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Paradis : amour

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Tourisme sexuel, néo-colonialisme et misère affective par Ulrich Seidl.

Oui, le nouveau film d’Ulrich Seidl est un sommet de nihilisme et de misanthropie. Oui, c’est le film le moins confortable du monde. Et oui, il pousse le spectateur dans ses plus lointains retranchements, oblige à regarder ce que l’on n’a aucune envie de voir. Il y a pourtant que c’est l’un des films les plus importants de ce début d’année. À Cannes, où il était présenté l’an passé en compétition officielle, la critique n’y était pas allée de main morte, exprimant surtout ici et là mépris et dégoût. C’est toujours la même histoire, avec le cinéaste autrichien : il gêne, dérange, provoque les réactions les plus extrêmes. Ses précédents films faisaient débat jusqu’au sein même de notre rédaction – Import Export n’avait pas été, loin s’en faut, l’œuvre la plus fédératrice de l’année 2009. Qu’est-ce qui, exactement, exacerbe tant les sentiments, chez Seidl ? Son jusqu’au-boutisme ? Le peu de foi en l’humain qu’il affiche depuis le début ? Cette manière qui est la sienne de filmer si frontalement, peut-être ?

Il y a qu’avec lui, on a le nez dedans. Dès le départ, et jusqu’au bout, sans répit. Paradis : amour ne déroge pas à la règle. On y suit le voyage au Kenya de Teresa, viennoise fin de cinquantaine, qui rejoint sur place une amie à elle qui ne peut plus se passer des blacks, s’en est trouvé un en particulier qu’elle paye grassement pour qu’il s’occupe d’elle. « Je lui ai acheté la moto. C’est un investissement. J’ai investi en lui. Ça vaut le coup », dit-elle à sa copine en préambule. Du coup, Teresa fait pareil, et va de déception en déception quand elle comprend qu’il s’agit de tout monnayer : les virées en bateau, les balades dans la ville, et le sexe, évidemment. Le sexe pauvre, le sexe triste, elle qui ne s’est pas fait toucher depuis des années, honteuse de son corps plein de bourrelets et de ses seins qui tombent. C’est la grande force de Paradis : amour, d’aborder tout cela de face, sans détour : la nudité, les rapports décevants, les petites humiliations, pour elle (ses amants bandent généralement mou), que pour eux (elle leur fait répéter des mots en allemand qu’ils ne comprennent pas, se moque d’eux à n’en plus finir).
 
 

 
 
La compassion, comme d’usage chez Seidl, n’est pas de mise. Sa démarche est, ici, encore plus documentaire qu’à l’accoutumée, quasi journalistique : le réalisateur a un angle, il s’y tient. Si Paradis : amour est bien une fiction, il donne l’impression d’en apprendre plus sur le tourisme sexuel qu’aucun autre document ne l’a jamais fait, le très beau film de Laurent Cantet, Vers le sud (2005), y compris. Il s’agit de montrer tout cela de très près, en filmant en cadres encore plus serrés que d’habitude. Seidl prend son temps, installe le malaise, plonge ses « héroïnes » dans un climat délétère, qui trouve son paroxysme dans la scène de l’anniversaire de Teresa. Avec trois autres copines qui lui ont offert un « nègre » pour l’occasion (« Il est à toi, de la tête jusqu’à la queue »), elles s’amusent à savoir qui le fera entrer en érection la première, se demandent si elles payeront jusqu’au package pénétration, plus cher. C’est très loin d’être plaisant : ça demande d’oser regarder, d’accepter de s’y confronter. C’est cela que Seidl semble réclamer : peu lui importe qu’on adhère ou non à ses idées, il demande simplement de rester, et de voir. La séquence est étrangement presque féministe : c’est ici la femme qui est aux commandes, le corps de l’homme à son service.

Ce n’est pas la seule qualité de Paradis : amour, qui joue de l’impudeur, du dégoût de soi et des autres. Le film d’Ulrich Seidl offre peu d’espoir, c’est un fait. On peut y voir une critique d’une nouvelle avancée du colonialisme, moderne et encore plus tendancieuse. On pourrait s’emporter devant tant de laideur verrouillée. On y voit surtout du cinéma, l’un des plus ambitieux, l’un des moins consensuels du moment. Il y a, ici et là, des plans d’une grande beauté, qui sont ceux d’un esthète, Seidl fusse-t-il esthète du moche : Teresa, nue sous une moustiquaire, évoque l’Odalisque (1814) de Ingres ; les corps ingrats, suants et flasques, rappellent à plusieurs reprises les toiles de Lucian Freud. Le film est le premier volet de la trilogie « Paradis » du cinéaste autrichien, Espoir et Foi arrivent prochainement : gageons que ce sera, là aussi, plutôt l’enfer.

Titre original : Paradies: Liebe

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 120 mn


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