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Transylvania International Film Festival à Cluj-Napoca

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Souvenirs du Transylvania International Film Festival à Cluj-Napoca en Roumanie.

Le plus important festival de cinéma de Roumanie a vingt ans cette année et il se déroule encore une fois, malgré son importance, dans une ambiance bon enfant, loin des mondanités et du snobisme de certains. De plus, semblable à celui de Bologne en Italie, Il cinema ritrovato, la place principale de Cluj devient tous les soirs une cinéma sous les étoiles. La cérémonie de clôture y a même eu lieu hier soir, samedi 31 juillet avec des orages menaçants vu la chaleur ambiante et déconcertante. Avec la participation de six salles, toutes disséminées dans la vieille ville absolument magnifique encore marquée par l’influence austro-hongroise, et des événements dans les lieux les plus touristiques comme les musées, les jardins privés et publics et le centre culturel étudiant, le festival s’étend sur une dizaine de jours, entendant faire briller partout le cinéma roumain dont on connaît maintenant la grande qualité et la haute tenue dans le monde entier.

Le jury Fipresci y était convié pour décerner son traditionnel prix à une douzaine de films roumains, sur lesquels nous reviendrons plus bas. Un autre jury international se réunissait aussi pour décerner son prix dans le cadre de la sélection Romanian Days. On trouvera aussi ici le palmarès complet. Mais votre serviteur n’étant pas un surhomme, il n’a pas tout pu voir, hélas. Car entre la compétition internationale, les hommages notamment à Eric Rohmer et la sélection des films roumains pour laquelle il était invité, il aurait fallu qu’il ne dorme jamais et encore…

Ce qui est intéressant dans les festivals, qu’on devrait rendre obligatoires pour les étudiants en cinéma, c’est – outre les rencontres – les glanures car il faut savoir fouiner ici pour découvrir des pépites que je vous conseille si elles passent pas loin de chez vous. Et à Paris, c’est parcours fléché pour le moment encore, car ils n’ont pas encore réussi à tuer le cinéma.

Dès l’arrivée, un ciné-concert car ça se fait beaucoup en ce moment, sous la houlette de l’institut français. Trois musiciens ont accompagné tout du long le fameux film des frères Coen, Fargo, et ma foi c’était un sacré moment même si la musique couvrait la plupart des dialogues, mais ça faisait plaisir de revoir toutes ces images cultes.

Le lendemain, en tentant de s’esquiver des cocktails et des parties, on a pu voir un film serbe très bien monté et passionnant, Assymétrie, de Maša Nešković puis le documentaire éblouissant raté à Paris à cause de la pandémie, Les Indes galantes de Philippe Béziat qui a enchanté le public qui lui a fait une quasi ovation. En revanche, l’autre film de danse présenté ici, Dancer de Steven Cantor, et dont on voit des affiches gigantesques partout en arrivant, même à l’aéroport est, paraît-il, décevant en raison de la prestation du danseur russo-ukrainien, Sergei Polunin, qui se voit un peu comme le nouveau Noureev.

Glané aussi Body, un film polonais de Malgorzata Szumowska, découverte en 2015 à la Berlinale et qui est en train de devenir la plus importante réalisatrice de son pays. Son exploration ici des manifestations du corps, à travers ses dérives comme l’anorexie et son stade suprême, la mort, s’apparente à un chef d’oeuvre.

On pouvait aussi découvrir Conférence du russe Ivan Ivanovitch Tverdovski, film d’une lenteur incroyable avec un plan fixe de cinq bonnes minutes en plongée sur une femme qui, avec son aspirateur, nettoie la moquette d’un cinéma tout bleu. Présenté en 2020 à la Mostra de Venise, ce film un peu dans la grande tradition russe de la littérature et du cinéma, revient sur les attentats tchétchènes d’octobre 2002 dans un théâtre de Moscou. 17 ans après la prise d’otages du théâtre Dubrovka, Natalia, maintenant retirée dans un monastère, revient à Moscou organiser une veillée hommage pour les familles des victimes. Mais pourquoi la survivante du drame est-elle rejetée par ses proches ? Que cache son entêtement quasi maladif à recueillir les témoignages ?

Juste avant de partir, il fallait bien sûr ce film roumain auquel le public a décerné le Prix pour la meilleure réalisation roumaine de l’année. Et comme il s’agit d’un festival très démocratique, où les voix du peuple compte aussi, c’était normal. Wild Romania de Dan Dinu et Cosmin Dumitrache est un film envoûtant, quoiqu’un peu trop long (documentaire de 2 heures…) mais aux images sublimes qui donnent encore plus envie d’explorer ce magnifique pays, la Roumanie et ses trésors : entre les animaux, les réserves naturelles et le sublime Delta du Danube. On y reviendra, c’est sûr.

Du coup, j’oubliais de parler du film de 30 min. d’Almodovar qu’on a toutes les peines du monde à voir, Human Voice, (trop) librement adapté de Jean Cocteau. Mais Almodovar situe l’action dans un sorte de décor très flashy comme il les aime et, sacrifiant à son goût pour les stars, il engage Tsilla Chelton qu’il fait déambuler dans un décor à la Lars Von Trier. La grande actrice était bien la dernière personne à inviter vu sa froideur et son côté énigmatique. Bref, le seul avantage de ce film, c’est qu’il nous fait regretter la Magnani dirigée par Rossellini dans le sketch de L’Amore, et aussi Dominique Delouche qui avait filmé l’opéra de Poulenc avec la grande Denise Duval dans le rôle titre. Almodovar transforme également la fin du monologue que Cocteau avait écrit pour Edith Piaf et en fait presque un brûlot féministe puisque la femme bafouée met le feu au décor et part avec le chien. Il n’a pas compris hélas que ce qui fait la force de ce texte, c’est justement le pathos et le mélo. Bref un complet ratage, heureusement c’est très court.

 

Notes sur les Romanian Days :

Où sont les femmes ?

Le festival international de Cluj, impeccable dans sa tenue et son organisation, a présenté entre autres au jury Fipresci un ensemble de 12 longs-métrages roumains qui avaient tous un point commun, hormis la présence quasi permanente des pigeons dans l’espace aérien. Il s’agit du visage de la femme et de sa conception dans le cinéma roumain. Le cinéma propose souvent une belle analyse de la société à travers ses images et les histoires qu’il nous raconte. Dans le panorama qu’on nous a proposé, on peut dire que les femmes y apparaissent de manière totalement opposée : soit elles sont complètement libérées et prennent la caméra pour ne proposer finalement pas autre chose qu’une société érotisée, mais pas érotique, soit elles sont absentes ou néfastes. C’est la première occurrence pour Toni & Friends de Ion Indolean, jeune réalisateur roumain, qui propose le portrait d’une femme réalisatrice et son équipe à la recherche d’un certain monsieur Tout le monde, qui pourrait s’appeler Toni et qui n’a rien à dire. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Quant à Bogdan Theodor Olteanu avec Mia Misses her revenge, il ne propose rien d’autre au contraire qu’un portrait de jeune femme qui veut se venger de son petit ami en réalisant une video porno pour le rendre jaloux, mais n’y parvient pas. Est-ce le romantisme cynique des temps modernes ? Pour Bogdan George Apetri, avec Unidentified qui a reçu le prix du jury Fipresci, la femme n’apparaît qu’en ombre chinoise puisqu’elle est le centre d’une machination diabolique d’un mari qui parvient à s’en débarrasser. Et enfin, dans Otto the Barbarian, rare film réalisé par une femme, Ruxandra Ghitescu dresse un portrait assez désespéré de la jeunesse contemporaine qui s’aime à travers les écrans et dont le passe-temps féminin par excellence semble être le suicide ! Même sous couvert d’humour, le portrait de la femme est guère plus brillant avec #dogpoopgirl d’Andrei Hutuleac qui dépeint une pauvre femme qui se fait lyncher par les réseaux sociaux et la télévision parce qu’elle n’a pas ramassé le vomi de son chien dans le métro. Certes, de l’humour potache à prendre au troisième degré mais qui en dit long sur la condition féminine en général, et la société actuelle en particulier.

Une autre réalisatrice, Andra Tarara, dans un émouvant face à face avec son père, tente de montrer ce qu’est la schizophrénie et comment elle a pu aider son père en réalisant son rêve à lui de devenir cinéaste. Un peu dans le genre complexe d’Electre, mais en relevant le niveau avec Us against us. Et Handra Hera, avec The things we hide in silence nous parle du cri primal enseigné par un professeur français qui permet à une jeune mère de pouvoir enfin dialoguer avec sa fillette de deux ans et demi hyper autoritaire.

Toujours la recherche du père, très importante semble-t-il cette année dans cette section, c’est ce qu’on accomplit de façon brillante avec Holy Father. Pendant que sa femme s’apprête à accoucher, le réalisateur part retrouver son père devenu moine au mont Athos. La maternité triomphante versus la paternité repentante ? Dans le contemplatif et quasi angelopoulien The Windseeker, Mihai Sofronea nous montre un homme qui va mourir allant se réfugier près de la mer où il tombera amoureux de la nièce de l’homme qui l’a recueilli. Cette jeune femme ne semble savoir faire qu’une chose, la cuisine et il fuira cet amour pour lui épargner sa mort.

Enfin, pour terminer ce panorama qui présente un beau portrait de l’évolution de la société roumaine actuelle, trois films réalisés par des hommes ne montrent que peu ou presque pas de femmes à l’écran. Dans le très beau et bien récompensé film de Eugen Jebeleanu, Poppy Field, les seules femmes visibles sont la soeur messagère de la mère absente et une mégère chrétienne défenseure des droits de la famille dans un cinéma qui présente 120 battements par minute. Un film d’hommes, tout comme celui de Dragos Hanciu, The man and his shadow, hommage vibrant et vivant à son professeur de photo au moment de son départ à la retraite. Dans le troisième film, réalisé par Daniel Sandu, The father who moves mountains, pas besoin d’un dessin car le titre est explicite : l’homme se battra jusqu’au bout pour sauver son fils, alors que la mère n’est qu’une éplorée qui ne sait faire que des prières.

Les femmes sont quelque peu en retrait et on semble loin ici du 50/50 imposé par certains diktats de la profession. Mais cette année, même au festival de Cannes qui s’enorgueillit de respecter ces quotas, les femmes étaient étrangement absentes, même si le jury a décerné la Palme d’or à un film réalisé par une femme, mais pour quelle étrange et mystérieuse raison en fait ?

 

Palmarès :

Transilvania Trophée : The Whaler Boy de Philipp Yuryev.

Meilleure réalisation : Eugen Jebeleanu pour Poppy Field.

Prix spécial du jury : Pebbles de P.S. Vinothraj.

Meilleure performance :  Petra Martínez pour That Was Life.

Mention spéciale du jury : The Flood Won’t Come de Marat Sargsyan.

Prix FIPRESCI : Unidentified de Bogdan George Apetri.

Prix du public : Poppy Field d’Eugen Jebeleanu.

Prix du public pour le film le plus populaire de Roumanie : Wild Romania de Dan Dinu et Cosmin Dumitrache.

Prix pour l’ensemble de sa carrière à l’actrice roumaine : Cezara Dafinescu.

Le prix spécial 2021 : le critique de cinéma Dan Făinaru.

Prix de la meilleure réalisation pour les Romanian Days : Otto The Barbarian de Ruxandra Ghițescu.

Prix du meilleur premier film des Romanian Days :  #dogpoopgirl d’Andrei Huțuleac.

Meilleur court-métrage des Romanian Days : When Night Meets Dawn d’Andreea Borțun.

Merci encore à l’équipe et à tous ces cinéastes réunis le temps d’un été !

 

credit photo couverture : site du tiff, nicu cherciu


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