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Treizième vague RKO

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Une nouvelle fournée riche en qualité et en variété du mythique studio RKO.

On passe rapidement sur Le Massacre de Fort Apache (1948) de John Ford, film le plus populaire de cette fournée et dont la place est bien connue dans la filmographie de Ford et l’histoire du cinéma : premier volet de la trilogie de la cavalerie du réalisateur (La Charge héroïque et Rio Grande suivront toujours avec John Wayne), premier western pro-indien, relecture romancée de la défaite du Général Custer à Little Big Horn et face à face des deux monstres sacrés John Wayne/Henry Fonda.
 
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Hormis ce grand classique, le meilleur du lot est sans doute Quels seront les cinq ? (1939) de John Farrow, sorte d’ancêtre du film catastrophe. L’interprétation du solide casting et la construction limpide de l’intrigue donnent même une fraîcheur appréciable à tout ce qui deviendra des poncifs du genre. Nous avons donc ici un équipage de douze passagers qui, suite à une avarie de moteur et d’une violente tempête vont voir leur avion s’écraser dans la région des Andes. Dès lors, à travers la difficile survie dans ce territoire hostile et alors que les pilotes tentent de réparer l’avion, les caractères de chacun vont se révéler dans l’adversité. Si leurs natures sont brossées sommairement par le dialogue (les échanges secs et amusants du vieux couple), les situations les introduisant (la tentative d’évasion de l’anarchiste), ou par leur image (le jeune couple presque niais dans le côté WASP, propres sur eux), ce n’est que pour mieux développer la manière dont l’épreuve va les révéler à eux-mêmes. On devine forcément la présence de Dalton Trumbo sur ce dernier point et les élans gauchistes du script, notamment à travers le personnage de l’anarchiste (Joseph Calleia absolument remarquable, loin des rôles hispaniques à grands traits qu’on lui a souvent fait jouer) qui, en obtenant un sursis à l’exécution qui l’attendait, s’épanouit dans cette communauté. Comme le soulignera un dialogue, chacun coexiste sans distinction sociale et apporte sa part à l’édifice. Ces points de tension iront bien sûr en s’exacerbant lorsqu’interviendra le rebondissement final : faute de carburant, seul cinq passagers pourront embarquer tandis que pointe la menace d’indiens jivaros rôdant aux alentours. John Farrow aura remarquablement amené cette évolution tout en n’oubliant jamais de délivrer un vrai film d’aventure. Il fait des miracles pour recréer cette jungle foisonnante malgré un budget étriqué, Farrow faisant importer de vrais arbres dans son décor studio et travaillant énormément la bande son afin de renforcer le réalisme et l’immersion dans ce cadre exotique.

 

 

Autre réussite, Two O’Clock Courage (1945) est seulement le cinquième film d’Anthony Mann qui enchaîne à l’époque les séries B à petit budget et démontre déjà ici son talent naissant avec brio. Le film est le remake de Two in the Dark réalisé en 1936 par Benjamin Stoloff qui produit lui-même la relecture de son œuvre initiale. L’ouverture chargée d’atmosphère laisse à penser qu’on va assister à un fil noir tortueux typique du genre mais pas tout à fait. Une ruelle sombre et brumeuse, un homme titubant sans trop savoir où il va et blessé à la tête manque de se faire renverser par un taxi qui passait par là. Surgit alors la gouailleuse conductrice Patty Mitchell (Ann Rutherford) qui va constater que le quidam (Tom Conway) est fort mal en point et amnésique. Dans l’unité de temps de cette nuit, ils vont ainsi tenter de remonter la piste du passé de l’homme possiblement coupable d’un meurtre commis non loin de là. Nous sommes davantage dans le registre du whodunit que du pur film noir et l’intérêt repose bien plus sur l’intrigue astucieuse truffée de rebondissement que le pur suspense. Ainsi un des grands apports de Mann par rapport à l’original est une légèreté et un humour constants que ce soit les échanges piquants entre Tom Conway et une pétillante Ann Rutherford ou des personnages secondaires tordants comme ce reporter annonçant le mauvais coupable tout au long du film à son rédacteur en chef bouillant de colère. Tout cela ne nous détourne pas du mystère à résoudre et le scénario distille habilement indices divers faisant progresser l’intrigue avec limpidité d’un point à un autre. Ce traitement plutôt qu’un suspense plus marqué s’avèrera parfaitement justifié lorsqu’au lieu des gangsters habituels le cadre concernera finalement le milieu du théâtre, renforçant ce jeu de faux-semblant. Mann emballe la chose en à peine plus d’une heure sans temps mort, haletante et surprenante jusqu’au bout.
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Mystère à Mexico (1948) est un des derniers coups d’éclat de Robert Wise dans la série B pour laquelle il excelle au sein de la RKO avant que le succès de son magistral Nous avons gagné ce soir l’année suivante ne lui ouvre la porte des studios et productions plus prestigieuses. Le film s’ouvre sur une mystérieuse scène où un homme vole un collier avant d’être poursuivi sous les coups de feu de ceux à qui il a arraché l’objet. Un objet que notre héros agent d’assurance Steve Hastings (William Lundigan) est chargé de retrouver à Mexico, ainsi que son collègue disparu alors qu’il menait l’enquête sur place. Pour ce faire, il va se lier à Victoria, sœur du disparu également en route pour Mexico. Le script fait merveilleusement cohabiter légèreté et tension. La prestation décontractée de William Lundigan y est pour beaucoup tant il impose excellemment charme et humour. Le suspense naîtra de la description que fait Wise de cette ville de Mexico dont la menace surgira de bien des façons : maisons abandonnées dans des quartiers louches dont surgissent d’étranges agresseurs, autochtones avenants jouant un double jeu… Wise alterne imagerie glamour – club prestigieux, soirée mondaine et hôtel de luxe – avec des descriptions de lieux plus populaires, le danger ne venant pas toujours de là où on le pense, à l’image du final rural.

 


 
 
Gregory La Cava réalise une savoureuse comédie Pré-Code avec ce très amusant The Half-Naked Truth (1932). L’histoire se pose en féroce satire du monde du spectacle et des affres de la célébrité. On aura ainsi une démonstration de la vacuité du statut de vedette où le succès est moins affaire de talent que de promotion appropriée. Jimmy Bates (Lee Tracy), bonimenteur professionnel, végète ainsi dans une fête foraine miteuse avec sa petite amie mexicaine Teresita (Lupe Velez), attraction du numéro de danse orientale, brillant plus par sa plastique que ses dons de scène. Jimmy a alors l’idée d’inventer un scandale dans le trou paumé où ils jouent en faisant de Teresita la fille illégitime d’un notable local et dont l’identité sera révélée à la fin du show. La méthode fonctionne et l’attrait du scandale attire la foule jusqu’à ce que l’intervention du shérif fasse tourner court à l’arnaque, au terme d’une bagarre homérique où la fête foraine sera saccagée. Qu’à cela ne tienne, Bates et sa belle vont appliquer la méthode à plus grande échelle là où tout se passe : Broadway. Teresita va ainsi passer pour une mystérieuse princesse turque évadée d’un harem dont les extravagances vont faire sensation et projeter en haut de l’affiche. La description de ce monde du spectacle où tout n’est qu’affaire de rumeurs et de sensationnel n’est pas bien reluisante mais amuse par les excès nécessaires à attirer la lumière. La Cava déploie donc toute l’extravagance et le délire qu’on lui connaît avec une Lupe Velez qui passe la première demi-heure du film à moitié nue dans une tenue de danseuse orientale sexy, qui accueille les journalistes dans sa suite où elle héberge un lion et plus tard Bates se trouvera une nouvelle protégée écervelée qu’il exploitera dans un numéro sauvage de nudiste… L’ensemble est miraculeusement sauvé du cynisme total par ses personnages très attachants. Lee Tracy et Lupe Velez forment un couple orageux et attachants dont les échanges musclés font des étincelles. Plus globalement, le film est une ode à cet art de saltimbanque que la quête de renommée pervertit et rend moins amusant. Même si La Cava a fait bien mieux après, on passe un très bon moment.

 

 

On retrouve cette critique du monde du spectacle dans le What Price Hollywood? de George Cukor (1932). Le film est la matrice des deux grands classiques Une étoile est née version William Wellman (1937) et George Cukor (1954) ainsi que le plus oubliable remake de 1976 avec Barbra Streisand. Le script s’inspire bien sûr de réels drames et scandales survenus dans le gotha hollywoodien pour alimenter son traitement notamment le mariage tumultueux entre l’actrice Colleen Moore et le producteur alcoolique John McCormick, ainsi que du mal-être et suicide du réalisateur Tom Forman. On est quand même assez loin de la qualité des œuvres que ce précurseur engendrera ici même si le film recèle quelques qualités. On suit donc ici l’ascension de Mary Evans (Constance Bennett), jolie serveuse à la langue bien pendue auquel le réalisateur Max Carey (Lowell Sherman) va donner sa chance. Leurs chemins s’inversent, Mary devenant une star tandis que Max cède à ses démons et s’enfonce dans l’alcoolisme. Un problème de ton et d’interprétation (hormis une formidable Constance Bennett) rend le tout très bancal et n’évite jamais la comparaison défavorable avec les futurs avatars (Lowell Sherman bien loin de Fredrich March et James Mason en artiste autodestructeur sur le déclin). Cinq ans plus tard alors qu’il a déjà fondé sa compagnie David O’ Selznick produira donc A Star is Born sur un sujet similaire (la RKO envisageant de porter plainte pour plagiat avant de renoncer) pour un tout autre résultat. Il le proposera même à son ami Cukor qui déclinera à cause des similitudes avec What price Hollywood ? pour finalement s’atteler presque vingt ans plus tard à son tout aussi mémorable remake.

Diverse et passionnante, une sélection à découvrir d’urgence dans l’ensemble donc.
 

Treizième vague RKO – DVD édités par les Éditions Montparnasse – Sorties le 4 septembre 2012.

 


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