuvre de Satyajit Ray même si le superlatif a été usé jusqu’à la corde, « Le salon de musique » ressort dans un noir et blanc somptueux. S’opère dans notre regard de cinéphile une osmose entre la musique et les images qui procèdent d’une même exaltation hypnotique…

WESTFIELD STORIES SAISON 2

WESTFIELD STORIES SAISON 2

Interview de Nathalie PAJOT, Directrice Marketing France d’Unibail-Rodamco-Westfiel. Elle nous présente la deuxième édition du Festival de courts-métrages Westfield Stories auquel est associé Kourtrajmé, le collectif de jeunes cinéastes crée par Ladj Ly.

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Le cinéma de Mani Kaul dépeint subtilement la manière dont la société indienne traite ses femmes. On peut qualifier ses films d’art et essai tant ils se démarquent de la production commerciale et sont novateurs par leur forme originale. Avec une âpreté et une acuité douloureuses, le réalisateur hindi décline le thème récurrent de la femme indienne délaissée qui subit le joug du patriarcat avec un stoïcisme défiant les lois de la nature humaine. Un mini-cycle à découvrir de toute urgence en salles en versions restaurées 4K.