Portrait au crépuscule

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<< L´enfer, c´est les autres >>. Ou leur indifférence. Partant de ce constat, Anguelina Kinonova réalise un premier film étrangement envoûtant.

Marina travaille comme assistante sociale dans une petite ville du sud de la Russie, Rostov-on-Dom. Un talon cassé et la voilà plongée en plein cauchemar : une serveuse nonchalante refuse de lui appeler un taxi, de jeunes délinquants chapardent son sac à main, des passants lui rient au nez, des policiers corrompus jusqu’à la moelle lui demandent ses papiers. Elle ne les a pas, alors ils l’embarquent. Et la violent. De cette agression sexuelle d’une brutalité glaçante, aucune image n’est dévoilée. L’écran reste noir. Seuls les hurlements de Marina parviennent à nos oreilles comme autant de coups de poing. Caricatural ? Excessif ? Tiré par les cheveux ? Peut-être, mais il n’empêche : ces premières scènes font froid dans le dos.

Sans doute fallait-il être originaire de Rostov-on-Dom pour traiter les habitants de cette région avec tant de mépris et d’amertume. Comme Markus Schleinzer dans Michael, la réalisatrice Anguelina Nikonova s’attarde sur l’un des maux les plus dérangeants des sociétés occidentales contemporaines : l’indifférence. Celles des passants, bien sûr, qui abandonnent la jeune femme à son sort et la fuient comme une pestiférée. Celle de son mari, qui ne s’inquiète pas de son absence et l’accueille au petit matin comme si de rien n’était. Celle de ses amis, enfin, qui osent la qualifier de « femme comblée », elle qui a un époux, un appartement et un boulot. Et quel boulot ! Marina s’occupe d’enfants battus ou violés par leurs parents : les mêmes que dans Polisse de Maïwenn, mais en puissance dix. Et puis, à quoi bon vouloir aider son prochain ? « Les monstres engendrent des monstres », finit-elle par reconnaître.

Avec les moyens du bord (deux appareils photo Canon Mark II), la jeune réalisatrice parvient à restituer cette misère urbaine et à instaurer une ambiance nauséeuse, renforcée par un usage quasi-permanent de la caméra à l’épaule. Elle dépeint un paysage désolant et désolé, où tout est abject, les êtres humains autant que les lieux. Un enfer. Portrait au crépuscule a tout d’une déclaration de guerre à la société russe actuelle, dominée par la corruption, la violence, l’individualisme, l’alcoolisme et le je-m’en-foutisme.

Et puis il y a ce revirement : Marina, résolue à se venger de celui qui l’a agressée, le suit jusqu’à chez lui, tesson de bouteille à la main. Ils se retrouvent face à face, dans l’ascenseur. Mais au lieu de l’égorger comme elle avait prévu de le faire, voilà que la jeune femme lui saute dessus et lui fait une fellation. Il n’en revient pas. Nous non plus. Plus étonnant encore, elle décide de s’installer chez son tortionnaire et sa famille de dégénérés. De cette histoire absurde, à la limite du tolérable, Anguelina Nikonova réussit à tirer un beau portrait de couple. D’un côté, il y a Andrey, cet homme au physique à la fois imposant et grossier (incroyable Sergeï Borissov). De l’autre, Marina, cette femme dont on ne parvient pas à comprendre les intentions. Elle lui dit qu’elle l’aime, il la frappe. Elle l’embrasse, il la repousse. De leur amour fragile, elle ne conservera qu’une photographie, un portrait pris au crépuscule. « Les monstres engendrent des monstres », disait-elle. En y regardant de plus près, il se pourrait qu’elle ait raison : le grand-père d’Andrey, réduit à l’état de légume, était autrefois une brute, lui aussi. Auprès de son bourreau, l’assistante sociale redécouvre enfin passion et compassion. Jusqu’à cet instant de grâce, où une larme s’écoule lentement sur la joue du flic taciturne. Preuve que la bête est humaine, envers et contre tout.

Titre original : Portret v sumerkak

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Durée : 105 mn


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