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Neuchâtel Fantastic Film Festival 2015 – Bilan

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Un festival bon-enfant, rempli jusqu’au goulot de propositions intéressantes et dans un bel endroit… C’est la rentrée, vous reprendrez bien un peu d’été ?

NB : impossible de tout voir dans la programmation pléthorique du NIFFF ; il aura fallu faire des choix. Certains films présentés (Love, Gaz de France…) ne seront donc pas traités ici, ainsi des films projetés en rétrospective. De même, les films sont évoqués thématiquement et non rangés par sélection.

Neuchâtel… Son lac, ses fontaines, son banc public surdimensionné, sa vie quotidienne à prix suisses (ouch), et son festival du film fantastique qui fêtait déjà, en ce caniculaire mois de juillet, ses trois premiers lustres. Un évènement dont le prix est peut-être bien, justement, d’être suisse, dans cette partie « libérale » du pays qui peut se permettre un certain iconoclasme tranquille : à proximité, on trouve entre autres la Chaux-de-Fonds et le musée Giger de Gruyère. Hans Ruedi Giger d’ailleurs, figure tutélaire revendiquée dont le nom est associé à certains prix et sélections, et dont l’une des œuvres est le logo même de l’évènement. Décédé cette année, le festival lui rendait discrètement hommage via la programmation d’un documentaire sur l’artiste, Dark Star, pudique et émouvante peinture du quotidien de l’artiste entouré de ses proches, collaborateurs, et de son œuvre.

  
Dark Star

15 ans donc, cet âge supposément beau, propice aux expérimentations, aux sporadiques moments de sérieux grandiloquent et aux potacheries prépondérantes. Et de fait, le NIFFF n’usurpe pas sa réputation d’être l’un des plus intéressants festivals de film de genre en Europe, précisément parce qu’il emprunte sans tabou toutes sortes de directions, au point même de se disperser jusqu’à friser  le hors sujet. Toutefois, c’est cet aspect bon enfant qui, s’il fait grincer par moment des dents (de sa programmation parfois irritante, à son village qui évoque plutôt une soirée d’école d’ingés qu’autre chose), fait le sel certes un peu désordonné de la manifestation. Le charme du NIFFF est de ne pas être un machin guindé, ce que bien d’autres festoches pourraient prendre en exemple. On voit peu, ailleurs, des salles entières (organisateurs compris) mettre en place des rituels de foutage de gueule des messages de sponsors à l’écran…

Exercice de festival oblige, le bilan de la programmation elle-même est nécessairement contrasté, dans la mesure où il dresse un panorama à un instant T. A cet égard, ce NIFFF confirme la tendance qu’on pressent depuis quelques années déjà, et que nul ne peut plus vraiment ignorer cet été avec l’invasion de blockbusters clonaux et paresseux qu’on a eus à voir (Marvel phase 2, Terminator Genisys, Jurassic World, PixelsWhat year is this ?!): la radicalisation du cynisme des exécutifs (ou d’auteurs qui jouent les je-sais-tout) d’un côté du spectre, et de l’autre la réémergence d’une forme de sincérité, souvent mais pas nécessairement teintée de colère, qui sort des interstices de la production indépendante, pour montrer sa frimousse sous un éclairage de plus en plus franc. Et cette année se voit bien dotée en ce qui concernait le ratio purges/bons films, et dont on retrouve en ce moment même une partie des fleurons à l’Etrange Festival. Et un de ces jours dans vos bacs à DVDs.

A l’est… Pas grand’chose.

 


Yakuza Apocalypse

A propos de tendances qui se confirment, le marasme routinier du cinéma de genre extrême-oriental des années 2010 se porte encore assez bien : budgets largement en deçà des ambitions des films, inflation de mièvrerie cul-cul et/ou de propagandisme revendiqué, photographie à la ramasse (tout a l’air d’avoir été shooté en hdv ntsc)… Et Miike qui se ballade au milieu. Au rayon « Auteurs Célébrés », Oshii déçoit (à nouveau) avec son prochain effort. Son Nowhere Girl est looooooong, statique, ampoulé. Avec ce paradoxe étrange chez le réa des deux GITS, qui montre ses acteurs de films live bouger et parler sans aucun naturel, là où ses films d’animations débordaient de grâces naturalistes… Une excellente séquence fantasmée de démastiquage de soldats en fin de troisième acte ne suffit pas à tirer le film de la glue où il s’embourbe, apparemment avec délices. Au rayon déceptions et vêtements pour hommes, le grocoupin de tous les festivals européens, Takeshi « Visitor Q«  Miike, s’en sort mieux que son compatriote : son Yakuza Apocalypse est au moins amusant pour une bonne moitié, ce qui le classe accessoirement dans les très bons Miike. Et tape même juste avec son histoire de yakuzas vampires, même si la parabole est grosse : dès que tout le monde devient un vampire, plus personne n’a besoin de suceurs de sang en costards. Mais le spectacle se laisse apprécier pour ses quelques moments de wtf-isme, son tueur-grenouille et sa garderie de vieux mafieux tricoteurs. On lui pardonnerait presque (presque) de ne rien faire des prouesses martiales de Yayan Ruhian par ailleurs très rigolo attifé en chemise Vieux Campeur, et de finir son film, comme d’habitude, en eau de boudin… et il faut bien avouer qu’à l’époque où s’est institutionnalisé, y compris sur le marché mondial, le Z japonais nimpeux comme genre en surpopulation, Miike perd beaucoup de sa spécificité. Heureusement, il y avait Sono Sion, dont on ne parlera que du gigantesque Tokyo Tribes, qui devrait être distribué prochainement en France, et sur lequel il faudra se jeter pour se laver un peu les yeux et les oreilles : Comédie musicale hip-hop, guerre des gangs, pamphlet anti-trust et pacifiste au ton et à la réalisation incroyablement libres et maîtrisés, Tokyo Tribes est l’un de ces très rares films à tenir plus de promesses que celles qu’il a faites.

 

Essai trop imparfait pour être vraiment concluant (réalisation sans réel point de vue, rythme problématique), Hollow a pourtant un intérêt dans sa peinture des folklores magiques et superstitieux de l’Asie du sud-est, et du Vietnam en particulier, qu’on n’a pas souvent l’occasion de voir sur des écrans occidentaux. Il est pourtant plus recommandable de ce point de vue ethnographique que de celui du cinoche pur, même si son imagerie se déploie au profit d’un discours et de personnages plus soignés qu’on ne le croit de prime abord. Ethnographie toujours avec le « plus gros blockbuster taïwannais de l’histoire », Black and White – Dawn of Justice. Si le film part d’un postulat intrigant (une organisation terroriste isole la ville pour y libérer un virus mortel, dans un but qui aurait amusé Karl Kraus), le résultat devient hilarant à force de collisions entre tous les codes les plus lénifiants du film d’action mainstream américain et asiatique. De la caractérisation aux situations en passant par les grandes tirades sur le devoir ou l’importance d’avoir des amis (!!!), le film de Tsai Yueh-Hsun semble s’échiner à être une caricature de lui-même. Mangeons plutôt coréen, où les saveurs restent plus épicées : Office, première réalisation Hong The Chaser Won-Chan, est bien plus qu’un thriller antisocial tendu. Il dépeint et interroge surtout l’horreur institutionnalisée du monde des open spaces, du middle management et des grandes capitales, son écrasement des faibles, des stagiaires, et de ceux qui glissent une fois de trop. Société dure qui crée des comportements durs, la Corée du Sud continue de nous donner des cinéastes forts qui tendent un miroir amplifié mais exact au spectateur oublieux. En attendant que le Japon se réveille on a de quoi se titiller les nerfs.

 


Office

Les précieuses ridicules

A certains égards, un festival actif met bien en évidence l’affrontement entre les deux forces fondamentales qui sous-tendent la création au cinéma, la sincérité et le cynisme. Combat souvent amusant à suivre tant le second tend à revêtir les oripeaux de la première. Amphigouris auteurisants, véhémences adolescentes et flatteries du snobisme d’un certain public de professionnels se retrouvent ainsi dans des proportions impressionnantes dans les festivals, boîtes de Petri au milieu riche et concentré profitable à  tout ce qui pousse et sporule – y compris les moisissures les moins nobles. Comme dans tout festival, le NIFFF n’est pas à l’abri des génies autoproclamés, à l’infatuation vaine, naïve, et même pas délétère. Tout cela se veut scandaleux ou débordant d’humanité dérangeante, ça ne suscite qu’un ennui au mieux bienveillant. Avec un petit twist idéologique amusant cette année.

Paradoxalement, c’est sans doute la décision un peu démagogique de convoquer un jury exclusivement féminin (il est étrange bien que très contemporain de créer des exclusivités de ce style dans le but de promouvoir l’égalitarisme), qui aura alimenté une partie des perles de cet acabit cette année. Le pouvoir, au sein d’un festival, n’est pas au jury mais au comité de programmation : on ne vote après tout que sur ce qu’on nous donne à voir. Ce n’est donc pas la féminité (notion floue et protéiforme) qu’on interrogera, mais l’idée paternaliste monobloc que d’aucuns se font de la féminité et de ses valeurs. Celle-là même, sous prétexte d’une émancipation qui ne lui doit rien, d’où est sortie une sélection marquée par quelques métrages qui caricaturent les préoccupations « de filles »… Ainsi de The Falling de Carol Morley, film sur l’hystérie ne parvenant qu’à faire montre d’hystérie, qui culmine dans une sorte de Footloose de la crise de tétanie, puis dans la mise en scène sur un ton perdu et farouchement faux d’un drame familial téléphoné avec inceste présumé et (tentative de) suicide. Les images sont jolies et les actrices convaincues, mais Dieux ! Que c’est pénible à voir ! Dans une lettre en apparence plus moderne et trash mais touillant le même marigot de complaisance, Excess Flesh de Patrick Kennely se montre d’une rare gratuité, même dans le monde du brûlot revendicatif pour jeune occidentale aisée. Il ne suffit pas de montrer des personnages désespérément unidimensionnels (une fille mince méchante et une moins en surpoids victime, quelle finesse d’analyse) hurlant, baisant et se gavant (longuement), puis vomissant (longuement également) et tentant de s’entretuer (mollement), pour s’acheter une street crèd’ de réveilleur de consciences. 90 minutes pas super bien filmées de cris et mâchonnements en culotte sale ne font pas de vous Gaspard Noé.

 


Excess Flesh

Apparemment plus posé, le germanique Homesick irrite pourtant tout autant par sa prévisibilité et l’orgueil petit-bourgeois de son projet. Histoire d’une jeune violoncelliste qui sombre dans une joute parano avec sa voisine âgée dans son nouvel immeuble, le film de Jakob Erwa trahit très vite ce qu’il est, un petit pensum affecté de bobo dont la plus grande peur semble être que les habitants des quartiers populaires qu’il gentrifie se rebiffent un peu… ça part mal, avec l’incapacité où l’on est mis d’avoir de l’empathie pour une héroïne qui se présente presque d’emblée comme une post-adolescente autocentrée. Et au fil de péripéties trop évidentes pour que le démonstratif twist hallucinatoire ne soit pas vite éventé (cf. le chaton), on se rend vite compte que cette autophilie vétilleuse est celle du film même, qui se donne des airs d’émuler la clinique de Polanski et Hanneke à l’aide d’un seul gimmick répété à l’envi : le plan fixe et large, qui reste en place quand un personnage sort du champ, pour nous laisser un cadre vide avec des voix off. Quelle joie de regarder ces murs grisâtres qui nous crient « je suis un auteur! » pendant de longues minutes !

Quelques films de gros malins fleurissent encore dans cette sélection, sur lesquels on passera avec mansuétude, car certains ratent leur cible par simple méconnaissance de leurs enjeux narratifs ou thématiques. L’espagnol The Corpse of Anna Fritz (des viandards violent le cadavre d’une petite starlette et sont pris au dépourvu quand la fille se réveille) a ainsi des arguments dans sa misanthropie apparente, mais échoue précisément parce qu’il ne peut s’empêcher de se conformer aux codes les plus lénifiants dans sa deuxième moitié revancharde, qui laisse le spectateur la conscience dans les pantoufles. Sur un sujet similaire, on reverra de préférence le bien plus délétère Dead Girl. De même de Scherzo Diabolico du mexicain Adrian Bogliano, dont on ne sait jamais s’il fustige réellement le cynisme de son protagoniste crapuleux qui kidnappe une jeune fille pour monter dans l’échelle sociale, ou s’il partage en fait la petitesse de ses préoccupations ; question encore une fois soulevée par un dernier acte vengeur qui ne cherche qu’à annuler les sentiments inconfortables qu’aurait pu susciter la séance, presque même à s’en excuser… On passera aussi sur le snobisme estampillé « rions des bouseux » d’un Der Bunker, qui se veut un conte bizarre et déviant, mais ressemble surtout à un épisode des Deschiens en allemand, quelques moments amusants ne parvenant pas à masquer le goût de mépris citadin de la chose. Peu à voir aussi du boursoufflé Der Polder, qui recycle dans le désordre tout ce qui s’est fait en cyberpunk Dickien depuis 25 ans, le sens de l’unité noyé sous la satisfaction de se trouver intelligents. Plastiquement, ça ressemble vaguement à un DTV post-Hackers qui aurait été tourné en 1998, scénaristiquement à un film de fin d’année de licence. Un peu comme Crumbs, imbitable et prétentiard dans son post-modernisme d’expo d’art contemporain, et qui fait illusion pendant deux bobines avant de tourner sérieusement en rond dans son contentement de lui-même et son affectation arty.

 


Crumbs

Du travail honnête fait honnêtement

 

Heureusement, on eu surtout (et à quel point) l’occasion d’aimer le cinoche lors de cet évènement surchauffé de canicule alpine. Et d’abord, parmi les métrages problématiques évoqués plus hauts les films humbles, ceux qui cherchent avant tout à raconter une histoire sans se faire mousser. Ces travaux d’artisans qui ne prétendent pas au génie autocrate, et vous font retrouver foi dans le médium. C’est la sélection de courts internationaux qui, étonnamment, montrait le plus de ces candidats à l’honnêteté… Délicatesse et même tendresse y étaient manifestement le fil rouge. Aucun des films présentés n’y regarde ses personnages ou son action de haut, y compris le très léché et apparemment distant Triptyque de C. Mikolajczak, ou Juliet de Marc-Henry Boulier qui part pourtant comme un court « astucieux » à la française (lire : une grolanderie mais bien filmée). Ce dernier , sous ses dehors de critique sociopolitique facile à base de produits Apple tournés en ridicule, va plus loin que le discours immédiat auquel se cantonne le plus souvent l’exercice, et finit par dépeindre un monde étrangement plausible de machines fonctionnelles mais vides de sens : le nôtre, +1. On retient encore le très sympatoche Aun Hay Tiempo (après Timecrimes, on va finir par croire l’Espagne obsédée par les boucles temporelles), où un portail ramène un type 40 secondes en arrière pour lui permettre d’apprendre à ne pas être un crétin, et le très beau et délicat Dive de M. Saville (Nouvelle Zélande) qui traite de sujets lourds et complexes – le deuil et la tentation du suicide – avec une économie de moyens narratifs et une légèreté (au sens premier du mot) trop rares dans le court contemporain.

 


Robot Overlords

Du film honnête et modeste, il y en avait beaucoup au NIFFF. Du sérieux pas pompeux, du léger pas débilitant, de l’émotion sans mièvrerie. Cette modestie est en effet celle de l’attitude mais pas de l’intention ou des ambitions : Robot Overlords, par exemple, met en scène l’occupation à échelle apocalyptique de la Terre par des robots extraterrestres et compte à son casting Ben Kingsley et Gillian Anderson. Mais c’est son ton profondément humain, l’astuce dont il fait preuve pour transcender son budget et son sujet, et le fait qu’il ne regarde jamais ce dernier sans le sérieux qui sied (ça reste de la SF de bout en bout), qui confirment tout le bien qu’on pensait déjà de John Wright depuis le très bon Grabbers. Dans le même esprit, Stung de Benni Diez est un B très recommandable, aux personnages savamment archétypaux et à l’humour bien dosé, c’est-à-dire qu’il n’annule pas les enjeux au premier degré du film. Il pose son projet avec vigueur en recourant notamment à beaucoup d’effets physiques pour ses guêpes mutantes, et en embrassant pleinement son statut de creature feature du samedi soir. Et vivement le moment où tous ces film inonderont les bacs de ta FNAC, parce que des samedi soirs bien remplis, on en aura quelques uns de qualitatifs, et ça va nous changer : dans le domaine du thriller notamment, on saluera Emelie de Michael Thelin, un Babysitter gone wrong qui ose aborder frontalement le potentiel de déviance de son sujet et instille une ambiance oppressante de bout en bout (interprétation glaçante de Sarah Bolger)  tout en posant, en creux mais avec acuité, la question de notre représentation de l’adolescente et la façon dont elle a été faussée par trois décennies de fictions télé où des trentenaires plus ou moins juvéniles d’aspect jouent des lycéens…

 


Stung

La comédie Ava’s Possessions de J. Galland, elle, part d’un postulat malin étrangement jamais vraiment évoqué sauf peut-être dans le court épilogue du film séminal de Friedkin : une fois libéré à l’issue d’un exorcisme, qu’est-ce qu’on fait de sa vie chamboulée par les blasphèmes, le cul débridé, les mutilations et les meurtres commis sous l’emprise du démon ? Ava découvre ainsi qu’elle va devoir se réhabiliter via un programme des Possédés Anonymes, avec l’ensemble des twelve steps afférents, qui va la mener à découvrir les tenants et aboutissants de sa possession par un démon… Enlevé et bien écrit, c’est un vrai petit bonheur de comédie noire. Moins évidente pour des publics latins mais dotée d’un cœur gros comme ça, la comédie romantique Lovemilla excuse largement ses maladresses de rythme par son ouverture sur toutes sortes d’imaginaires (mention spéciale pour les enquêteurs du dimanche en guerre contre un supervilain épandeur d’E-coli) et son ton humaniste qui le rend extrêmement attachant. Une sorte d’alchimie étrange lui permet de faire du « post-moderne candide », ce qu’on savait déjà possible de l’autre côté de l’Atlantique avec par exemple un Kevin Smith, autre gros nounours plein de tendresse caché derrière des vannes de potache.

 


Turbo Kid

En apparence plus parodique, Turbo Kid s’avère être un excellent post-apo à l’univers très cohérent. Ainsi son hommage à la candeur du cinéma pop des années 80 n’a rien de postmoderne ou de méprisant envers cette candeur, dans la veine moqueuse d’un Kung Fury. Au contraire, il suit avec la même « naïveté maîtrisée » que ses modèles les imageries et la logique de son univers : et en effet, dans un futur sans carburant, tout le monde se baladera sans doute en VTT. Bourré d’idées de script et d’imagerie inventives, Turbo Kid ne souffre jamais vraiment de son budget qu’on devine restreint, et qu’il intègre dans sa propre imagerie. Dans une lettre plus gentiment trash, Deathgasm  a tout pour devenir la nouvelle bande de chevet des métalleux qui se prennent pas trop au sérieux (c’est-à-dire TOUS nos amis  métalleux, hors les 0,3% dont les loisirs comportent l’incendie volontaire d’églises scandinaves après un en-cas vegan/straight edge), en supplantant même le mètre-étalon du sujet qu’était Little Nicky. C’est l’histoire d’un loser adolescent qui, tout à son enthousiasme d’avoir un groupe de metal et un nouveau pote hardcore, se retrouve à invoquer par erreur un démon apocalyptique qui infeste son village de zombies agressifs. Tout le monde panique ou s’entredévore, sauf nos héros pour qui l’aubaine est trop belle de démastiquer tout ce beau monde dans une débauche de gore et d’armes improvisées (dont une collection impressionnante de sextoys trouvés chez la famille d’accueil dévote). ET avec un montage et une bande son à l’avenant, et une cohérence dans l’imagerie qui décuple le potentiel comique du film (bref tout ce qu’on fait trop rarement chez nous, à bon entendeur). C’est comme voir une version live de Metalopocalypse : c’est merveilleux. Prévoir des binouzes et des live de Pantera pour compléter la séance.

 


Deathgasm

Un mot en passant sur Maggie (présenté au NIFFF après sa sortie francophone), le joli récit zombiesque qui a souffert de beaucoup d’a priori et de mépris du seul fait de la présence de Schwarzie à son cast.  Le film subit manifestement la mauvaise réputation de sa tête d’affiche, vaguement justifiée par l’autoparodie pataude à laquelle l’intéressé se livre depuis 10 ans. Maggie, pourtant, est un très beau film, pas prétentieux pour un sou, qui suit les pas d’un I, Zombie Chronicles of Pain pour dépeindre le phénomène sous l’angle intimiste de la maladie incurable. Il le fait avec délicatesse, sinon avec classe, et mérite d’être vu sans cynisme. Et Arnold y joue très bien, na.

Prends ça !

 

Et puis, tout de même, quelques films importants, chacun à sa manière. D’abord un polar curieux, qui part graduellement vers une étrangeté quasi-fantastique : Bridgend est un film particulier dans la mesure où, contrairement à la plupart des films « basés sur des faits réels », le fait que l’histoire soit vraie ajoute à la bizarrerie ressentie plutôt que de la normaliser. Et le fait divers dont s’inspire le danois Jepper Ronde est d’autant plus troublant qu’il est encore en cours : dans un bled du Pays de Galles, une épidémie de suicides frappe les jeunes gens sans qu’on parvienne à se l’expliquer. Si le script joue la langueur dans les rapports entre l’héroïne et son père policier fraîchement débarqués, c’est pour mieux instiller la confusion face à cette communauté de jeunes gens soudés par des rituels, des modes de communication et des valeurs opaques pour qui ne fait pas partie de leur groupe ou n’a pas leur âge. Comme dans la vraie vie, l’explication ne viendra jamais, et surtout pas dans le final, qui convoque par la bande les reliquats de paganisme de l’Angleterre rurale, qui irriguent un cinéma incroyable depuis dix ans (on pense même furtivement au Kill List de Ben Wheatley, c’est dire).

 


We are Still Here

Avatar récent de la nouvelle scène horrifique indépendante des Etats Unis, le formidable We Are Still Here de Ted Geoghegan est un film de fantômes qui a (enfin!) le bon goût de se détourner de toutes les infortunes de l’esthétique qui gangrènent le fantastique surnaturel post-Paranormal Activity : jumpscares, persos insipides, temps morts sur 95% du métrage, imagerie au ras du cortex d’un ado de 13 ans… Ici, ce qui démarre comme une démarcation de Fulci (des parents s’installent à la campagne pour faire le deuil de leur fils, et tombent face à des présences hostiles) prend très vite de l’envol par un script malin (l’univers, notamment l’histoire de la maison et du village, est riches de virtualités), une très belle interprétation et surtout le fait de ne jamais se cacher derrière son petit doigt à l’idée de raconter une histoire surnaturelle. Et lorsque les villageois, les fantômes et les protagonistes s’affrontent, la tension étouffante patiemment amassée dans les premiers actes explose de façon décomplexée, jusqu’à un plan et une réplique finaux absolument magnifiques dans leur simplicité. Un apaisement (relatif) qu’on ne trouvera pas dans le hargneux et désespéré Some Kind of Hate de A. Mortimer, sorte de traité sur la contagion irrémédiable de la haine, de la douleur et de la rancœur, sous forme d’un slasher surnaturel à la croisée de Nightmare on Elm Street et Ju-On. On y voit le fantôme d’une adolescente harcelée jusqu’à la mort se venger par un mode opératoire viscéral : les blessures quelle s’inflige se répercutent immédiatement sur ses victimes, dans une revanche qui confine à la folie totalitaire lorsque celle-ci dit à l’un des ados vivants auxquels elle s’est attachée « ils sont tous les mêmes« . Que l’aspect whodunit soit un peu en retrait, et que le héros soit un peu falot, n’éclipse en rien la force d’un vrai film d’horreur au premier degré, brutal mais pas complaisant (Dieux comme ça fait du bien), et moins primaire qu’il n’y parait. La rhétorique autour des jeunes filles qui s’entaillent, et des ramifications psychologiques et sociales du phénomène, est loin d’être anodine, et blanchit un film efficace de tout soupçon de nihilisme.

 


Some Kind of Hate

Pas fantastique pour deux ronds mais emballé avec la rage et la ferveur des vrais arpenteurs d’imaginaires, Green Room s’est accaparé le gros des récompenses. Et il faut dire qu’après son Blue Ruin qui a assommé tout le monde d’un grand coup au plexus, Jeremy Saulnier tape encore très très fort. Green Room est sans doute le meilleur survival sorti depuis 5 ans, parce qu’il est non seulement efficace et jusqu’au-boutiste, inventif dans la caractérisation autant que dans la violence, mais surtout parce qu’il suit sa propre logique sans en dévier pour de fallacieuses raisons de politiquement correct : quand on oppose des punks à des skins (les premiers sont témoins malgré eux d’un meurtre perpétré par les seconds, dans le « club » où ils viennent de jouer), on sait qu’on ne va pas donner dans la sucrerie, mais il est tentant  de jouer la carte de la jubilation facile à l’usage exclusif du petit blanc antifa fan de Minor Threat. C’est l’erreur que commettait par moments le récent Un Français. Saulnier, lui, chatouille cette fibre avec ses personnages au demeurant attachants, quand ils jouent l’éternel Nazi Punks Fuck Off (en entier !) devant un parterre de neuskis pas conquis. Il montre pourtant très vite que ce monde est plus complexe dans ses lignes de force, en alliant une skin avec nos héros, et surtout en nous montrant un patriarche hautement inconfortable en la personne de Patrick Stewart froid et efficace comme un général assiégé lorsque les rapports de forces évoluent, et au charisme corrosif. Sec et tendu mais ne perdant jamais de vue l’humanité de chacun de ses personnages au profit de leur seule idéologie (l’enjeu n’est pas le désaccord entre les factions, mais prosaïquement l’élimination de témoins), Green Room est un très beau moment de cinoche. Espérons que ça lui vaudra une sortie salles.

 


Green Room

Le monde des humains n’est pas bien bon ; c’est entendu dès les premières images de The Invitation de Karyn Kusama, enfin libéré des jougs d’exécutifs qui la tenaient jadis sur des productions cossues mais mal pensées (Aeon Flux…Haheum.). The Invitation est le dernier représentant en date d’un courant jeune de films,  aux contours flous, qu’on peut qualifier de perplexes face à un état terminal d’anomie de nos sociétés qui rappelle les derniers jours de Rome. On peut le voir comme le complémentaire du magistral Cheap Thrills d’E.L. Katz : si celui-là parle de détresse économique et sociale au final librement consentie par ses victimes même, celui-là prend le même décor (les hauts de Los Angeles, nadir du bullshit CSP+) pour mettre en évidence une forme de détresse spirituelle et métaphysique, inhérente à un certain occident riche élevé depuis le baby boom dans un narcissisme forcené. Dans ce supermarché des sectes, coaches de vie  et cultes en tous genres qui sont pour la plupart les faux-nez de la même célébration de soi en tant qu’enfant tout-puissant, n’importe quelle soirée informelle peut tourner au recrutement : au mieux ce sera une pyramide de Ponzi, au pire un trip à la Jim Jones. Ici le suspense tourne bien autour de la perception du protagoniste (il revoit son ex pour la première fois depuis la mort de leur enfant, alors qu’elle l’invite à un mystérieux get-together), et consiste à savoir s’il est paranoïaque ou s’il a raison d’être paranoïaque. La mise en scène pose bien ses enjeux en en joue habilement via un rythme lancinant et une construction progressive des espaces, le luxe oppressant de la maison appuyant parfaitement l’ambiance funèbre et lourde de menace de l’ensemble. On nous laisse cependant peu de doute sur la nature des évènements (la fête pue le danger et la mort dès le départ), qui semblent contaminer de manière préemptive toute la région (l’épisode du coyote). Pourtant, lorsque les évènements prennent, le spectateur est effectivement surpris autant par la rapidité de la dégradation que par son aspect total et sans appel, jusqu’à une conclusion qui est moins une cauda que la dernière touche d’un réquisitoire. A voir avec toutes ses antennes dressées.

 


The Invitation

Chaque festival a ses injustices : pourtant remarqué partout où il a été montré, Spring n’a été distingué au NIFFF par aucun honneur… Erreur, car c’est un joyau d’autant plus chatoyant qu’il montre ses qualités remarquables sans ostentation, qu’il se donne à voir avec la simplicité d’une rencontre avec une biche dans un sous-bois. La métaphore est intentionnelle, tant le terme « naturel » est le mieux à même de décrire l’équilibre extraordinaire du film. Quelqu’un a écrit jadis que la beauté de la nature nous cache son abjection. Le poème de Benson et Moorhead (deux réas à suivre de tous nos yeux) nous affirme la vérité de cette intuition, mais celle aussi de sa réciproque. En de longs plans naturalistes et maîtrisés, l’histoire de ce jeune homme qui rencontre une femme à la nature mystérieuse et en tombe amoureux touche au cœur du spectateur à de multiples reprises, sans agressivité mais avec résolution. Déflorer plus avant l’histoire serait sinon criminel, en tous cas impoli, on précisera seulement qu’il faut tenir la première bobine, volontairement à se pendre, pour accompagner le protagoniste dans son voyage en Italie. Le reste parvient à faire d’un argument lovecraftien crédible, une ode ésarmante à l’amour et la beauté. Ne tournons pas autour du pot : ce film est un miracle d’intelligence et d’émotion, racontant à la fois une histoire d’amour, un récit d’accession à la maturité ET une fresque fantastique qui n’a jamais honte d’elle-même, et mêle tous ces éléments de manière très organique en y insufflant une vie et une crédibilité dont la plupart de nos réalisateurs germanopratins n’oseraient même pas rêver. Les dialogues, le jeu des acteurs (tous parfaits) et la temporisation des actions sont tels qu’on a constamment l’impression d’être au milieu de ces gens, des moments les plus anodins aux visions les plus baroques. Certains moments, par exemple le ralenti de l’arrivée dans le village, ou le voyage à Pompeï, sont portés par cet art précis et sincère de mise en scène qui propulse l’ensemble de l’ouvrage, pour devenir des moments de perfection cinématographique qui vous parlent directement, avec calme et évidence. On ressort de la séance le sourire aux lèvres, la larme à l’œil, avec l’envie de tomber amoureux et de rester au soleil pour toujours. Qu’il est bon de vivre ça au cinéma à nouveau, cette émotion juvénile qui pourrait presque ressembler au bonheur si nous ne nous targuions pas d’être des hommes détrompés. Quand un film fait tomber brièvement, délicatement, les écailles de snobisme de vos yeux et vous fait revoir le cinéma comme un miracle ou un lever de soleil à nouveau, on dit simplement merci.

 


Spring

Bon, les distributeurs, vous nous sortez tout ça cette année, cette fois-ci ?


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