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The Great Moment (1944)

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Un Sturges méconnu, plus porté sur l’émotion que l’humour.

Tout comme ses contemporains et maîtres de la comédie Lubitsch et Wilder, Preston Sturges était un réalisateur cachant une profonde sensibilité sous son ironie et son humour mordant. Lubitsch ne daigna jouer ouvertement sur cette corde sensible que par intermittences au plus fort du triomphe de la Lubitsch’s Touch avec Ange (1937) qui fut un échec commercial avant de fendre l’armure avec des œuvres de fin de carrière d’une infinie tendresse comme The Shop Around the Corner (1940), La Folle ingénue (1946) ou Le Ciel peut attendre (1943). Wilder dissimulera aussi longtemps cette candeur dans des œuvres à l’équilibre ténu entre sujet scabreux et/ou sordide (Sept ans de réflexion, 1955 ; La Garçonnière (1960) ; Embrasse-moi, idiot, 1962) et émotion à fleur de peau qui là aussi se révèlerait pleinement dans ses derniers films comme dans le poignant Avanti (1972). Dans la trajectoire fulgurante de Preston Sturges, cette progression ira bien plus vite. Son goût pour les situations loufoques et les quiproquos saugrenus s’inscrit constamment dans une veine humaniste où le rire surgit plus de l’environnement des personnages que des réelles difficultés qu’ils rencontrent. C’est le couple victime d’un malheureux canular dans Le Gros lot (1940), le réformé de Héros d’occasion (1944) ou la jeune fille enceinte de Miracle au village (1944). Le film le plus représentatif de cette approche est bien sûr Les Voyages de Sullivan (1941) séparant carrément la comédie et le drame en deux parties distinctes tout en posant au final ce regard chaleureux où les amuseurs tout comme ceux qu’ils divertissent sont intrinsèquement liés.

 

 

On pouvait ainsi largement deviner qu’en penchant un peu plus la balance du côté de la noirceur que de l’humour, Preston Sturges avait en lui l’étoffe pour signer un vrai beau mélodrame. Ce sera le cas avec The Great Moment, production assez atypique au sein de sa filmographie. L’histoire narre le vrai destin du docteur William Morton, modeste dentiste régulièrement confronté à des patients récalcitrant aux affres de la douleur qu’occasionne son exercice sur eux. Son cabinet est régulièrement vide car la souffrance qui y est vécue fait fuir tout le monde. Il va chercher un moyen d’atténuer la douleur et par la même occasion de révolutionner la médecine en inventant purement et simplement les anesthésiants par son usage jusque-là inédit de l’éther. Campé par Joel McCrea (acteur fétiche de Sturges), Morton acquiert immédiatement une chaleur, une humanité et une présence attachante qui sied parfaitement aux différents tons que Sturges confère au film. Dans un premier temps le comique bat son plein entre les patients fuyant apeurés le cabinet du jeune médecin.

 

 

Les différents tâtonnements de ce dernier occasionnent d’irrésistibles moments de drôlerie comme lorsqu’un ami expérimente du gaz hilarant pour calmer les patients ou la première tentative d’anesthésie mal dosée provoquant une crise de folie. Morton lui-même va s’empoisonner à l’éther et s’effondrer dans son salon. Le film nous fait également découvrir une douloureuse époque où les opérations chirurgicales étaient un véritable calvaire pour les patients le temps d’une séquence assez insoutenable. Cela permet de saluer le mérite de Morton qui décide de mettre son invention au service de la médecine plutôt qu’à son seul profit, essuyant mépris et railleries des incrédules. Comme toujours à l’apparition d’une innovation majeure, le héros se trouve confronté aux réticents et aux profiteurs voulant s’approprier l’invention – bien que dans la réalité il est désormais établi que le docteur Crawford Long usa de l’éther avant Morton, ce dernier popularisant simplement cette pratique -, le tout dans une dernière partie nettement plus dramatique (annoncée par la narration en flash-back où l’on apprend la mort de Morton dans l’oubli de tous) où l’Ordre des médecins refuse l’utilisation de l’invention s’ils ne peuvent se l’attribuer, méprisant le statut de dentiste de Morton. La dernière scène est ainsi une des plus belles jamais filmées par Sturges, où Morton bouleversé par le spectacle d’une jeune fille allant à l’amputation à vif, décide de renoncer à l’exclusivité (et la gloire qui va avec) de son invention afin de lui éviter des souffrances d’un autre âge.

Cette force émotionnelle vient sans doute du fait que le sujet tenait particulièrement à cœur à Sturges. À l’époque encore scénariste, il fut impliqué dans le projet alors supposé être réalisé par Henry Hathaway et joué par Gary Cooper en se basant sur l’ouvrage Triumph Over Pain (1938) de René Fülöp-Miller retraçant le parcours du docteur Morton. Le film ne se fit finalement pas mais quelques années plus tard, Sturges, entre-temps passé à la réalisation, reprendra son scénario originel pour enfin mettre en images l’histoire. Au vu des triomphes de ses premiers films, la Paramount lui laissera carte blanche mais déchantera rapidement devant la noirceur inattendue du traitement alors que le studio attendait une grande comédie dans la lignée des sorties précédentes de Sturges. Tourné en 1942, le film ne sortira que deux ans plus tard charcuté au montage et ainsi défiguré, sera le premier échec commercial de Sturges, amorçant pour lui un lent déclin.

Titre original : The Great Moment

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Durée : 90 mn


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