Select Page

Tim Burton et l’animation

Article écrit par

Parallèlement à sa carrière de réalisateur << live >>, Tim Burton aura sans cesse revisité son univers par le prisme du film d´animation, emblème de ses premières amours.

Tim Burton a grandi à Burbank, banale banlieue américaine pavillonnaire (cadre dont il n’aura de cesse de démonter les us et coutumes) qui a la particularité d’abriter le siège des Studios Disney. Le gamin passionné de fantastique et particulièrement doué pour le dessin voit déjà l’horizon d’un ailleurs à travers les locaux de la firme qui font partie de son quotidien. C’est donc tout naturellement qu’il intégrera Disney après ses études, même s’il n’y trouvera pas sa place. L’outil de l’animation est autant synonyme de nostalgie pour une certaine forme de poésie artisanale (Disney donc mais aussi les trucages stop-motion d’un Ray Harryhausen ou encore les films du génie de l’animation tchèque Karel Zeman) mais posera aussi les jalons de l’esthétique Burton sur Vincent, les transcendera avec L’Étrange Noël de monsieur Jack, puis témoignera de son impasse créative sur Les Noces funèbres.

Vincent (1982) : le marginal

Vincent Malloy est un petit garçon de 7 ans, qui n’a qu’un seul rêve : être Vincent Price, acteur à la voix ténébreuse coutumier des films d’épouvante. C’est ainsi que sous son apparence d’enfant bien élevé, c’est un grand amateur de la littérature d’Edgar Allan Poe et rêve de transformer son chien en zombie, faire de sa tante une poupée de cire et délivrer son épouse, enterrée vivante.

Premier film « professionnel » de Tim Burton (les œuvres adolescentes The Island of Doctor Agor, relecture de L’Île du Docteur Moreau et Doctor of Doom auront précédé, ainsi que son film d’étudiant Stalk of the Celery Monster) Vincent s’affirme d’emblée comme un de ses plus personnels. C’est alors une époque de confusion pour Disney sur le déclin et qui patine sur la direction artistique à opter. Cette période donnera des œuvres à l’esthétique et à la tonalité surprenantes comme le film de SF Le Trou noir (1979), l’heroic fantasy ténébreuse du Dragon du lac de feu (1981) ou encore le dessin animé Taram et le chaudron magique (1985). Tous seront des échecs commerciaux retentissant mais sont la preuve que Disney en crise laisse à cette époque les talents personnels s’exprimer afin de se relancer. Tim Burton bénéficie donc de ce contexte en se voyant confier ce court métrage en forme de carte de visite. Conscient d’abriter un talent unique, les exécutifs Julie Hickson et Tom Wilhite vont lui donner ce petit espace pour s’exprimer. Visuellement, tout Burton est déjà là, avec nombre de partis-pris forts. Le noir et blanc, l’esthétique gothique ténébreuse et la tonalité de film muet montrent déjà l’influence de l’expressionnisme allemand chez lui, qui s’épanouira pleinement au sein de la Gotham City de Batman (1989).

 

Le paisible pavillon familial plié aux pensées morbides de Vincent prend alors des atours oppressants par un jeu d’ombres splendide, où la seule source de lumière est notre héros éclairé dans les ténèbres pour signifier son isolement d’avec le monde qui l’entoure. Le choix de l’animation image par image avec ces mouvements saccadés accentue le lien avec le muet et la direction artistique, à mi-chemin entre tradition gothique et une tonalité plus décalée, fait merveille. Ainsi à travers les fantasmes de Vincent, de grandes figures du fantastique ressurgissent, notamment Frankenstein lorsqu’il rêve des expériences auxquelles il soumettrait sa tante ou son chien (le compagnon canin, une figure constante des œuvres à venir). Ces facettes référentielles et personnelles fusionnent dans ce qui est le cœur du film : la figure de Vincent Price et son identification par Vincent/Tim Burton. Burton ne fait qu’un avec son héros et l’isolement, le refuge dans l’imaginaire qu’il exprime à travers lui est celui des siens, bien réels durant cette enfance et adolescence ingrates, où il s’est toujours senti marginal. Vincent est donc une grande œuvre sur la solitude et l’impossibilité du « freaks » à se mêler au monde réel, à avoir une vie normale (symbolisé par la réprimande de la mère l’obligeant à aller jouer dehors).

 

Burton use du prisme du cinéma pour dévoiler cette part de l’intime grâce à Vincent Price et Edgar Allan Poe. Price fut surtout reconnu pour ses interprétation dans les adaptations de Poe signés Corman et les références sont nombreuses entre La Chute de la Maison Usher ou Le Corbeau qui semble avoir inspiré la narration en vers de Vincent. Cerise sur le gâteau pour le jeune réalisateur, c’est son idole Vincent Price en personne qui viendra assurer la voix-off maniérée du film. Tout Burton est déjà là (notamment Beetlejuice) et particulièrement certains éléments de sa future filmographie liée à l’animation : on entraperçoit ainsi Jack Skellington mais aussi le visage de Victoria future fiancée des Noces Funèbres. Malgré toutes ses qualités, la noirceur de Vincent effraiera les cadres de Disney, ramenant Burton à sa modeste condition. Ils lui laisseront une seconde chance avec un autre court live cette fois, Frankenweenie (relecture canine du mythe de Frankenstein) pour le même résultat brillant et le même accueil dubitatif.

L’Étrange Noël de monsieur Jack (1993) : l’accomplissement

Un univers, Jack Skellington, un épouvantail squelettoïde surnommé « le Roi des citrouilles » (Pumpkin King en version originale), vit dans la ville d’Halloween. Mais le terrible épouvantail, lassé de cette vie répétitive et monotone, décide de partir. C’est alors qu’il découvre la ville de Noël. Après cette aventure, il revient chez lui, avec une idée originale en tête : et si cette année, c’étaient les habitants de la ville d’Halloween qui allaient fêter Noël ?

The Nightmare Before Christmas, c’est en quelque sorte le retour du fils prodigue Burton dans le giron de Disney. Un retour qui se fait tout d’abord pour des raisons juridiques puisque le poème de Burton qui inspirera le film fut écrit à l’époque où il était chez Disney et est donc la propriété du studio. Point de complication cependant, Burton ayant changé de dimension entre-temps avec les succès des Batman et la reconnaissance critique d’Edward aux mains d’argent. Au contraire, Disney lui déroule le tapis rouge pour donner vie à sa vision avec un budget de 18 millions de dollars et une totale liberté artistique. Pas mal pour celui qui fit face à l’incompréhension une décennie plus tôt. L’Étrange Noël de monsieur Jack emprunte la forme du conte de Noël pour une nouvelle fois exprimer ce thème burtonien en diable qu’est l’incompatibilité des êtres marginaux avec le monde normal. La séparation est même ici clairement marquée avec la coexistence entre le foisonnant et horrifique univers d’Halloween et celui plus paisible et coloré de Noël. Grand maître de cérémonie d’Halloween, il est cependant las de cette existence répétitive et retrouvera l’inspiration en découvrant la fête de Noël qu’il va s’approprier.

 

On sent le chemin parcouru par Burton depuis Vincent où tout le visuel ne naissait que de l’emprunt revisité par le prisme de sa propre personnalité. Burton a ainsi pu longuement penser le projet qui date du début des années 80 et qu’il conçoit visuellement avec son fidèle collaborateur et directeur artistique Rick Heinrichs (déjà de l’aventure sur Vincent) pour un univers qui ne cessera de prendre de l’ampleur au fil de l’intérêt croissant de Disney. Au départ prévu comme un simple court métrage animé destiné à la télévision, L’Étrange Noël de monsieur Jack deviendra finalement le monstre que l’on sait. Burton crée ici sa propre mythologie et imagerie où se croisent figures du folklore populaire classique comme le Père Noël et le Boogey Man (soit le croquemitaine ici rebaptisé Oogie Boogie) avec son Jack Skellington appelé à endosser le même statut. Le gothique hiératique de Vincent, des Batman, en partie d’Edward aux mains d’argent se laisse déborder par la folie contagieuse d’un Beetlejuice. Jack Skellington emprunte d’ailleurs la mélancolie et la solitude d’un Edward avec la furie anarchique de Beetlejuice. Le monde d’Halloween donne donc une folie, une énergie et finalement une joie de vivre contrebalançant avec les figures horrifiques qu’il abrite : vampires, goules, savants fous et loups-garous y festoient donc joyeusement. A l’opposé, le monde des humains y paraît bien timoré avec ces petites têtes blondes apeurées par les cadeaux macabres offerts par ce drôle de Père Noël qu’est Jack Skellington. Il faut également saluer l’apport trop sous-estimé d’Henry Selick.

 

Contrairement à l’idée reçue, Burton, trop pris par le tournage de Batman, le défi (et de son propre aveux trop impatient pour le laborieux processus qu’est un tournage en stop-motion) n’a absolument pas réalisé le film mais juste conçu l’aspect visuel et la trame générale. Et finalement, si la patte de Burton est évidemment bien visible, on peut néanmoins situer une différence. La grande faiblesse du réalisateur a toujours été sa piètre capacité à dynamiser sa mise en scène alors qu’il excelle à soigner ses cadres, à mettre en valeur un décor. Beetlejuice doit plus sa folie aux idées du script et à la prestation furieuse de Michael Keaton qu’à la réalisation de Burton. Les scènes d’actions des deux Batman sont particulièrement laborieuses et ne fonctionnent que par l’apparat visuel qui les entoure ainsi que le charisme des méchants. Rien de tout cela ici avec un Selick déployant un souffle et une énergie de tous les instants, notamment une étourdissante entrée en matière nous plongeant dans l’animation d’Halloween et l’engouement de ses participants. La différence avec le  monde plus posé des humains naîtra de cette opposition avec en point d’orgue une confrontation déjantée lorsque Jack endossera pour le pire (et pour le rire) le rôle du Père Noël. Il faudra le récent et très réussi Coraline (2009) où l’on retrouve de nombreux motifs de L’Étrange Noël de monsieur Jack pour que justice soit rendue à Selick.
 
 

Danny Elfman, investi comme jamais dans l’entreprise, fait preuve d’une créativité sans faille. En pleine ébullition créatrice, le compositeur alimente constamment la bande-son de nouvelles chansons qui obligent Selick à revoir fréquemment ses plans de tournage, ce qui créera quelques frictions avec Burton. Les deux amis en ressortiront brouillés pour un temps mais c’est bien Elfman qui avait raison tant ses chansons rendent la narration fluide, s’intègrent parfaitement à la mise en scène et son surtout de grandes compositions destinées à devenir des classiques tel ce somptueux Jack’s Lament d’ouverture. Burton au final respectait également l’esprit de Noël puisque derrière son constat récurrent (l’impossible cohabitation des marginaux et des normaux), l’amour était néanmoins au bout du chemin avec cette belle romance entre Jack et Sally (le superbe doublage de Chris Sarandon et Catherine O’Hara est à saluer). On est loin de la résignation poétique d’Edward aux mains d’argent, Jack se nourrissant même de l’aventure pour un regain d’inspiration. Les premiers signes d’une ouverture qui sera manifeste dans l’incursion suivante de Burton dans l’animation.


Les Noces funèbres (2005) : l’impasse

Au XIXe siècle, dans un petit village d’Angleterre, Victor Van Dort, fils de nouveaux riches, et Victoria Everglot, fille de petite noblesse dont les parents sont ruinés, sont promis l’un à l’autre. Le coup de foudre est immédiat entre ces deux personnages touchants de gaucherie pour lui et de douceur pour elle. Par mégarde et dans des conditions fantasmagoriques, Victor se retrouve marié au cadavre d’Emily, une mystérieuse mariée qui l’entraîne de force dans le monde des morts. Même si la « vie » dans ce monde paraît bien plus joyeuse que dans celui des vivants, Victor ne peut oublier Victoria.

Dernière incursion de Burton dans l’animation à ce jour (en attendant son Frankenweenie revisité en animation), Les Noces funèbres symbolisent toutes l’impasse artistique dans laquelle Burton se situe durant les années 2000. Il est cette fois crédité à la mise en scène et au vu du résultat, on devine que le coréalisateur Mike Johnson n’a guère eu l’influence d’un Henry Selick. Inspiré d’une légende russe, Corpse Bride met tous les atouts de son côté pour retrouver la verve de L’Étrange Noël de monsieur Jack. L’impossible lien entre deux mondes (ici entre les vivants et les morts) est revisité sous un angle romantique et morbide, l’équipe artistique de Jack est de nouveau en partie sollicitée, ajoutée à l’apport du fidèle Johnny Depp et de la compagne de Burton, Helena Bonham Carter. L’absence des contextes festifs de Noël et Halloween donne une noirceur plus marquée à ces Noces funèbres.

 

Si L’Étrange Noël de monsieur Jack tirait son énergie de son folklore rattaché à la culture anglo-saxonne, ici c’est une tonalité plus européenne qui s’affirme, avec une lenteur plus marquée afin de poser l’ambiance et l’irruption de l’épouvante pour le coup vraiment effrayantes lorsque la mariée Emily surgit d’outre-tombe (ou des détails peu ragoûtants comme l’asticot qu’elle abrite dans son œil). Malgré quelques fulgurances, quelque chose s’est perdu en quinze ans et tout cela sonne faux. Burton semble faire le choix des marginaux une nouvelle fois mais on le sait depuis Big Fish (où il adoptait au final davantage la vision du fils terre-à-terre que du père doux rêveur), cette thématique est désormais plus nuancée chez lui. Cela se manifeste par la manière paresseuse dont il sépare les deux mondes. Le royaume des morts est supposé plus joyeux que le terne monde des humains mais cette différence se manifestera de la manière la plus pauvre qui soit : chez les humains, la photo est sombre, bleutée tendance gris, tandis qu’elle est bariolée chez les morts. Hormis l’histoire tragique d’Emily narrée en flashback, la mise en scène est d’une rare platitude pour illustrer cette prétendue joie régnant chez les morts et c’est finalement l’ennui qui domine. L’attention est néanmoins maintenue par le lien qu’entretient de manière un peu forcée Burton avec sa gloire passée. Ainsi on retiendra ce lapsus marqué du père de la fiancée humaine Victoria appelant Victor « Vincent » soit le héros du premier court animé de Burton dont effectivement il se rapproche physiquement (et qu’on peut imaginer comme une version adulte). La bande-son d’Elfman (hormis la séquence en flashback) semble moins inspirée et l’option du numérique donne involontairement une touche désincarnée, à l’opposé de celle palpable de Jack.

 

Le film n’est cependant pas désagréable et serait juste inférieur à son prédécesseur, si ce n’était un nouveau reniement final. Consciente de voler son bonheur à Victoria, la mariée tragique Emily renonce à Victor et s’efface pour sa rivale. Jusqu’ici chez Burton, deux constat s’imposaient : la séparation forcée entre des êtres d’horizons trop différents (le couple d’Edward aux mains d’argent) ou alors leur bonheur à portée de main après l’avoir cherché ailleurs (Jack et Sally dans L’Étrange Noël de monsieur Jack). Ici, la solitude est laissée à la seule Emily (personnage le plus attachant du film) quand le couple « normal » peut enfin savourer son union. Une conclusion impensable pour le Burton des années 90 qui, même en s’ouvrant, prenait toujours le parti des laisser-pour-compte. Big Fish avait amorcé ce changement et il se confirme ici. Burton a opté pour la normalité et le conformisme. Pour quiconque trouverait l’interprétation hasardeuse, il suffit de se pencher sur les films suivants. Dans Charlie et la Chocolaterie, Willy Wonka dont l’excentricité est vue comme monstrueuse (au contraire d’un Edward jouant également sur son don artistique), finit le film en intégrant une famille normale classique, ce qui n’est pas le propos de Roald Dahl. Dans le récent Alice, l’affirmation de soi de l’héroïne ne se fait plus dans la fantaisie mais dans un choix professionnel terre-à-terre. La forme s’étiole donc logiquement d’un film à l’autre, au fur et à mesure que la croyance en le fond s’atténue également.

La carrière de Burton dans l’animation est en parallèle parfait avec celle du cinéma live. Il n’en reste plus qu’une signature, une trademark mais l’incarnation et la foi en ont bien disparu. On ne désespère pas de les voir revenir, dans les futurs Dark Shadows ou Frankenweenie


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

ADN

ADN

Le cinquième long-métrage de Maïwenn, se voulant généreux et sans frontières, nous montre les ficelles d’un cinéma narcissique, arrivé à épuisement de son style, qui se cantonne au degré zéro du réel. S’il tente de nous dire que chacun est le fruit d’une histoire, on se retrouve pourtant englué dans un présent où les dialogues et les corps n’ont aucun sens.

L’Avventura

L’Avventura

Avec ses tableaux panoramiques délavés par les embruns, L’Avventura reflète l’âpreté de la relation amoureuse entre homme et femme dans une comédie moderne des faux-semblants. Le film se revoit comme la déambulation contrariée de Claudia, muse antonionienne, déroulant un fil d’Ariane sans issue véritable dans l’écheveau des subjectivités. Plus troublant que jamais en version restaurée.

Manhunter

Manhunter

La ressortie d’un classique du répertoire hollywoodien, avec ce thriller de Michael Mann, est un voyage nostalgique et immersif dans les années 1980