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Un Américain bien tranquille

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Confronté à l’adaptation de ce brûlot anti-américain de Graham Greene, Joseph Mankiewicz héroïse l’antagoniste américain et humanise le protagoniste-narrateur anglais sur la toile de fond chaotique d’une guerre d’Indochine asymétrique. En version restaurée.

« La nature humaine n’est pas blanche et noire mais blanche et grise » Graham Greene « Un Américain bien tranquille »

Après la promulgation de la république de Chine en octobre 1949, l’Indochine fut âprement convoitée par les Etats-Unis et l’Union soviétique comme un dominion géopolitique stratégique dans leur lutte d’influence pour la maîtrise du monde par la reconquête coloniale. Les Américains craignaient le retrait prématuré de la France susceptible d’activer les visées expansionnistes communistes.

L’enfer de la guerre est pavé de bonnes intentions …

Dans son roman publié en 1955 entérinant la déroute annoncée de Dien Bien Phu, Graham Greene se montre prophétique et parvient à déduire de la connaissance du présent quelque prescience du futur. L’enfer de la guerre est pavé des meilleures intentions tandis que le diable est dans les détails et Greene s’en fait l’avocat.

Il pressent la faillite de l’occupant français en Indochine et anticipe la boucherie de la seconde guerre du Vietnam à l’instigation des Etats-Unis guidés par le bras armé d’un messianisme démocratique décimant les victimes civiles au napalm. Aux Français la guerre chaude, aux Américains la guerre froide.

L’antiphrase du titre français est un sous-entendu ironique car l’Américain dont il est question se révèle être un dangereux prosélyte qui travaille en sous-main pour la CIA sous couvert d’oeuvrer pour une fondation d’aide humanitaire. La mission américaine dévie de ses objectifs en important la mort au lieu
d’en préserver les autochtones. La tâche « émancipatrice» de Pyle est d’alimenter les factions de la troisième force du général Té annexé à la secte du Codaï en bombes tuant des victimes civiles innocentes et de faire porter le chapeau aux forces occultes viêtminh de Ho-Chi-Minh omniprésentes sur le terrain des opérations bien qu’invisibles.

 

 

L’adaptation filmique s’évertue de redorer le blason américain terni dans le roman

Lorsque Joseph L. Mankiewicz entreprend d’écrire le scénario et de porter le roman éponyme de Graham Greene à l’écran, il a recours à l’assistance de Edward Lansdale, un officier de la US Air force et agent secret de la CIA, afin d’ accréditer le personnage d’Alden Pyle, ce boyscout du Texas incarné par Audie Murphy. Le casting de l’acteur le plus décoré de Hollywood pour faits d’armes héroïques pour incarner Pyle n’est pas non plus un hasard et sert de caution à redorer le blason américain terni dans le roman.

Mankiewicz s’ingénie à expurger les sentiments anti-américains transparaissant dans le roman tandis que Lansdale fait pression pour aseptiser le film et en faire un morceau de bravoure propagandiste caractéristique de cette période d’apogée de la guerre froide.

Sans qu’il puisse avoir voix au chapitre, Graham Greene éleva une protestation sur le caviardage de son roman pour les besoins de l’adaptation. Les pontes de la CIA influèrent afin qu’on autorisât le tournage de ce long métrage, le premier du genre, à Saïgon même dans les parages de l’hôtel Continental, salon mondain, coupe-gorge et plaque tournante de l’espionnage assidûment fréquenté par Greene entre 1951 et 1954 ; alors correspondant de guerre pour le Times et le Figaro.

La puissance d’évocation cinématique à tourner en décors réels confère toute leur authenticité et leur plausibilité aux scènes de bombardements de guérillas larvées qui émaillent le film impressionnantes de réalisme au point de laisser croire qu’elles sont un contrepoint documentaire au film.

Un pitch dramatique resserré autour du triangle amoureux

Le corps d’Alden Pyle (Audie Murphy), officiellement attaché à une mission d’aide médicale et humanitaire de la population civile indigène, est retrouvé, flottant inerte dans la rivière de Saigon, lors de la célébration du nouvel an chinois.Pour les besoins de l’enquête policière menée par le diligent inspecteur Vigot (Claude Dauphin), Thomas Fowler (Michael Redgrave), reporter britannique sur le retour de l’âge ,se remémore l’intrusion de ce jeune homme idéaliste et fanatique dans la vie étriquée qu’il partage avec Phuong (Georgia Moll), sa « congaï » ou jeune maîtresse indochinoise.

Le pitch que retient le film tourne autour de ce triangle amoureux incongru formé par un protagoniste et un antagoniste et Phuong (phénix en vietnamien) qui incarne cette créature fabuleuse et mythique renaissant sans cesse de ses cendres.

Phuong est un objet exotique proprement insaisissable qui se dissout et se reforme sans substance éthérée comme l’opium que fume Fowler pour noyer sa déception.

L’actrice italienne Georgia Moll, outrancièrement maquillée pour ressembler à une vietnamienne de souche ne véhicule aucune aura charismatique dans sa caractérisation qu’on assimile à celle d’une geisha à l’exotisme d’importation comme souvent dans les films hollywoodiens de cette époque se déroulant en Asie.

 

 

Quand le phénix vietnamien renaîtra de ses cendres

Ici, la figure hautaine du phénix est le symbole emblématique d’un Vietnam tiraillé qui ne se laisse pas apprivoiser et revendique une indépendance nationale qu’il gagnera de haute lutte. Le combat livré par Fowler et Pyle pour la conquête dont Phuong est l’enjeu est symptomatique de cette guerre d’hégémonie qui se dispute entre le vieux continent européen désabusé et le nouveau monde américain conquérant qui se veut interventionniste et pacificateur à toute force.

Fowler est l’alter ego fictionnel de Graham Greene. Correspondant de guerre comme lui, il commente la guérilla urbaine avec la neutralité circonspecte et le cynisme de façade d’un baroudeur revenu de tout. Il est au moins assez idéaliste pour convenir qu’il n’y a pas un idéal sur cette terre qui vaille la peine qu’on tue pour lui. Il éprouve un désillusionnement aussi viscéral que son attachement à Phuong et cette terre d’exil couverte des cendres des défunts. C’est ce sentiment de non-appartenance à rien qui lui permet de composer avec la réalité sans autre forme de procès et parce qu’il sait ne rien avoir à en attendre en retour.

Pyle est d’une autre trempe, plus fougueuse, impulsive et irréfléchie. Il se projette comme le sauveur de la demoiselle en détresse aussi bien que celui de la veuve et de l’orphelin. Il veut empêcher sa dérive vers la prostitution une fois que Fowler rentrera en Angleterre pour y rejoindre sa femme légitime.

Joseph L.Mankiewicz dévide les fils ténus d’une intrigue politico policière qu’il projette sur la toile de fond pleine de bruit et de fureur de la guerre d’Indochine qui vient sonner le glas de la colonisation française.Le spectateur porte un regard tour à tour extasié et exorbité sur ce flux d’images torrentueuses qui tiennent quelque part du reportage par la flamboyance panoramique de la mise en scène interpolant sans hiatus la romance triangulaire avec la soudaineté des attentats terroristes . Fowler erre irrésolument dans cette ville de Saïgon mutilée par la guérilla. « Tôt ou tard, il faut prendre parti si l’on veut rester humain ».

 

Distributeur : Swashbuckler films

Titre original : The Quiet American

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