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Passion immortelle (A Song of love, Clarence Brown, 1947)

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Les histoires d´amour finissent mal en général. Mais au son de la « Rêverie » de Schumann et en compagnie de Katharine Hepburn, la pilule passe toute seule.

Les grandes histoires d’amour cinématographiques ont souvent une saveur supplémentaire lorsqu’elles ont pour héros des personnes réelles. Le couple Schumann n’est certes pas César et Cléopâtre, mais l’adaptation filmée de leur vie, inspirée d’une pièce de Bernard Schubert et Mario Silva, avec son lot de passions et de drames a tout pour séduire. Le récit de l’existence des deux musiciens ouvre déjà les portes du romanesque.

Au début de Passion immortelle, Robert Schuman (Paul Henreid) est un compositeur encore inconnu. Il assiste au concert de Clara Wieck (la grande Katharine Hepburn), concertiste prodige et fille de son professeur. Ils s’aiment, mais le père de la jeune fille s’oppose au mariage : Robert a dix ans de plus que Clara et ce n’est pas un parti suffisamment intéressant. Il faudra aller jusqu’au procès avec une intervention salvatrice du compositeur et ami du couple Franz Liszt, qui ne fait donc pas seulement que chavirer les jeunes femmes à travers l’Europe, pour pouvoir s’aimer librement. De là, ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants, moins de temps à consacrer à la musique pour l’une, et pas forcément beaucoup de succès pour l’autre. Ils rencontrèrent ensuite Johannes Brahms (Robert Wlker) qui devint l’élève de Robert, cuisinier, garde d’enfants et transi d’amour pour la belle Clara.

 

Musique et passion : leitmotiv et plans de réactions

Qui dit biopic de musicien, dit aussi large place laissée à la musique dans le film. Les compositions de Schumann, Brahms et Liszt émaillent Passion immortelle. Si elle est évidemment un accompagnement idéal de l’image, la musique provient le plus souvent de l’image même : elle est dans le champ. On joue beaucoup dans le film. Les séquences d’ouverture et de fin montrent d’ailleurs Clara jouant le même morceau en concert à des décennies d’écart. La Rêverie de Robert Schumann résonne ainsi à de multiples reprises dans le film, se chargeant à chacun de ses passages d’une émotion nouvelle. Clara la joue lors du premier concert, contre l’avis de son père, afin de faire connaître le talent de Robert à la cour et comme moyen de communiquer avec lui alors qu’ils sont séparés. La Rêverie écrite par Robert devient ainsi la déclaration de Clara. Le même air réapparaît sous les doigts dépressifs et séniles de Robert des années plus tard en signe de sa fin toute proche. Restée seule, Clara passe le reste de son existence à œuvrer pour la reconnaissance de son mari, jouant sa musique à travers l’Europe. Lors d’un concert, dans l’ultime scène du film, elle rejoue la Rêverie devant la cour et le portrait du défunt.

La rencontre amoureuse, la séduction se passent en musique, passent par la musique. La découverte du lien entre Clara et Robert se fait sur fond de Rêverie on l’a dit. Il en va de même pour celle de Brahms et Clara. Le jeune musicien pénètre chez les Schumann pour devenir l’élève de Robert. Johannes s’installe au piano pour montrer ses talents. A l’étage, Clara cesse son activité et descend pour voir quel est ce formidable pianiste. Avant même d’avoir vu Brahms, elle l’aura entendu, découvert et aimé par la musique. La musique est rarement un fond sonore et le piano est le véhicule des sentiments dans le film. A un plan sur le buste où les mains de l’interprète répond immanquablement un plan sur le visage de son auditeur : Robert ému par Clara lui jouant sa Rêverie, Clara troublée par le jeu d’un inconnu, Robert impressionné et angoissé par lui… La musique produit inévitablement un effet sur le personnage. Pas grand-chose n’est dit dans le film. On n’a pas attendu le départ de Brahms et la déclaration de ses sentiments pour Clara pour les comprendre. Ce qui aurait dû être le sommet de la carrière de Schumann – la présentation de son opéra – montre en fait une succession de plans de réactions entre le malaise croissant du compositeur, l’angoisse de Clara, l’inquiétude de l’orchestre et les interrogations du public.

 

Passion immortelle est finalement moins biopic que love story musicale. Les éléments biographiques sont présents mais parfois assez vagues. Un carton au début du film précise d’ailleurs que l’histoire est très librement inspirée de la vie des Schumann. La romance l’emporte sur la vérité historique qui n’intéresse que partiellement Clarence Brown. Les personnages historiques sont là, mais leur biographie ne sera que partielle. La probable liaison entre Clara et Johannes durant l’internement de Robert est ici occultée au profit d’une vision plus tragique du couple Schumann. Brown est délibérément plus intéressé par l’utilisation de la musique pour raconter une histoire d’amour que par le portrait documenté des figures historiques. En ce sens, les Schumann sont presque plus choisi pour leur musique que pour leur histoire propre.

Une femme d’intérieur ?

Par-delà la grande romance, on sent poindre chez Clarence Brown un regard moins évident, moins attendu, mais que ses personnages et situations lui offrent sur un plateau. Il s’agit d’une certaine modernité, sans doute accentuée par le film, de la figure de Clara Schumann. Enfant prodige (elle donne ses premiers concerts à neuf ans), elle apparaît dès le début du film comme une véritable star de son époque, respectée par les plus grands. Dès le départ, elle s’oppose à l’autorité paternelle : en jouant la musique de Schumann, en l’épousant contre son gré… Avec le mariage, elle passe de pianiste de renom à femme au foyer désespérée face à un poulet et huit marmots. La première apparition des enfants joue d’ailleurs sur l’effet de surprise. En une ellipse, on passe de l’arrivée du jeune couple dans leur petit appartement à l’entrée successive de nombreux bambins un à un dans leur cuisine avec cette impression que le défilé ne va jamais s’arrêter. En un plan, Clara a basculé de la vedette à la mère. Monsieur crée et donne des cours pour subvenir péniblement aux besoins du ménage pendant que Madame fait la cuisine et des enfants.

 

Mais Clarence Brown ne s’arrête pas au constat hommes au boulot, femmes aux fourneaux. Il insiste au contraire sur la différence de statut au sein du couple. En se mariant, Clara accepte de voir ses habitudes et son train de vie changer. Fini le confort que lui conférait son père et sa célébrité, il lui faut désormais gravir les interminables escaliers qui la mènent à leur minuscule appartement. Le réalisateur souligne encore la différence de traitement reçu par le couple. Robert Schumann est aimé et respecté de quelques-uns (Brahms, Liszt) mais ne parvient pas réellement à se faire connaître, là où Clara qui n’a pas joué en public depuis des années se voit offrir des ponts d’or pour remonter sur scène. C’est donc finalement elle qui finit par assurer leur train de vie. Le choix de Katharine Hepburn pour jouer cette femme de tête devient ainsi encore plus savoureux. Dans sa dernière partie, le film précise alors le rôle joué par Clara dans la reconnaissance de son mari, mort dans la quasi indifférence. Dans Passion immortelle, c’est quasiment la célébrité de sa femme qui fait de Schumann un compositeur de premier plan.

Film archi-classique, ne brillant pas nécessairement par sa mise en scène – encore que le premier mouvement de caméra du film du fond de la salle de concert jusqu’à Clara est assez remarquable –, Passion immortelle déjoue pourtant assez finement les écueils du biopic romancé. Beaucoup de piano, mais pas de grands violons, Clarence Brown propose plutôt une vision intimiste du couple Schumann dont on quitte finalement peu le salon et la cuisine. La langueur amoureuse de la Rêverie de Schumann infiltre ainsi tout le film. Véridique ou pas, peu importe, ce Song of love est une belle galerie de portraits servie par un casting en or. Film modeste certes mais émouvant à l’image du Schumann de Paul Henreid, dont on ne dira jamais assez de bien. Le portrait des musiciens est peut-être libre, mais il est en tous les cas bien beau.
 

Titre original : A Song of love

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Durée : 119 mn


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