Luc Moullet : Essai d’ouverture à Beaubourg

Luc Moullet : Essai d’ouverture à Beaubourg

A l’inverse de la bouteille de Coca Cola d’Essai d’ouverture, au contenu difficilement accessible mais au contenant disponible partout, le cinéma de Luc Moullet est aussi difficile à trouver (pas de diffusion télévisuelle, peu de copies circulant en salle, de rares DVD édités) qu’accessible par son humour, sa sincérité et son immédiateté. L’injustice est rattrapée en ce mois de Mai 2009 par le Centre Georges Pompidou, qui présente une intégrale de l’œuvre du plus méconnu mais plus drôle des cinéastes de la Nouvelle Vague. L’occasion pour nous de revenir sur la carrière d’un grand critique et d’un cinéaste atypique, en passant au crible son actualité pléthorique et en allant lui poser quelques questions sur la cinéphilie, Henry James, la mort de JLG, ou la natation.


Article de Victor Lopez


André S. Labarthe, venant à Beaubourg pour présenter Le Système Moullet, dernier né de sa série des Cinéastes de notre temps, lors de la rétrospective « Luc Moullet : Le Comique en contrebande », s’avance devant une salle remplie, chapeau vissé sur le tête et dernier exemplaire du Monde à la main, et annonce : « Luc Moullet est partout. Tout à l’heure, en achetant le Monde, j’ai même cru qu’ils lui consacraient un numéro spécial. En fait, ce n’était que le supplément économie, mais cette thématique étant tellement au cœur de son système que j’ai pu me laisser tromper ». Et il est vrai qu’il est à la fois étonnant et enthousiasmant de voir le centre Georges Pompidou mettre autant de moyens pour célébrer celui que son sens de l’économie artisanale a fait surnommer « Moullet bout de ficelle ».

Car en plus des trente-huit films présentés (soit les 35 du réalisateurs, les deux documentaires qui lui sont consacrés et Le Rebelle de King Vidor qu’il a choisi), tous introduits par Moullet, accompagné de prestigieux invités (Raoul Ruiz, Philippe Katerine, Jeanne Balibar, les frères Larrieu, etc.), l’intégrale est complétée par une actualité éditoriale conséquente, avec la sortie de trois ouvrages (un entretien avec le cinéaste, Notre Alpin Quotidien, et deux volumineux ouvrages critiques, Piges Choisies et Le Rebelle de King Vidor), et de l’édition en DVD de films jusqu’à présent presque invisibles : Moullet en Shorts, qui rassemble dix courts métrages, et ses deux derniers films : Les Naufragés de la D17 et Le Prestige de la mort. Le cinéphile n’a alors plus aucune excuse pour ignorer l’œuvre de Moullet. Mais au vu de l’affluence à Beaubourg et de l’enthousiasme du public très réceptif à l’humour pince-sans-rire du monsieur, on peut avancer que le pari est gagné.


 

 
Jusqu’à présent, Moullet était finalement presque plus connu des universitaires et cinéphiles pour ses articles dont l’humour ne cachait jamais la profonde connaissance de l’œuvre et la précision de l’analyse au sein des Cahiers du Cinéma des années 50 et 60 que pour son travail de cinéaste à proprement parler. Le plus jeune des jeunes Turcs des Cahiers n’est pourtant pas le dernier à passer à la réalisation, puisqu’il tourne son premier court, Un Steak trop cuit, en 1960, dans la foulée d’A bout de souffle (c’est suite à sa critique que Godard lui présente Georges de Beauregard, qui produit alors son film). Il réalise Brigitte et Brigitte, son premier long, en 1966, qui s’inscrit encore dans l’imaginaire de la nouvelle vague, avec ses personnages d’étudiantes débarquant à Paris et ses décrochages cinéphiliques, avant de signer Les Contrebandières, dans lequel l’univers de son premier film est développé dans une géographie fantaisiste qui transforme les Alpes en décor imaginaire et assoit définitivement l’univers de Luc Moullet cinéaste. Le véritable point d’orgue de cette période est Une Aventure de Billy le kid, faux Western avec un Jean-Pierre Léaud halluciné, et véritable trip physique et métaphysique, indécidable mélange d’humour burlesque et de lyrisme Vidorien.

Suivent au tournant des années 70 et 80 trois grands films, que Louis Skorecki évoque en ces termes : « À un jeune cinéphile qui voulait en savoir plus sur Moullet, j’ai répondu : Essayez de voir sa trilogie personnelle (pour ne pas dire “ autobiographique ”, un terme qui va mal à Moullet), une trilogie qui n’en est pas vraiment une : Anatomie d’un rapport, Genèse d’un repas, Ma première brasse, vous verrez, c’est tout simplement sublime de drôlerie, de simplicité, de génie timide et décalé ».




L’œuvre de Moullet s’écrit ici à la première personne, et tend à ne rien cacher, tant le cinéaste semble vouloir tout entier s’y glisser : de sa famille à sa sexualité, de son métier à ses passions, de son enfance à ses voyages… Mis à part Jean Eustache, peu de cinéastes se sont autant mis à nu devant la caméra (et peut-être plus encore Moullet qu’Eustache, puisqu’il n’hésite pas à prendre l’expression au sens littéral). Le court lui réussissant, avec Ma Première brasse (réalisé à ses 43 ans, le film fait 43 minutes), Moullet se fait spécialiste dans les années 80 d’une forme très brève, avant de revenir au long métrage en 1987 avec La Comédie du travail, déconstruction absurde des assédics, puis avec Les Sièges de l’Alcazar, hommage gentiment moqueur à l’âge d’or de la cinéphilie, ou Parpaillon, téléfilm de 1993 sur un relais cycliste dont la structure, basée sur le gag, rappelle le cinéma de Tati. Moullet jongle depuis entre long et court, sans oublier pour autant son activité critique.

En attendant la sortie en janvier de La Terre de la folie, son dernier documentaire, présenté à La Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, le laboratoire se penche donc sur une œuvre riche et multiple, didactique et comique, intellectuelle et terrienne, inégale mais réellement passionnante, et surtout toujours à l’image de son sympathique auteur.

Bonne lecture !



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