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Rencontre avec Lucrécia Martel

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La réalisatrice argentine poursuit sa thématique des bouleversements intérieurs avec La femme sans tête, qui n´avait pas manqué de diviser lors du dernier festival de Cannes. Elle évoque pour nous le nouveau cinéma argentin, la lutte entre classes sociales… et son amour des films d´angoisse.

A l’origine de « La femme sans tête », il y a un accident et sa dissimulation…

A Buenos-Aires, une jeune fille aisée avait écrasé un enfant et pris la fuite. Quand elle est allée demander de l’aide à sa famille, celle-ci a essayé de savoir ce qui s’était passé exactement, et ensemble, ils ont mis en place toute une opération de dissimulation de l’accident. Ce qui était un tragique accident s’est transformé en condamnation de toute une vie pour cette jeune fille. Écraser quelqu’un de manière accidentelle est une chose, la réaction de la famille en est une autre. Ce qui m’intéressait, c’était le mécanisme de la construction sociale du crime dans les milieux aisés, qui ne verront jamais l’intérieur des cellules de prison, pleines de gens défavorisés. Ce système de « dilution » de la responsabilité au sein d’une famille ou d’une classe sociale est exactement le même que celui que nous avons connu sous la dictature en Argentine. Il s’agit de faire comme si rien ne s’était passé. Mon intérêt majeur, dans ce film, était de voir comment se construit ce système de complicité. Il ne s’agit pas d’un assassin qui creuse un trou pour cacher le corps ; ici, c’est beaucoup plus raffiné.

La différence entre les classes sociales est-elle typique de l’Argentine actuelle ?

On la retrouve beaucoup en Argentine, oui, et toute la situation s’aggrave à partir du moment où l’écart se creuse entre les classes. C’est encore plus grave lorsque cet écart est ethnique, car la méconnaissance de l’autre est encore plus grande. Mais je ne pense pas que ce phénomène ne puisse pas se produire en France, par exemple. Il me semble que cet écart se creuse de plus en plus en Europe également. On le voit même au sein des différents quartiers de Paris, ghettoisés pour certains. Cela va dans le sens d’une normalisation de la différence, ce qui rend tout cela encore plus terrible.

Une personne pauvre ne pourrait pas commettre un tel crime et s’en tirer…

Bien sûr que non. Une chose très intéressante, c’est qu’il y a une responsabilisation du crime uniquement lorsqu’il est ponctuel, immédiat. Ce crime immédiat, c’est le seul que puisse commettre une personne pauvre. Alors qu’un gouvernement qui appauvrit et tue tout un peuple sur une période de vingt ans, ce n’est pas vu comme un crime ! Les définitions actuelles du bien et du mal ne sont d’aucune utilité.

Du coup, vous pensez que l’histoire tend à se répéter à l’infini ?

Pensiez-vous que la France allait être dirigée par un président de droite ? (rires) Connaître l’histoire devrait pouvoir empêcher que ses sombres chapitres se renouvellent. Mais c’est un peu plus compliqué que ça…

Après l’accident, le personnage principal, Veronica, semble avoir une vision biaisée de la réalité…

L’un des aspects du film, plus terrifiant et mystérieux, est celui de se retrouver dans un fait violent qui entraîne une désorganisation de la perception. Au nord-est de l’Argentine, existe une croyance populaire qui voudrait que, lors de telles circonstances, l’âme se détache du corps. Pour moi, le personnage de Veronica pourrait être aussi bien mort que vivant, comme un zombie qui traverse son propre monde et éprouve des difficultés à le reconnaître.

Il y a un côté cauchemardesque dans le film. Était-ce voulu ?

Il est vrai que je m’intéresse énormément aux codes et à la grammaire du film d’horreur. Malheureusement, celui-ci peut s’avérer très conservateur, mais il y a une certaine construction de l’espace et du son qui, pour moi, est idéale pour retranscrire le phénomène d’altération de la perception. Il me paraissait important de reprendre certains de ces codes pour La femme sans tête.

Notamment avec le son, qui crée souvent un brouhaha autour de Veronica. Pour retranscrire son état ?

Oui. L’idée majeure était que tout le film se déroule dans sa tête, comme si le spectateur s’y trouvait aussi. Le son a donc évidemment été construit d’une façon très subjective.

Tout est donc dans sa tête… Au final, est-ce important de savoir si oui ou non elle a tué ?

Non, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de le savoir de manière certaine. Si on en était sûr, le comportement de sa famille serait carrément mafieux ! Ce qui est intéressant, c’est la manière dont réagissent ses proches sans même connaître les véritables tenants et aboutissants de l’affaire.

Mais comment Veronica peut-elle continuer à vivre dans cette ignorance ?

C’est terrible, justement ! Sa famille, sous prétexte de vouloir la protéger, fait d’elle une personne condamnée à vie ! Car personne n’en parlera plus jamais. Ce qu’elle va devenir ? Ce serait intéressant de le savoir…

Qui est-elle, pour vous ? Comment la définiriez-vous ?

Pour moi, c’est un véritable zombie, un mort-vivant.

Elle fait parfois penser, ne serait-ce que physiquement, à certains personnages de Gena Rowlands dans les films de Cassavetes, notamment Faces ou Une femme sous influence. Un certain état d’être, une manière éthérée de traverser les événements…

En réalité, j’ai plutôt pensé à quelques aspects du personnage féminin de Sueurs froides de Hitchcock : l’idée de changer de couleur de cheveux pour changer d’identité, par exemple, est un petit clin d’œil. Mais il se pourrait bien que Cassavetes ait eu une influence, même inconsciemment, sur moi ; je l’aime beaucoup !

A côté de l’aspect fantastique, on trouve un côté presque documentaliste, dans la peinture des petites gens notamment. Votre cinéma est-il représentatif de la vie en Argentine ?

Pour moi, La femme sans tête est un film totalement artificiel. Les plans auxquels on peut s’identifier ne reflètent donc pas la réalité. Peut-être dans les dialogues… Mais je ne fais aucun effort de naturalisme. Je suis surprise que vous ayez vu ça dans ce film !

Pas de manière générale, mais sur certaines scènes, oui…

Il est vrai que pour contrebalancer l’aspect fantastique du film, il fallait faire appel à des éléments plus réalistes.

La femme sans tête poursuit-il une thématique entamée avec vos deux précédents films, ou représente-t-il un véritable tournant ?

Il me semble que mes trois longs-métrages revendiquent une réflexion autour du corps et de la morale. Mais je n’ai jamais eu l’idée de construire une trilogie. Quand j’ai fini La femme sans tête, j’ai ressenti qu’il fallait que je marque une pause vis-à-vis de ce thème. Je ne sais pas si cela sera définitif, mais pour l’instant, il faut que je passe à autre chose !

D’autres projets en cours ?

Oui !

Dont vous pouvez parler ?

Oui ! Je travaille sur un film de science-fiction qui traite de l’invasion des Indiens dans Buenos- Aires, et que je vais tourner pour la première fois dans la capitale argentine !

On sentait jusqu’à présent un attachement au Nord-Est du pays, dans lequel vos trois films se déroulent…

Oui, j’y suis née ! J’y ai vécu la majeure partie de ma vie, et le fait de quitter la région a provoqué chez moi une sorte de fascination ; il fallait que je recrée ce monde que j’avais laissé derrière moi. J’y aime la nourriture, toute ma famille s’y trouve, je m’en sens très proche.

Un critique chilien, Joel Poblete, disait en 2006 que vous apparteniez à la famille du « nouveau cinéma argentin ». Qu’en pensez-vous ?

Sans aucun doute, je fais partie d’un groupe de gens qui ont commencé le cinéma en Argentine au même moment. Mais il ne me semble pas que nous partagions un discours commun, soit-il politique, philosophique ou même esthétique. Je n’ai pas l’impression de faire partie d’un « mouvement ». Je les considère comme mes collègues, oui, mais je ne pense pas que l’on puisse parler d’une famille. Les critiques aperçoivent souvent des similitudes dont nous ne sommes même pas conscients !

Votre cinéma est-il politique ?

C’est la seule raison pour moi de faire du cinéma ! Mais je ne me sens pas partisane, j’ai plutôt le sentiment d’appartenir à une communauté.

Quid de votre participation au jury du festival de Cannes, et de la sélection de deux de vos films à Cannes ? Cela souligne-t-il un intérêt porté à votre cinéma à l’échelle mondiale ?

C’est toujours un sentiment de reconnaissance, bien entendu, et une belle occasion de trouver un distributeur pour le film. Mais en termes de ce que peut signifier un film pour l’humanité, un festival n’a aucune importance. Un festival permet la visibilité d’un film, ce qui est déjà énorme, et de côtoyer des gens qu’on admire beaucoup !
Je me retrouve dans la catégorie du cinéma d’auteur. Si j’aime un film, peu m’importe de savoir s’il a été sélectionné dans tel ou tel festival. Mais encore une fois, un festival est un formidable vecteur pour la distribution des films !

« Ce que peut signifier un film pour l’humanité ». Croyez-vous qu’un film puisse influer sur la marche du monde ? Ce serait merveilleux…

… ou absolument horrible ! (rires) Peut-être parce que nous ne sommes plus à l’époque des grands héros, il faut sauver les gens individuellement. Sur un film, on concentre d’énormes efforts financiers et de temps, et le résultat peut parfois être hasardeux. Alors, quand un spectateur aime mon film, le préfère à d’autres, je me sens « sauvée ». Et je me dis que quelqu’un qui aura été touché par mon film pourra avoir le même sentiment !


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