Ulzhan

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Depuis quelques temps, Philippe Torreton s’était fait oublier en tant qu’interprète. Avec Ulzhan, Volker Schlöndorff réinvente l’acteur en lui offrant l’occasion de synchroniser son métier de comédien à des convictions politiques toujours très affirmées. Le pari n’était pas évident pour le nouveau conseiller de Paris (9e arrondissement) : en campant le rôle d’un taiseux écorché […]

Depuis quelques temps, Philippe Torreton s’était fait oublier en tant qu’interprète. Avec Ulzhan, Volker Schlöndorff réinvente l’acteur en lui offrant l’occasion de synchroniser son métier de comédien à des convictions politiques toujours très affirmées.

Le pari n’était pas évident pour le nouveau conseiller de Paris (9e arrondissement) : en campant le rôle d’un taiseux écorché vif qui tente de fuir, dans les steppes arides d’Asie Centrale, une tragédie tout autant qu’une blessure qui ne veut cicatriser, l’acteur sortait de ses rôles plus extravertis pour une composition plus personnelle et introspective. Force est de constater qu’en homme bourru et taciturne, Philippe Torreton se révèle beaucoup plus à l’aise que sur les tribunes politiques.

Cette histoire d’une recherche inavouée d’un salut ultime sert davantage de toile de fond à un essai politique consacré aux mutations modernes des villes du Kazakhstan, et met en scène la souffrance infligée par des années de tortures nucléaires, de pollution, de forages intensifs, qui défigurent pour toujours une terre avilie et méprisée.

Après une mise en route poussive, le film prend de l’épaisseur en entrant de plain-pied dans l’allégorie et le road-movie. Sitôt annoncée, il est évident que la quête du trésor n’est qu’une image pour qualifier une recherche plus personnelle, plus inaccessible et souvent chimérique de salut et de rédemption. Dans un décor naturel intimidant, Charles évolue tel un spectre dans une errance déconnectée de la réalité.

Puis arrive Ulzhan, sous ses airs mutins de Mulan moderne, symbole fort du salut et de l’espoir auquel Charles peut se raccrocher dans un ultime sursaut de vie. Tout salut passe par une rencontre mais aussi par la volonté de s’en sortir. Ulzhan, dans toute sa réalité frêle et altruiste, concrétise ces deux occurrences.

L’errance du héros devient alors plus intense puisque Ulzhan impose à Charles une altérité qu’il avait oubliée de considérer, et si plusieurs mains se tendent pour l’aider à se relever, seule celle d’Ulzhan, plus énergique car plus motivée, tirera Charles de sa léthargie suicidaire. 

Finalement, les pièces du puzzle commencent à s’assembler lentement par ajout millimétré : le chamane, plutôt inquiétant de prime abord, devient essentiel, car son combat pour faire exister la tradition dans un monde qui ne la désire plus s’impose comme le plus noble qu’il soit. Parce que vendre des mots permet d’inscrire le présent dans une continuité historique, et de faire exister la mémoire dans la réalité, en conservant des lambeaux de passé.

Toute cette histoire s’inscrit sur une toile vivante et bien réelle : celle des ruines encore brûlantes de souffrance des goulags, d’une terre irradiée par les essais nucléaires ou d’une mer d’Aral agonisant. Pessimisme qui correspond davantage à une forme de réalisme, ainsi qu’à la volonté de porter aux nues les abus de l’homme, jusqu’à ce que la déréliction du héros ne s’évapore devant celle d’une nature violée, qui continue cependant de respirer, à l’image de la montagne de Khan Tengri.

De beaux moments de lyrisme et de poésie balaient le film, à l’instar de ces instants panoramiques, qui soulignent la magnificence crue et violente de la nature. Le voyage initiatique de Charles laisse alors la place, modestement et respectueusement, aux étendues arides d’Asie Centrale, qui portent en leur image l’histoire de toute une terre. Il y a du Akira Kurosawa version Dersou Ouzala dans ce Schlöndorff, comme en atteste la beauté picturale des panoramas, une trame amicale qui unit des êtres dans un décor intimidant, et la sagesse animiste portée par Ulzhan et Shakuni.

Volker Schlöndorff ne s’est pas trompé en réalisant un film essentiellement contemplatif :il a compris que rien n’est plus puissant que l’observation pure de ces paysages grandioses meurtris dans leur chair par l’homme. Si par moment, le ton frôle le didactisme, il n’en reste pas moins modeste et sait se faire discret devant la toute puissance de la nature.

Et, inévitablement, reviennent à l’esprit les images d’Alain Resnais ainsi que les mots de Marguerite Duras dans Hiroshima mon Amour par la grâce de ce "fer brûlé. Le fer brisé, le fer devenu vulnérable comme la chair (…)" et de ces "pierres. Des pierres brûlées. Des pierres éclatées".

 


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