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Nuit et Brouillard au Japon, de Nagisa Oshima

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Film d´une rare violence qui, pourtant, n´en montre aucune image, « Nuit et Brouillard au Japon » est certainement l´oeuvre maîtresse de Nagisa Oshima. A l´occasion de sa réédition en DVD par Carlotta Films, revenons sur ce long-métrage inclassable et exceptionnel.

L’Histoire…

Nuit et Brouillard au Japon se dit en japonais Nihon no yoru to kiri, ce qui, littéralement, signifie la même chose qu’en français. Percutant et provocateur, le titre situe le film dans le sillage d’une des périodes les plus cruelles de l’Histoire du vingtième siècle. Seulement, qu’on ne s’y trompe pas : le film d’Oshima n’aborde à aucun moment la question de la déportation, ni celle des camps, ni même de la seconde guerre mondiale. Le sens du titre, en réalité, est à prendre au pied de la lettre : Nuit et Brouillard au Japon se compose de séquences se déroulant exclusivement la nuit, par temps de brume. Comme le souligne de plus l’un des personnages du film, les protagonistes prennent part aux événements abordés par le récit comme s’ils s’avançaient à tâtons dans la plus totale obscurité.

Film historique, Nuit et Brouillard au Japon traite d’une page particulièrement sombre et mouvementée de l’évolution de la société nipponne. Début 1960, le gouvernement japonais propose de consolider les relations avec les Etats-Unis en avançant un nouveau traité de sécurité qui stipule une fois pour toutes la mise sous tutelle de l’armée japonaise par les américains. En juin, date de la ratification du traité, d’importantes manifestations d’étudiants et d’ouvriers menées par le Parti communiste éclatent un peu partout dans le pays. Durement réprimée aux premiers temps par les forces de l’ordre, la lutte s’essouffle au fil des mois sous l’influence, notamment, de la nouvelle ligne de conduite dictée par le Parti. Même si le président Eisenhower est obligé d’annuler sa visite au Japon et si le premier ministre Nobusuke Kishi se voit contraint de démissionner dans la foulée, le mouvement ne parvient pas à empêcher l’entrée en vigueur du traité. Ce soulèvement de protestation reste cependant la plus importante crise sociale que le Japon ait jamais connue de toute son Histoire. Réalisé à la fin de cette même année 1960, le film d’Oshima découle directement du malaise perpétré par la colère des manifestants.

Film politique, donc, Nuit et Brouillard au Japon exhibe toute la frustration accumulée par les classes opprimées au sortir de l’après-guerre. Oshima, en effet, considère les événements de juin 1960 comme l’aboutissement logique des nombreuses manifestations ayant submergé le Japon au cours des années cinquante. Le cinéaste ne se contente pas d’exposer en toute impartialité la situation sociale de son pays, mais exprime le plus clairement possible son point de vue sur les événements dont il a été le témoin. Si Oshima se place aux côtés des étudiants, le film qu’il tourne cherche bien moins à critiquer les mesures étatiques, répressives et autoritaires qu’à pointer les dysfonctionnements et les incohérences à la base des manœuvres étudiantes. Le message final est clair : c’est bien parce que les étudiants n’ont jamais vraiment réussi à organiser et à conjuguer leurs forces avec les ouvriers que leur combat n’a pas porté les fruits attendus et espérés.
 


… Et le style

Réunis pour une dernière fois, à l’occasion d’un mariage, les personnages, militants et anciens militants, se mettent à parler ouvertement entre eux pour la première fois. Les attaques fusent de toutes parts : les uns assaillent leurs voisins de reproches, les autres se défendent du mieux qu’ils peuvent. Un peu à la manière de Rashomon d’Akira Kurosawa, le film distingue le plan objectif des événements – ici, la séquence du mariage – et une multitude de flashbacks renvoyant aux récits déclamés par chaque intervenant. Le découpage n’obéit pas à une instance extérieure au récit, mais à une nécessité intérieure : les scènes se joignent et se complètent librement les unes aux autres au gré des flux et des reflux de la discussion. Les choses ne sont pas expliquées pour ce qu’elles sont historiquement, mais relèvent d’un vaste imbroglio de points de vue et d’opinions, souvent contradictoires, sur les événements relatés.

Remarquable exercice de style, Nuit et Brouillard au Japon tient coûte que coûte à préserver la distance entre les événements tels qu’ils se sont produits et ceux tels qu’ils sont montrés. Evincés de toute forme de violence autre que verbale, les tumultes évoqués dans le film sont représentés sous le couvert d’un certain symbolisme. Se détachant sur d’imperturbables fonds noirs, les personnages participent aux tumultes comme s’ils jouaient devant un décor de théâtre. Kijû Yoshida, camarade réalisateur d’Oshima, se souviendra du procédé lorsque, neuf ans après Nuit et Brouillard au Japon, il s’inspirera à son tour de faits réels pour réaliser son chef d’œuvre, Eros + Massacre. La technique vise à abstraire l’Histoire de ses composantes matérielles, et à empêcher toute identification possible avec les protagonistes. Ceux-ci ne se mettent donc non plus à agir, mais à incarner des idées.

Toute l’habilité d’Oshima consiste à faire passer son message politique le plus clairement possible, sans pour autant verser dans le didactisme pesant. Le caractère abstrait du film n’est jamais conçu pour lui-même, mais se voit constamment rattaché à un cadre vivace et fougueux. L’ensemble du long-métrage correspond à un patchwork de plans-séquences particulièrement maîtrisés, à travers lesquels le cinéaste semble chercher à atteindre la plus limpide et souple expression possible. Esquivant les rapports d’espace et de temps logiques et traditionnels, Nuit et Brouillard au Japon agence les plans les uns à la suite des autres, comme s’ils dérivaient d’une seule et même matière visuelle. Tel plan commence à tel endroit, à telle époque, pour s’achever à un autre endroit, à une autre époque.

N’admettant aucun rapport de causalité évident, Nuit et Brouillard au Japon s’apparente tout à la fois à un cri de révolte, une invite au changement et un hymne à la révolution. Insolite et éblouissant, le film d’Oshima réussit un véritable tour de force : synthétiser politique et poétique en une unique forme d’expression filmique.

Afin de mieux savourer toute la portée esthétique de Nuit et Brouillard au Japon, le DVD édité par Carlotta Films s’accompagne d’un petit documentaire intitulé Mises au Point, qui revient sur les préoccupations esthétiques du cinéaste japonais à travers la lecture d’extraits de ses écrits.
 

Titre original : Nihon no yoru to kiri

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Durée : 105 mn


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