Thelma et Louise de Ridley Scott, ou l’affirmation de l’identité féminine au cinéma

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Thelma est l’épouse frustrée et soumise de Darryl. Louise, son amie, l’a convaincue de s’évader pour un week-end à la montagne…

« Deux femmes plus fortes que le monde des hommes » Le Monde ; mai 1991. « Easy Rider féminin, road movie pour femmes libérées, apothéose finale rendant un hommage éblouissant et spectaculaire à la nouvelle génération de femmes hors du foyer. » Quotidien de Paris ; mai 1991 ; quelques critiques parmi tant d’autres… A l’époque, elles sont unanimes et saluent le film sur un point : il a l’audace d’innover en inversant les valeurs. Désormais, les femmes sont aux commandes d’un genre qui était, jusqu’à présent, exclusivement masculin. De plus, le film est grand public, divertissant et diffuse sans complexe une image de la femme pulvérisant le mâle.Pendant que la critique s’emballe, le public s’affronte, en particulier aux Etats-Unis. Certains (mais surtout, certaines) admirent cette œuvre transgressive destinée à tout macho en perte de piédestal.

Thelma et Louise, ce sont des femmes qui prennent possession de leurs corps et, par ce fait même, de leurs libertés. On félicite Hollywood de se rallier ainsi à la cause féministe. Pour d’autres, on voit au contraire une trahison au féminisme. Ce n’est pas par la violence, le crime, le vol, que les femmes désirent faire la révolution mais par la responsabilité, l’égalité, la sensibilité et la compréhension. John Leo du News and World Report parlera même « de pur fascisme. » Propager l’idée que la libération et l’accès à la dimension pleinement humaine ne peut se faire que par le biais du crime et de la violence est semblable à la pensée mussolinienne, selon lui.

Le film provoque, fait rugir…Il a touché un nerf sensible de la culture américaine : l’impasse de la relation homme-femme.Mais ce film, reposant, certes, sur une ambiguïté, méritait-il tant de débats ? Y-a-t-il une véritable subversion dans Thelma et Louise? Ridley Scott déclare que c’est « un film sur la liberté et les choix. » Oui, le thème principal du film est bien la liberté et c’était pour cela que le public des années 90 se divisait : enthousiasme ou peur de cette liberté accordée aux femmes.

Mais la vraie question est de savoir si elle leur est vraiment accordée ? Ces deux femmes ont-elles une liberté assumée ? Ne sont-elles pas, au contraire, toujours et encore des victimes, des prisonnières en cavale du monde masculin ? Pour moi, j’y vois un film qui parle de liberté non satisfaite, qui constate que la liberté ne peut leur être donnée.Un film avec des femmes mais pas de femmes. Un film qui laisse encore l’homme déterminer la femme. C’est sur cette hypothèse de travail que j’ai axé ma recherche en m’interrogeant, dans un premier temps sur le statut réservé à la femme dans un genre masculin qu’est le road movie, puis sur cette liberté non dispensée par la narration du film. Je terminerai, enfin, en nuançant mes propos, mettant en lumière la voix féminine latente.

Partie 1 : Le statut de la femme dans le road movie

Le road movie est apparu dans les années 60, contemporain de la Beat génération en littérature (Sur la route de Kérouac, L’usage du monde de Nicolas Bouvier). Son sujet est le voyage d’un homme qui part sur la route, la plupart du temps avec peu d’argent, à la recherche de l’amour, de son passé, de son identité. L’un des films emblématiques est Easy Rider de Dennis Hopper (1969).

Mais le road movie a des origines qu’on peut aller puiser, sans difficulté, dans le fier western classique. Les héros et les brigands se comportaient alors en seigneurs de la vertu et du crime. Ils étaient des personnages de légende et imposaient naturellement le respect, trop admirables pour qu’on pût songer à les plaindre. Même vaincus, ils gardaient une stature de vainqueurs. Puis, le visage de l’Ouest américain a changé. La fatigue physique et morale, l’inquiétude, le doute, le poids de l’erreur ou de la défaite possible se sont abattus sur les personnages de western. Le genre cinématographique, incarnant certitude et triomphe, a évolué avec une conscience collective américaine en proie à des remous profonds, de dramatiques mutations.Le rôle de femme, qui n’a toujours pu qu’être secondaire dans un genre où la masculinité dominait, va connaître différentes phases.

Des années 30 aux années 60, ce qui correspond, à peu près, à la période classique du genre : la voiture et la route n’étant pas encore à la portée de tous, il s’agit de conquérir la femme, de l’apprivoiser. La femme est objet. Dans les années 60, 70, ce sont la machine et les drogues qui sont devenues le principal plaisir. Mêlées à la route, elles composent la recette de l’euphorie, de l’évadée et du refuge. C’est désormais des histoires entre garçons, dont les femmes sont totalement exclues. Easy rider en est l’icône. Dans les années 80, apparaît la femme sauvage et troublante avec des films comme Dangereuse sous tout rapport de Jonathan Demme(1986) ou Sailor et Lula de David Lynch (1990).En 1991, c’est un tournant pour le road movie : une première, car ce sont deux femmes qui deviennent les héroïnes, qui voyagent ensemble, seules, dans un univers d’homme. Premier privilège accordé. Mais cela n’est pas tout.

Le road movie étant toujours une réaction contre certaines valeurs, ces femmes, elles, réclament une indépendance totale, une libération vis-à-vis du pouvoir masculin. Deuxième privilège qu’on devrait leur allouer…Ridley Scott choisit pour incarner ces deux révolutionnaires Susan Sarandon et Geena Davis. Cette dernière, ancien mannequin, s’est fait connaître du grand public par La Mouche de David Cronenberg (1986) et Beetlejuice de Tim Burton (1988). Sa biographie stipule que « pour s’éloigner de l’image sexy que tente d’imposer Hollywood à ses actrices, elle se glisse dans la peau de Thelma. » Il est intéressant de voir que l’actrice elle-même accepte le rôle dans un esprit de revendication.

Quant à sa partenaire, est-il utile de rappeler que c’est assurément la plus « politisée » et engagée des actrices américaines, n’hésitant pas à déranger, à vociférer, à se battre contre toute contrainte à la liberté de parole et de pensée ?Scott propose donc de s’attaquer à un genre et à des valeurs typiquement masculines armé de femmes chargées, investies de combats. Il sélectionne donc exprès le terrain hostile pour s’exprimer. C’est, en soi, le premier paradoxe à souligner : vouloir l’indépendance féminine mais en l’ancrant dans des référents masculins.

Partie 2 : Thelma et Louise, des femmes réellement libres ?

Que nous propose la narration de Thelma et Louise ? un petit week-end entre copines afin d’oublier les problèmes du quotidien, escapade sur les routes sublimes de l’Arkansas. Premier arrêt, premier ennui : une tentative de viol qui tourne mal puis une fuite désespérée vers l’avant, enchaînement de crimes, course poursuite. Plus de choix possible ou au contraire, plus qu’un choix possible : la liberté, la découverte de sa réelle identité. Les enjeux de ces femmes sont clairs mais par qui sont-ils dictés ? Une liberté à conquérir, certes, mais qui leur est d’abord suggérée, imposée par l’homme.Au commencement, il y a le départ en week-end de Thelma et de Louise.

Pour quelles raisons partent-elles ? Par envie de se retrouver entre filles : oui, peut-être, mais, avant tout, c’est l’envie de faire comprendre à leurs hommes respectifs qu’elles peuvent être absentes. Il s’agit de se montrer à soi et à eux qu’elles peuvent vivre loin d’eux pendant quelques jours et s’amuser. Si Harry regardait sa femme autrement que comme une simple boniche et si Jimmy s’investissait davantage dans sa relation avec Louise, aucune des deux n’auraient eu envie de partir. Elles s’évadent pour fuir l’homme.

Ensuite, il est évident de voir que la criminalité leur est imposée par l’homme. Sans cette tentative de viol, Louise n’aurait jamais tiré et tué Harlan. Il est intéressant de relever que c’est au moment où elles prennent le contrôle de leurs corps qu’elles deviennent des hors-la-loi. Leur crime est l’autodéfense, leur identité de bandits leur est imposée par le manque de liberté sexuelle. Dans une culture où le corps de la femme est un commerce, prendre la possession de son corps, pour une femme, reste toujours un acte radical.Le cambriolage de la station service n’est que le résultat du vol de J.D, l’officier de police enfermé dans le coffre de sa voiture n’est qu’une conséquence malheureuse de leurs mésaventures causées par les hommes. C’est Thelma qui se justifie elle-même comme victime de l’incompréhension masculine et lui conseille de bien s’occuper de sa femme afin de lui éviter des situations semblables à la sienne.

Enfin, l’explosion du camion du routier ne trouve-t-il pas son explication dans la vulgarité abondante et, sans cesse, répétée le long du trajet ? C’est l’impossibilité de l’homme à s’excuser qui engendre l’acte répressif. Quelle est leur liberté dans cette absence de choix ? Elles n’avaient pas décidé, au départ, de cette liberté même si elles finissent par s’y accommoder et y trouver leurs intérêts, malgré tout.

Maintenant, il serait bon de s’interroger sur la nature de cette liberté qu’elles acquièrent au fur et à mesure que le film avance et dans quel environnement elle s’exprime.La première des libertés qu’elles s’offrent : c’est cette petite escapade entre filles pour aller « s’éclater » comme des hommes. Car l’éclate pour Thelma, c’est tout d’abord une virée dans un saloon pour boire de l’alcool et rencontrer quelques mâles. Ce genre de désir que les deux filles décident de s’octroyer est davantage un raisonnement de pensée masculine, ou du moins, davantage revendiqué par les hommes. C’est comme si la liberté d’une femme consistait à vivre la même chose que les hommes.

L’apprivoisement de l’attribut masculin qu’est le revolver est, en ce sens, très parlant. Objet phallique, par excellence, Thelma ose à peine le toucher du bout des doigts, au début du film. Louise, quant à elle, est mal à l’aise à l’idée de l’avoir dans sa voiture. Plus elles avancent et plus le pistolet devient un élément essentiel à leur construction. Elles l’ont appréhendé puis manipulé et enfin maîtrisé. Si bien qu’à la fin, Thelma ne possède plus aucun complexe à le sortir pour le moindre désir d’intimidation. Leur liberté, elles l’obtiennent par la force de l’arme.Leur transformation s’observe également dans leur façon de parler, l’intérêt de leurs conversations. Petit à petit, leur langage devient plus direct, plus vulgaire, plus agressif. Thelma évoque désormais l’envie de « se taper ce petit cul » en voyant passer un petit mec. Elle raconte, au café, à Louise sa joie de s’être bien fait « baiser » par J.D. Il y a comme une masculinité qui apparaît dans leur façon de parler et de penser.

Elles vont abandonner en douceur le maquillage et les bijoux pour se revêtir, à la fin, de la casquette pour Louise et du chapeau de cow-boy pour Thelma. Thelma clame, ivre de vitesse, qu’elle a désormais découvert sa véritable nature de sauvage, la cigarette à la main, la bouteille d’alcool dans l’autre, sur fond de musique rock. Aucun symbole n’est oublié. Il s’agit, au contraire, de ramener tout l’univers masculin à soi, au maximum.Une liberté d’homme dans un environnement strictement réservé aux hommes.

Les paysages traversés de l’Ouest américain sont pour notre conscience collective des endroits où seul l’homme pouvait s’aventurer. Dramatique et imposant, ce désert rocheux est propriété exclusive de l’homme, lieu où la femme ne peut évoluer qu’à condition qu’elle soit domestiquée. Si la femme a pu s’y aventurer dans le passé, c’était toujours aux bras d’un « cow boy. » D’ailleurs, Thelma et Louise sont, elles aussi, accompagnées par ces voitures conduites par des hommes qui les insultent, ces camions menaçants qui les klaxonnent, ces avions qui les traquent. L’Ouest américain n’est peuplé que de regards d’hommes qui les scrutent au point même que Louise dira à un inconnu « tu veux ma photo ?!» tant la pression est forte. Les deux femmes en cavale ne sont poursuivies que par des hommes, pas une seule femme en vue dans les effectifs de la police. C’est une horde d’hommes partis à la chasse de la femme…

Le regard de l’homme est tant présent que Louise, au début, vient à le porter par instant sur Thelma. Louise a besoin de censurer son amie quand cette dernière expose ses jambes au soleil dans la voiture alors qu’elle ne fait rien de mal. Elle porte aisément un jugement réprobateur sur l’attitude de Thelma dans le saloon, désire l’interdire, ou du moins, la recadrer. Ce n’est pas uniquement une différence d’âge, l’expérience et la maturité qui fait parler Louise.

Ce n’est pas une relation mère – fille qu’elle tente d’instaurer mais bien un regard d’homme qu’elle reproduit sans en être consciente. Cela se fera entendre de vive voix quand elle reprochera à Thelma dans le bar qu’elles ne seraient pas dans cette situation si elle n’avait pas répondu aux avances d’Haran. Elle portera donc un jugement masculin, condamnant l’expression de la sensualité, de la féminité de Thelma. Elle blâme sa propre condition. Une femme ne peut vouloir s’amuser et ne pas dire non à l’arrivée. Bien-sûr que Louise ne pensait pas foncièrement ce qu’elle venait de dire, d’autant plus qu’elle a été elle-même victime de viol, mais elle a laissé son esprit diffuser une telle idée. Elle s’est laissée atteindre par ces clichés masculins. L’homme est partout. Elles sont encerclées. Difficile d’atteindre une liberté lorsqu’elle doit s’exprimer à travers des référents d’homme, dans son univers et quand elle a été déclenchée par lui.

Thelma et Louise nous montre, de plus, deux femmes qui sont sans cesse dans le besoin d’hommes. Elles pensent à lui, demandent son aide, son approbation pour savoir si elles doivent bien avancer seules, sans lui.

A ce titre, la séquence dans le saloon est remarquable. Elles avaient décidé d’un week-end entre filles et les voilà, à la première occasion dans un lieu rempli d’hommes. A un moment, Thelma propose à Louise de danser, ce qu’elle accepte sans difficulté avec l’idée qu’elles danseraient ensemble. Mais dès que Louise se lève, prête à partir, elle s’aperçoit que Thelma a déjà filé aux bras d’Harlan. Louise se rassoit, attend devant son verre, dépitée et finalement accepte de danser avec le premier venu, même si l’envie n’y est pas. Le film semble nous dire qu’il n’y a pas d’amusement possible entre filles, qu’elles doivent toujours passer par les bras d’un homme. Et cette fois-ci, rien ne les pousse et il ne s’agit pas d’empiéter sur le terrain masculin, on parle de désir féminin : Thelma danse avec l’homme par envie et Louise par dépit (elle a préféré s’ennuyer avec un homme plutôt que de rester seule assisse dans son coin).

Après le meurtre du violeur, le premier réflexe qu’elles ont toutes les deux sans même se l’avouer, c’est d’appeler, à la suite, leurs hommes. La situation se gâte, elles se tournent immédiatement vers une aide masculine et c’est parce qu’il n’y a pas de réponse qu’elles décident de se débrouiller seules. Il en sera de même quand Louise demandera à Jimmy s’il l’aime. La réponse se faisant hésitante et non convaincante, et c’est à ce moment-là qu’elle comprend qu’elle ne doit plus compter sur personne, qu’elle n’a plus aucune raison, plus aucune attache à sa vie passée. Si Jimmy avait répondu autrement, l’amour d’un homme aurait peut-être pu la retenir puisqu’elle a posé la question à un instant crucial. Le film montre également à plusieurs reprises à quel point la dépendance du sexe opposé est ancrée en elles. Il est intéressant de relever que c’est par un homme qu’elles obtiennent l’argent. Louise est contrainte d’appeler Jimmy pour lui demander de l’argent.

Le scénario aurait pu proposer une multitude d’autres possibles mais non, on reste focalisé sur l’homme, la seule personne vers qui elle se tourne, qui peut lui apporter un secours est encore un homme.Dans la même idée, Thelma, alors qu’elle est en cavale, qu’elle a subi la veille une tentative de viol, éprouve toujours la nécessité de se maquiller lorsqu’elle aperçoit dans son rétroviseur un inconnu en arrière plan, toujours le besoin de séduire et de plaire. Il est drôle de noter, également, la façon dont elle le réclamera, par la suite, à Louise quand elle le verra sur le bord de la route. Elle imitera les supplications du chien. Bien-sûr, c’est de l’humour et je n’irai pas jusqu’à penser que Thelma est présentée comme une chienne quémandant son maître ; mais la référence à l’animal connu comme le plus fidèle à l’homme me semble assez probante.

Si nous faisons une comparaison avec le film Easy Rider, les séquences où les deux hommes sont sur la route sont sans discussion, uniquement accompagnées de musiques rock, folk. Dans Thelma et Louise, dès qu’elles sont dans la voiture, au grand air, les cheveux dans le vent, musique ou pas, elles ne restent jamais silencieuses à contempler la nature. Au contraire, elles bavardent et quel est leur principal sujet de conversation, sinon les hommes ? On ne cesse de parler d’eux, en bien, en mal, sérieusement ou se moquant, n’empêche qu’ils sont constamment présents à leurs pensées.Dans Easy Rider, encore une fois, les deux héros, accompagnés de leur ami, se retrouvent dans un coffee perdu dans l’Amérique profonde.

Avant même qu’ils aient pu commander, ils deviennent le sujet de moqueries, d’insultes par les autres hommes du lieu à cause de tenues vestimentaires qui différent. Après avoir supporter sans rien dire pendant un petit moment, ils décident de partir. Ils ne répondent pas aux agressions verbales, ils préfèrent laisser dire.Thelma et Louise, face aux insultes du routier, agissent à l’inverse. Elles ne veulent pas laisser passer, elles veulent réagir et lui donner une leçon en tirant sur son camion. Elles ont le besoin de lui prouver qu’elles ne sont pas soumises, qu’elles peuvent être aussi fortes que lui.

Pourquoi les hommes d’Easy Rider ont la possibilité de se taire et pas les femmes de Thelma et Louise ? Peut-être parce que les uns ont une possibilité de s’exprimer ailleurs, que cette intolérance ne se retrouve pas partout alors que pour les autres, où qu’elles aillent, elles sont perpétuellement confrontées à cette incompréhension.

Partie 3 : Quand la voix féminine se fait entendre…

Dans le road movie traditionnel, les hommes entretiennent toujours un rapport afin de développer leur propre autonomie. Au contraire, dans ce film, les femmes scellent une alliance qui finit par les faire fondre l’une dans l’autre. Montrées assez distinctes au début du film, elles ne forment plus qu’une seule et même femme à la fin. Les premières séquences accentuent nettement les différences entre une Thelma, jeune femme naïve, innocente, bien obéissante à l’égard de son mari et une Louise, femme de caractère, d’expérience, méfiante vis-à-vis des hommes. L’une déborde de sensualité et l’autre, par des tenues plus strictes (chemise manches longues, boutonnée jusqu’au col, entre autre) impose davantage une rigidité.

Louise prend les décisions et Thelma les écoute. Ces femmes s’opposent mais plus les aventures se succèdent, plus elles se rejoignent sur une même ligne de pensée. C’est la tentative de viol de Thelma qui va être le premier élément à les souder, Louise ayant été elle-même victime d’un viol au Texas. Elles ont maintenant un point en commun qui les rapproche intimement. Mais c’est la séquence de montage parallèle entre, d’un côté, la séparation de Louise et de Jimmy et de l’autre, la rencontre sexuelle de Thelma et de J.D qui est la plus significative.

Les enjeux sont identiques pour ces deux femmes : il s’agit bien de rompre avec un passé, de se défaire de l’emprise masculine. Louise quitte l’homme aimé car elle doit aller de l’avant, tirer des leçons du passé et Thelma acquiert enfin sa liberté, en découvrant le plaisir sexuel avec un autre homme. Cela s’exprime différemment mais la conquête est semblable et le fait de les associer par le montage soude ces deux femmes dans une seule et même liberté. Le montage crée une communion parfaite entre ces deux êtres.

La transformation de Thelma, par la suite, est une véritable célébration de la sexualité qui a le pouvoir de ne plus assujettir un sexe à l’autre. C’est à partir de cette nuit que Thelma change véritablement. C’est elle désormais qui prend les choses en main, qui acquiert une responsabilité, elle cambriole, menace à main armée, défie l’homme. Elle perd petit à petit toute innocence, devient méfiante. Elle s’inquiétera même quand Louise restera un peu trop longtemps au téléphone avec l’inspecteur, elle aura peur que son amie cède à l’homme en qui elle n’a définitivement plus aucune confiance. Thelma est devenue la Louise du début tandis que cette dernière, elle aussi, a changé.

Et en quoi d’autre, sinon en la Thelma du départ ? Louise s’est assagie, elle jette la cigarette alors que son amie, qui, dans un premier temps s’amuser à l’imiter, s’est mise à fumer. Elle doute davantage, perd de son assurance, fléchie presque aux dires de l’inspecteur. Elle se laisse guider, surprendre par Thelma, lui laisse les initiatives. C’est Thelma qui pendra la décision de continuer leur chemin dans le vide. Les libertés qu’elles peuvent acquérir les renvoient l’une à l’autre. Il n’y a pas de liberté individuelle mais une symbiose. Elles s’échappent du monde des hommes pour s’enfermer dans le leur.

Enfin, comment interpréter la fin si ce n’est pas par l’échec de leur indépendance ? Elles ont voulu défier l’homme mais cela se paie au prix de leur vie. La seule liberté qu’elles gagnent définitivement est la mort. Les libertés qu’elles ont obtenues pendant ces quelques jours, n’étaient qu’un sursit, un avant-goût, ou plutôt un dernier goût de la vie… Dire qu’une voix féminine ne s’exprime pas dans Thelma et Louise ne serait pas juste et passerait sous silence un aspect important du film. Sans pour autant contredire mes sentiments précédents, il s’agit de voir où et comment elle se fait entendre.Tout d’abord, Thelma et Louise sont des criminelles aux réactions féminines. Quand Louise abat un homme, elle est montrée, à la suite de cet acte, dans un état second. Elle vomit, pleure, s’affole.

Il n’y a pas le sang froid de rigueur, auquel nous a habitué le cinéma d’homme. On regarde, d’ordinaire, des hommes sans état d’âme descendre d’autres hommes. Ici, on s’attarde sur les conséquences. Le meurtre, pour une femme, ne peut être un détail dans sa vie. C’est un élément sur laquelle elle se construit. Jamais dans un road movie d’homme, le fait de tuer ne permet à l’être de s’accomplir. Il semble être déjà assimilé à son mode d’action. Chaque crime a besoin d’être justifié. Le policier enfermé dans son coffre, Thelma s’excuse : c’est la façon dont elles sont traitées par les hommes qui en est la cause. Pour ces femmes, il y a une difficulté à assumer le mal. C’est extérieur à elles, cela ne colle pas à leur image alors que pour un homme, cela ne surprendrait pas. Une quelconque explication sonnerait faux et paraîtrait déplacé.Une sensibilité féminine peut également se faire ressentir dans le traitement de quelques personnages masculins. L’inspecteur, interprété par Harvey Keitel, se distingue des autres par un souci de comprendre ces femmes et de les aider. Jusqu’au bout, il veut croire en leur l’innocence et reste persuadé qu’elles sont victimes des hommes.

A la fin, il ira même jusqu’à réclamer un traitement de faveurs pour ces deux criminelles parce qu’elles sont des femmes. Il clamera « Combien de fois encore doivent-elles se faire baiser ? » par tous ces hommes. Il se rallie à la cause féminine. Rien d’étonnant de le voir s’attendrir, dans une séquence précédente, avec ses officiers devant un mélodrame dans le salon de Thelma. Le policier, qui se retrouve séquestré dans son véhicule, s’effondre devant les deux femmes. Il se met à implorer leur pitié, en argumentant qu’il a femme et enfant. On découvre, soudain, un nouveau visage d’homme, qui pleure, qui tient à la vie et à ses proches : réactions qui étaient plus souvent réservées la femme.

Enfin, Jimmy est le seul homme qui nous montre qu’il a besoin d’une femme, au même titre que la femme a besoin de l’homme. C’est quand il sent qu’il est en train de perdre Louise qu’il se décide à la demander en mariage. L’homme se déclare quand la femme risque d’être absente. Là alors, il témoigne de son besoin et la considère enfin comme une nécessité. Il manifeste sa dépendance, exprime sa vulnérabilité sans elle. Il n’y a plus d’orgueil à s’avouer fragile. Cette réaction est, à mon sens, l’expression de la féminité que chaque homme renferme en lui.

Conclusion

Un film de genre masculin se caractérise, généralement, par l’observation de l’absurdité spectaculaire de la vie, de la chute vers l’avant, de crimes, de meurtres, de la mort. On applique une vision moderniste qui consiste à se méfier de tout ce qui est synonyme d’émotion et de contact humain par la haine du féminin et à magnifier une idéologie qui méprise la parole et la compassion.

Michelle Coquillat souligne, dans une réflexion sur l’exclusion des femmes dans la grande littérature depuis le 17è siècle que « Le créateur masculin, inspiré par Dieu puis assimilé à un démiurge depuis le romantisme, rival sur le plan intellectuel de la capacité procréatrice féminine, s’affirme supérieur à elle parce qu’autonome dans sa création et aspirant à l’immortalité, alors que les femmes-mères ne mettent au monde que des êtres mortels. La création devient ainsi une brillante et efficace machine de guerre entre les deux sexes. » Ainsi, la création, l’art seraient domaines réservés à l’homme qu’il porteraient aux nues et la vie assimilée à la femme serait méprisée. C’est la définition d’Andreas Huyssen du modernisme « L’un des premiers exemples de cette esthétique serait la fameuse impassibilité de Flaubert et le désir d’écrire un livre sur rien, un livre sans attaches externes et qui tiendrait par la seule force de son style.[…]

D’autres formes historiques de cette esthétique moderniste seraient : le regard clinique, disséquant du naturaliste ; la doctrine de l’art pour l’art sous ses divers déguisements classicistes ou romantiques depuis la fin du 19è siècle, l’insistance sur la dichotomie ART/VIE si fréquente à la fin du siècle où l’art s’inscrit du côté de la mort et du masculin et où la vie est tenue pour inférieure et féminine. »

Contrairement aux road movies traditionnels, Thelma et Louise n’est pas un film contemplatif, passif, « impassible» comme peut l’être le film iconique Easy Rider. Il y a des regrets, des pleurs, des doutes, des douleurs. Il n’y a pas de plaisir, de jouissance dans cette fuite désespérée mais une adaptation contrainte pour s’en sortir. Aucun renoncement, aucune soumission, mais un refus de croire à la défaite. Thelma et Louise est un film qui glorifie non pas la liberté mais la vie, et si on suit la logique moderniste, qui glorifie la femme, même si elle nous est montrée toujours, en un sens, enchaînée.


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