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Rencontre avec Richard Brouillette

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Il est devenu tellement compliqué de comprendre l´économie que nous, simples citoyens, baissons les bras. Richard Brouillette éclaire nos lanternes sur la politique néolibérale qui nous gouverne dans son passionnant film, « L’Encerclement ».

Vous avez rencontré un franc succès à la Berlinale, trois projections à guichet fermé, énormément d’articles élogieux, est-ce parce que les allemands sont plus conscients des enjeux du néolibéralisme ?

Je ne connais pas très bien l’Allemagne. Mais, j’ai l’impression qu’ils ont toujours eu un capitalisme de cogestion entre les syndicats et le patronat. Il y a toujours eu cette idée qu’il fallait prendre une décision collectivement, alors peut-être sont-ils très mal à l’aise dans le néolibéralisme, où finalement on veut la mort des syndicats et tout privatiser, même les services publics.


Quel a été le point de départ de L’Encerclement ?

C’était en 1995, je venais de terminer mon premier film (Trop c’est assez) et au même moment sortait l’article d’Ignacio Ramonet sur la pensée unique. Je travaillais alors sur un projet, dont le point de départ avait été ma lecture du livre d’Alain Finkielkraut La Défaite de la pensée (1987). J’avais accroché un peu là-dessus, sur l’idée que le modernisme hérité des lumières avait été battu en brèche par les postmodernes et était très malmené depuis plusieurs années. Mais peu à peu le texte de Ramonet que j’avais lu m’avait travaillé et j’y faisais de plus en plus référence. J’ai réécrit le projet par rapport à la pensée unique néolibérale, ce qui à l’époque était une analyse assez lucide. Ignacio Ramonet était le premier à identifier le monolithisme de la pensée politique qui s’est installé suite à la défaite des régimes communistes en place dans les pays de l’Est. Quant à moi, je me rendais compte aussi qu’au Québec le discourt dominant, aussi bien des partis dits de gauche que des syndicats ou des universitaires, était : « Ah oui, c’est fini les socialistes, il faut arrêter de rêver maintenant, passons aux choses sérieuses ! ».

Nous avions ce même discours en France, ce même débat, le capitalisme avait gagné, il n’y avait qu’une voie…

Oui, tout à fait… aux Etats-Unis aussi, d’ailleurs on annonçait la fin d’histoire… (rires), la troisième voie de Tony Blair qui était la première en fait… ça m’agaçait royalement. J’avais envie de dénoncer ce discours. De cet ancien projet il ne reste dans L’Encerclement que six chapitres sur l’éducation. J’avais fait une longue recherche de quatre ans, parce que le film touche à plusieurs sous-thématiques qui sont devenus les chapitres dans le film. J’ai commencé à tourner en 2000 à Paris, ça fait donc dix ans, mais ce qui est incroyable c’est que 98% de ce que disent les intervenants dans le film est toujours d’actualité.

Face au néolibéralisme, que peut faire le citoyen lambda ?

Il y a plein de choses à faire, moi je garde toujours espoir. En France ou dans d’autres pays en Europe qui ont des mouvements sociaux importants, il y a des seuils qu’on ne peut pas franchir. Les gouvernements ici ont quand même peur de la rue, ils ne vont pas trop provoquer les choses, tandis qu’en Amérique du Nord, ils font ce qu’ils veulent. Mais il y a des choses qu’on peut faire au niveau écologique, au niveau politique. On peut étudier, débattre, agir, on peut décider de ce que l’on fait avec son argent plutôt que de l’investir dans des fonds de pension spéculatifs qui vont contribuer à nourrir la machine folle.

Où va ce système financier, cet encerclement mis en place par les néolibéraux ?

Je pense que le système va vers sa ruine, malheureusement pour l’humanité. J’ai l’impression que la crise n’a pas encore vraiment eu lieu. Les états sont venus à la rescousse du système financier, bancaire et du système industriel, mais ils n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre. Il y en a beaucoup qui sont en banqueroute, que ça soit Dubaï ou la Grèce, deux pays très différents. A cause de toutes les déréglementations, à cause du fait que le système monétaire international a complètement changé, c’est-à-dire que les banques centrales sont devenues indépendantes, ce n’est plus le politique qui contrôle la monnaie et les finances. Il n’y a plus de lien entre le trésor public, la banque centrale et le Ministère des finances. Avant tout était intégré, l’état contrôlait sa dette souveraine, maintenant ce sont les banques privées qui contrôlent les dettes des états. Le système qui est en train de s’emballer court à sa perte.

Les banques dirigent-elles le monde ?

Essentiellement, bien sûr. Le début de crise qu’on a eu est dû à une hyper concentration de choses qui était déjà concentré, c’est-à-dire que les banques les plus fortes ont racheté les banques les plus faibles. Elles ont aussi mis la main sur toute une partie de l’industrie. A titre d’exemple, aux Etats-Unis l’industrie automobile a été rachetée à rabais par ces méga banques. En plus, elles contrôlent les dettes des états qui sont venus à leur rescousse, c’est une espèce de système absurde. Les banques se font aider par l’Etat mais ce sont elles qui lui prêtent de l’argent, ils s’endettent les uns les autres.

L’Encerclement donne l’impression que tout le monde est lié, les politiques, les financiers, que le pouvoir est aux mains d’un petit nombre, y a-t-il une stratégie globale ?

Parfois des spectateurs en sortant de mon film me parlent « d’une théorie de la conspiration », mais je ne vois pas les choses comme ça. Pour moi, c’est très simple, ce sont des gens qui veulent faire plus d’argent, plus qu’ils en ont déjà. Parfois même ils vont faire des guéguerres entre eux. C’est certain, qu’ils ont un système, où ils peuvent dégager le plus de profit possible et avoir le plus de pouvoir possible. Effectivement, ils sont copains copains, « oui, tu ne pourrais pas me déréglementer les télécommunications ; tu ne peux pas me libéraliser ce secteur de santé comme ça on peut introduire les assurances privées au Canada » etc. II y a des copinages comme ça, il y a des grosses pressions aussi, les « think tanks » (cercles de réflexion et puissants lobbies) jouent ce jeu-là.

Comment avez-vous choisi vos intervenants, les avez-vous lus avant de les rencontrer ?

J’ai d’abord lu leurs écrits. J’ai fait à peu près vingt-cinq entrevues, et je me suis rendu compte qu’il y avait ceux qui écrivaient mieux qu’ils ne parlaient. Il y a aussi des thèmes ou des sujets que j’ai mis de côté parce que je trouvais que ça s’insérait mal dans la structure du film. Il y avait toute une partie sur la cybernétique par exemple. Il y a toute une partie géopolitique aussi au début du dernier chapitre sur l’humanisme militaire qui faisait vingt-cinq minutes environ. Maintenant, il fait à peine dix minutes, j’ai taillé dans le gras.

Comment avez-vous procédé pour les entretiens ?

Pour la plupart, ils n’ont pas eu les questions en avance. De toute façon ils parlaient d’un domaine sur lequel ils avaient déjà écrit, avec lequel ils étaient à l’aise, j’arrivais quand même avec des questions précises. J’avais en face de moi des pointures qui abordaient des sujets complexes. Je tournais en pellicule avec une autonomie de onze minutes, la durée d’une bobine, donc il faillait être efficace, concis et précis. Je laissais toutefois une place à l’improvisation, de temps à autre une question surgissait comme ça. De manière générale, je posais une question et ils partaient pour onze minutes. Je me souviens que Jean-Luc Migué, le spécialiste de la théorie des choix publics, dès que la caméra commençait à tourner, ne me laissait même pas le temps de poser ma question, qu’il parlait déjà.


Noam Chomsky

Le choix du plan fixe, sans plan de coupe était-il défini dès le départ ?

Oui, on peut faire beaucoup plus avec des entretiens et je ne voulais pas mettre beaucoup de « lubrifiant visuel », c’est-à-dire des images d’archives, des extraits illustratifs, etc. Cela me pose problème, esthétiquement, quand on fait des films d’entretiens, il faut laisser toute la place possible à la parole surtout avec des gens de cette qualité. C’est la pensée qui s’articule sur le temps, on ne peut pas arriver à exprimer une pensée complexe en trente secondes et puis mettre un plan de coupe dit « dynamique », c’est assez agaçant quand je vois ça à la télé.

Curieusement pour un documentaire vous n’avez pas recours à la voix-off.

Tous mes choix artistiques sont à l’opposé du schéma esthétique général de la télévision : dynamique, avec une voix-off, des images d’archives surabondantes, l’identification des intervenants, etc. J’ai voulu faire l’inverse. C’est drôle parce que les gens qui voient le film, disent que ce n’est pas un film, que c’est comme un livre, ou comme une émission de radio, que ça n’a rien de cinématographique. Moi je pense tout à fait le contraire, une chose comme ça ne peut exister qu’au cinéma.

Est-ce que pour vous les films comme Avatar ou Démineurs sont les films de propagande d’humanisme militaire, le sujet abordé dans votre film?

Je ne les ai pas vus, mais il y a beaucoup d’exemples, quand je vois les films américains d’Hollywood, je me dis, tiens, ça annonce une guerre, ils ont fait pas mal de films sur l’Iran récemment, ils préparent le terrain. C’est sûr, que le gouvernement en Iran n’est pas idéal mais en même temps ils sont « encerclés » par les américains. C’est pareil avec les russes, les américains ont commencé à les encercler un peu partout, en Ukraine, en Géorgie avec leurs bases militaires et puis de financer les guerres comme celles de la Tchétchénie. C’est sûr, que les revendications des tchéchènes sont justes mais il faut voir au niveau politique et géopolitique, où ils prennent leurs armes, où ils prennent leur argent, c’est l’Arabie Saoudite, le Pakistan, les Etats-Unis… C’est toujours cette mouvance islamique qui est instrumentalisée par les américains.

Aujourd’hui la fiction n’aborde plus ces problèmes comme dans les années 70, c’est grâce au documentaire qu’on revient aux sujets militants. Quel cinéma vous a inspiré ?

Pour ce documentaire c’est surtout L’Héritage de la chouette de Chris Marker, Pierre-André Boutang, L’Abécédaire de Deleuze, et en général Dziga Vertov qui est mon cinéaste préféré, puis Godard, Gilles Groulx, il y en a plein !

 


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