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Mouvements browniens

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Une nouvelle création, plusieurs reprises et surtout une superbe exposition en forme de traces vidéographiques : l’automne est certainement la saison Trisha Brown en région parisienne.

Au Centre National de la Danse de Pantin, le travail de la célèbre chorégraphe new-yorkaise s’affiche en vidéos, témoins intemporels d’une artiste accomplie et toujours furieusement novatrice.

Alors que s’achevaient récemment trois jours de représentations à guichets quasi fermés au Palais de Chaillot, l’automne en région parisienne est l’occasion de prolonger la rencontre avec Trisha Brown, doublement à l’honneur au CND de Pantin. Après avoir enchanté son public avec deux spectacles tirés de ses Early works, pour lesquels elle faisait déambuler ses danseurs dans les murs du CND, une exposition vidéographique vient désormais jeter un pont entre les débuts de la chorégraphe new-yorkaise et son travail d’aujourd’hui. Une exposition brillante, qui rappelle à notre bon souvenir que l’une des figures de proue de la post-modern dance est toujours l’une des grandes dames de la danse, et combien elle a influencé toute une frange de la communauté artistique new-yorkaise et internationale depuis les années 1970.   

Mouvements browniens est de ces expositions avares d’esbroufe, d’une extrême sobriété, mais qui en disent plus long que tous les discours. Quatre écrans de télévision adossés au mur de l’Atrium Ouest du Centre National de la Danse, un blow-up noir et blanc d’une photographie d’un spectacle sauvage à Central Park, quelque part dans les années 1970 : voilà le décor planté. Ne reste qu’à se laisser embarquer par plusieurs heures de répétitions browniennes, de représentations sur les plus grandes scènes mondiales ou les toits des gratte-ciels new-yorkais, ou à s’abandonner au long entretien que Trisha Brown accorde à l’éminent critique d’art américain Klaus Kertess en 2004. Une conversation d’ailleurs plus qu’un entretien, et qui révèle plusieurs facettes de la prêtresse de la post-modern dance : espiègle mais toujours sérieuse, libertaire en même temps que d’une extrême rigueur de travail, généreuse, et toujours passionnante.  

Autant d’aspects que l’on découvre dans une exposition qui donne à voir des traces filmées du travail de la chorégraphe, y compris les pièces du début, quasiment introuvables aujourd’hui. Découpée en quatre axes pour quatre écrans, Mouvements browniens interroge les rapports interdisciplinaires que ne finit pas d’entretenir Trisha Brown dans son travail, notamment danse-musique et danse-arts plastiques. Grande amie de Robert Rauschenberg, elle fera souvent appel à lui pour « habiller » les scènes sur lesquelles elle fait évoluer sa compagnie, comme dans Set and reset, où le plasticien crée pour elle des formes géographiques sur lesquelles il projette des films noir et blanc, et qui trônent au-dessus de la scène tels une épée de Damoclès. Mais c’est aussi de la musique que part la grande Trisha, qui brode ses chorégraphies quasi mathématiques aussi bien sur des motifs aussi novateurs que ceux de Laurie Anderson, que sur les accords de clavecin de Rameau.  

Ce qui explique peut-être que Trisha Brown soit passée par l’opéra, qu’elle soit aujourd’hui une artiste d’art contemporain reconnue (exposée notamment à la Documenta 7 de Kassel) et qu’elle continue de déchaîner les passions partout où elle passe. Car Mouvements browniens montre l’extraordinaire dévouement qu’elle a pour la danse, elle qui a contribué avec une poignée d’autres (Steve Paxton, Yvonne Rainer ou Anna Halprin) à la libérer de ses carcans et de ses standards de l’époque. L’exposition donne l’opportunité unique de replonger au cœur des représentations à ciel ouvert de Brown, qui initiait, toute de rouge vêtue, des performances du haut des immeubles de Manhattan qu’elle avait appris à connaître par cœur, et que le public regardait depuis la rue. On y voit comment elle investit, au début des années 1970 et alors qu’elle vient de créer sa troupe, les pelouses de Central Park, la Judson Church et les galeries d’art, elle qui ne mettra les pieds sur une « vraie » scène qu’après une vingtaine d’années de carrière.  

Quoi de mieux, en témoignage d’une telle œuvre, que de l’avoir filmée ? Là où la plupart des expositions ne retranscrivent qu’une faible part d’un corpus artistique, Mouvements browniens explique peu et montre beaucoup. Un peu à la manière du documentaire de Frederick Wiseman, les séquences filmées ici se passent toutes de commentaires ou d’explications superflues. Sans se vouloir rétrospectives, elles esquissent à merveille une carrière placée sous le signe de l’exception, et montrent le mouvement tel qu’il est, et la chorégraphe telle qu’elle a pris l’habitude de travailler. Y compris, et c’est choses rare, des séquences délicieuses de conférences que Trisha Brown donnait devant les plus grandes universités mondiales, pieds nus et en dansant. Au détour d’un chassé, elle lance : « Je n’aimerais pas qu’on me prenne pour le Jerry Lewis de la danse contemporaine ». Pas de crainte : Mouvements browniens rend justice autant qu’il faut au sérieux de sa démarche.


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