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Paris

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Paris marque une évolution importante dans le parcours du cinéaste, une sorte de passage à la fiction par le documentaire. Il va sans dire que la fiction peut naître de toute image : si un tableau nous raconte une histoire, toute image de cinéma, quel qu´en soit le genre, amorce un récit, comme l´a si […]

Paris marque une évolution importante dans le parcours du cinéaste, une sorte de passage à la fiction par le documentaire. Il va sans dire que la fiction peut naître de toute image : si un tableau nous raconte une histoire, toute image de cinéma, quel qu´en soit le genre, amorce un récit, comme l´a si bien démontré le documentaire d´immersion Numéros Zéro. Avec Paris, Depardon ne part pas d´un sujet, mais de la recherche d´un sujet (une jeune femme en l´occurrence) et choisit un ami photographe, Luc Delahaye, pour interpréter le cinéaste en pleine quête. Ce dernier demande l´aide d´une directrice de casting, interprétée par Sylvie Peyre, qui exerce réellement cette profession. À eux deux, ils se mettent à patienter des journées entières sur des quais de RER ou de gare, dans l´attente d´un visage, d´une illumination, d´un coup de foudre du << cinéaste >>.

On est bien sûr tenté de penser que Depardon se livre ici, à travers ce personnage-miroir, sur le doute et les mystères sur lesquels se construit un film. Sur le hasard aussi, celui qu´on suscite. Véritable métaphore de son travail de documentariste de terrain, la quête des deux personnages pose aussi la question cruciale du réel et de son impossible appréhension. C´est peut-être aussi et avant tout un poème sur la ville, Paris, filmée à la tombée de la nuit, ses lieux imposants et ses foules. Comme dans ses films précédents, Depardon pose sa caméra de manière très frontale, et laisse le cadre se remplir du présent : Delahaye et Peyre improvisent/vivent des dialogues qui laissent percevoir leur incertitude, leur malaise, qui se trouvent être le coeur du film : << C´est difficile d´aimer la solitude et de ne pas aimer être seul >>, résume-t-il comme pour mettre des mots sur cette quête impossible.

Et puis, les rencontres commencent, sous la forme d´entretiens. Des jeunes femmes choisies dans la rue, ou de jeunes comédiennes, auxquelles on propose un film portrait sur leur quotidien. La rencontre entre Delahaye, regard sombre, air taciturne et angoissé, qui ne sait pas quoi demander et ces femmes qui ne savent pas trop quoi raconter devient un formidable espace de liberté, une page blanche offerte à chacune, et qu´elles remplissent à leur manière. Depardon se livre alors à ce qu´il fait le mieux : des portraits, encore et toujours, rendant à chacun son originalité, son unicité et sa valeur d´individu au sein de la société. Tirées de la masse humaine qui se déverse tous les matins du RER, Delahaye offre une oreille attentive à ces histoires du quotidien, souvent anecdotiques, drôles, parfois tragiques, comme lorsque l´une d´entre elles évoque son unique amour, un homme marié qui lui consacre une demi-heure chaque jour depuis plusieurs années : << Ce n´est qu´une demi-heure par jour, mais pour moi c´est toute ma vie >>, dit-elle des étoiles plein les yeux. Le romanesque, la plus ultime des passions, est bien dans le quotidien, la fiction ne lui arrive pas à la cheville.

La beauté de Paris tient dans ce constat évident : l´individu, perdu au milieu du monde, ne demande qu´à être entendu, ou mieux, écouté. Depardon leur fait ce cadeau, qu´il nous livre comme un précieux témoignage sur notre époque, sur la vie dans les grandes villes et sur la création. Il nous rappelle ainsi que le pouvoir du cinéaste est d´être celui qui, par son regard, offre le temps.


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