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Sous le plus petit chapiteau du monde

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« Sous le plus petit chapiteau du monde » est un pastiche « haut en couleurs », bien qu’en noir et blanc, une farce au comique destructeur qui décrit jusqu’à la caricature les soubresauts de vie d’un cinéma miteux de quartier réactivé le temps d’en permettre la vente fructueuse. Un monument hilarant d’autodérision.

 

Les prémices d’un succès commercial

Le titre du film annonce déjà la couleur. Il joue sur le consensus d’auto-dérision et la litote proprement« british » qui prend ironiquement à contre-pied le film de Cecil B. de Mille réalisé 4 ans auparavant : Sous le plus grand chapiteau du monde.

Ici,la pantalonnade,dans la continuité des comédies décapantes des studios Ealing, offre une perspective historique inédite sur l’époque où il se situe : les années 50. L’écran du « Bijou » est étroit comparé à ceux des théâtres de cinéma de la modernité.Il est conçu pour programmer des « vieilleries », reliques d’un âge d’or du cinématographe comme ce film muet que le projectionniste, le portier et la caissière se repassent dans un moment de recueillement commémoratif.

A l’époque,les particuliers qui possédaient un téléviseur avaient pour habitude de rester à la maison plutôt que d’aller au cinéma pour s’éviter d’affronter les queues interminables même si « faire la queue » a toujours été considéré comme une institution au pays de la perfide Albion.

Un couple de classe moyenne désargenté, les Spenser (Bill Travers & Virginia Mac Kenna), hérite d’un vieil oncle un antique cinéma de quartier laissé à l’abandon, « le bijou », dans les Midlands ; criblé de dettes et de toiles d’araignées. Ils viennent malencontreusement à le confondre, dans l’euphorie de l’héritage, avec le « Grand », un immense complexe cinématographique moderne dans la vicinité trustant tous les clients.

Inapte à rénover et à mettre aux normes ce « trou à puces » (fleapit), le couple, sur l’indication avisée d’un notaire, fait mine de rafraîchir le lieu, aidé en cela par son personnel décati, en vue de le rouvrir au public pour contrer l’offre d’achat dérisoire du concurrent déloyal un magnat local (Francis de Wolff) qui veut prendre possession du bâtiment délabré pour le raser et en faire un parking attenant à son complexe. Le passage d’une voie ferrée condamne le cinéma à la dégradation. Le personnel doit composer avec les difficultés que leur impose la marche inéluctable du progrès tout en conservant ce regard nostalgique sur un passé indissoluble.

 

Le « Bijou », un monument d’auto-dérision

Arborant une enseigne lumineuse passablement déglinguée et une façade décrépite, le Bijou est un décor de plateau qui reconstitue un haut-lieu du music-hall au tournant du vingtième siècle avec son auditorium, ses rangées de sièges engoncés, sa fosse d’orchestre et sa scène caractéristique et un écran sans âge conçu pour diffuser des films de l’époque héroïque du cinéma. Le « Bijou » programme des séries B de western poussiéreuses du type Hoppalong Cassidy où les cowboys caracolent à la poursuite des indiens en d’interminables cavalcades ironiquement relayées par le boucan d’enfer du train qui passe à intervalles réguliers sur une voie ferrée surplombant l’édifice ; le faisant branler sur toute sa charpente depuis ses fondations jusqu’aux lustres. Mr Quill, le projectionniste qui noie sa mélancolie dans l’alcool, s’arc-boute de tout son corps pour agripper son projecteur comme dans un rodéo afin d’ atténuer les sautes d’images intempestives sur l’écran tandis que le grondement du train couvre le vrombissement de l’appareil de projection.

Cinéma de quartier en piteux état,ce que l’on nommerait un « cinoche du coin » en totale déréliction , « le Bijou » retient cette nostalgie surannée d’un passé marqué par l’efflorescence du vaudeville et du music-hall du début du XXème siècle. Sa structure vacille sur sa base à l’image des trois fossiles qui sont les « gardiens du temple » et de la flamme cinéphile.

 

Un trio facétieux de « fossiles », gardiens du temple

A travers Mr Quill, projectionniste septuagénaire rustre, Peter Sellers trouve un de ses rôles-caméléons qu’il affectionnait. Excentrique en diable, il est porté sur la boisson qui lui fait « gâcher de la pellicule ». « Old Tom »(Bernard Miles), portier un tantinet gâteux en quête de sa livraie et homme à tout faire au dévouement« machiavélique » développe, quant à lui, un net penchant à prendre au pied de la lettre ce qu’il entend en catimini. Cerise sur le pudding,sortie de ses rôles de « bourgeoise de campagne » et avant d’emprunter pour de bon la défroque de Miss Marple, Margaret Rutherford(Miss Sazakalee), enfile le costume de caissière-ouvreuse « sauvant les apparences » . Elle se retrouve confondante de vérité et irrésistible dans ce rôle farfelu et loufoque à souhait qui lui sied comme le deuil à Electre.

 

Nostalgie versus modernité

La réouverture inopinée du vieux « kinéma » laissé à l’abandon réveille des dissensions intestines au sein du personnel où chacun entend garder son pré-carré sans empiéter sur les prérogatives de l’autre. Les chamailleries entre le projectionniste et la caissière sont une vieille « lune » qui reflètent la réalité de statuts contradictoires.

Le héros du film est cet établissement vétuste, vestige encore debout d’un passé révolu.Tout un microcosme pittoresque gravite autour de ce lieu baroque d’un autre temps qui n’a rien perdu de son vernis ni de son caractère d’antan.Comme le gréement et la mâture endommagés d’une caravelle, le personnel s’attelle de concert à rafraîchir la charpente du cinéma dans un effort pathétique pour le sauver de la ruine et lui insuffler ce supplément d’âme.

Chaque ville d’Angleterre possédait alors un de ces vestiges chargés d’histoire reconvertis par la suite en supermarchés ou en établissements de jeux émergents. L’appareillage de projection antédiluvien s’inscrit dans cette nostalgie entêtante participant du charme d’un passé révolu en lutte contre une modernité aseptisée. Son utilisation donne lieu ici à une parodie burlesque où s’accumulent les gags en un festival de dérision déchaînant une franche hilarité générale.

 

Une accumulation de gags dignes du meilleur « slapstick »

Dans un amoncellement de grosse farce et de bouffonnerie digne du meilleur « slapstick »,le burlesque incantatoire inventorie tous les avatars de pannes mécaniques et cafouillages possibles à la table de projection : le celluloid qui casse, la bobine de remplacement qui n’est pas placée à temps sur le projecteur, le bourrage du film, son montage à l’envers, les sautes d’images,l’échec de mise au point, une synchronisation labiale défaillante interpolant les voix masculines et féminines, les accélérés involontaires qui emballent l’histoire…

Le couple Spenser rivalise ainsi d’ingéniosité pour faire consommer davantage le public. Comme dans cette scène inénarrable où Old Tom le portier, homme à tout faire, pousse malicieusement le chauffage au cours d’un film se déroulant dans un désert pour faire se ruer les spectateurs sur les boissons à l’entracte.

 

Un public de spectateurs rendu hystérique par l’invasion du « petit écran » dans les foyers

En montrant les multiples facettes d’une faune de spectateurs indisciplinés, « Sous le plus petit chapiteau du monde » anticipe involontairement sur les innovations technologiques avant le digital qui vont pérenniser un public rendu de plus en plus capricieux face à la concurrence. Le grand écran, le technicolor, le cinémascope, le son stéréophonique, le procédé « sensurround » qui verra le jour une décade après, le déferlement de la télévision dans les foyers participent de cette mutation obligée.

Ce n’est pas dit explicitement dans le film mais la forte pénétration de la « TV » dans les foyers individuels précipite la désaffection des cinémas déjà probante dans l’immédiat aprèsguerre. Au Royaume-Uni, la télévision est arrivée très tôt dans les foyers pour compenser le confinement du blitz. L’industrie du cinéma britannique était déclinante depuis les restrictions d’après-guerre. Les complexes cinématographiques, avant même l’arrivée des « multiplex », se devaient d’être compétitifs pour rapatrier le public dans leurs établissements. Le grand écran, le cinémascope étaient une parade pour contrecarrer l’exiguïté et l’équarrissage de l’écran télévisuel contribuant ainsi à drainer à nouveau un public vers les salles obscures. C’est ainsi que les studios escomptaient reconquérir une audience versatile.

Sous le plus petit chapiteau du monde se présente comme un bastion, un rempart de résistance , un havre de nostalgie face à la déferlante de la télévision et des technologies émergentes avant-coureuses qui annoncent le digital et une vision stérilisante des films. La farce caustique dépeint la lutte acharnée pour s’adapter face à l’irréversible assaut du commerce de masse des cinémas regroupés en chaînes franchisées. C’est aussi l’avènement de la télévision et son invasion dans les foyers qui est le principal adversaire de cette nouvelle vague de cinémas. Les personnages de genre de second plan jouèrent un rôle considérable dans le succès commercial retentissant de cette comédie qui reflète l’esprit Ealing de pure fantaisie.

 

Titre original : The smallest show on earth

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Durée : 81 mn


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