Select Page

Madame porte la culotte

Article écrit par

Cukor introduit sa caméra au coeur d´un ménage qui se livre à une guerre des sexes sans pitié.

A l’époque de l’Antiquité, la guerre des sexes fait déjà rage avec Lysistrata, comédie d’Aristophane. Des siècles après, elle demeure avec Madame porte la culotte de Cukor. Le réalisateur a déjà à son actif des longs métrages aux titres qui évoquent très explicitement son intérêt pour la femme (Little Women, Sylvia Scarlett, Women).

L’histoire part d’une relation adultère. Doris Attinger, ménagère et mère de trois enfants, abandonne son rouleau à pâtisserie pour s’emparer du symbole phallique qu’est le revolver. Son arme à feu dans le sac à main, la femme décide de suivre son mari, parti rejoindre sa maîtresse. L’affaire est confiée à Adam Bonner. Mais c’est son épouse, militante des droits de la femme, qui prend en charge la défense. La vie du couple de juristes risque alors de battre de l’aile.

Théâtralité protéiforme

Le combat pour l’égalité des sexes a lieu dans un théâtre. Celui-ci constitue le dénominateur commun entre Aristophane et Cukor: scène de ménage rime avec scène de théâtre. Plusieurs éléments du film rappellent les planches: le premier apparaît dans l’équipe du film, familière de l’espace théâtral. Le réalisateur a lui-même été metteur en scène dans les salles de New-York ville où se déroule justement l’action du film, tandis que Katharine Hepburn s’est forgée une expérience théâtrale avant d’arriver à Hollywood. Idem pour Tom Ewell, David Wayne ainsi que Judy Holliday dont le pas a déjà foulé les planches de Broadway. La dimension théâtrale du film transparaît très clairement dans les rideaux cossus de la chambre des Bonner, rideaux qui font de cette pièce intime une scène où s’exposent en public les chamailleries conjugales. Le tribunal est aussi le lieu d’un spectacle accueillant des protagonistes fardés et travestis comme le couple Attinger et l’amante qui change de sexe au moment de la plaidoirie de la défense. A deux reprises, Doris se substitue à son mari en imitant la voix grave de ce dernier pour rendre compte des événements.

Le thème du double, du déguisement, du travestissement sont bels et bien présents comme en témoigne le désir de Kip, le compositeur, de se muer en femme, ou alors l’apparence du personnage de Doris portant le chapeau de l’avocate. Autre affinité avec le théâtre : les inscriptions indiquant le moment de la journée. Elles créent un découpage temporel et une rupture spatiale qui évoquent les différents actes d’une pièce de théâtre. Le film se déroule majoritairement dans la salle d’audience et la maison des Bonner, des lieux fermés qui rappellent l’espace clos théâtral. Aux inscriptions temporelles  viennent se greffer les plans des pages des journaux qui couvrent le procès et rappellent le rôle du chœur au théâtre, rôle qui consiste à présenter le contexte (les avocats apprennent l’affaire Attinger en lisant la couverture des hebdomadaires) et faire le point sur la situation. Ici, il s’agirait cependant d’un chœur très enclin à la caricature. L’hommage au théâtre de Cukor est très explicite, notamment lorsqu’Adam déclare « Ce que nous avons vu, c’est une pièce de théâtre complète avec maquillage et costumes. » Il en de même pour le générique de début où l’on voit les rideaux s’ouvrir, ainsi qu’à la fin où Adam tire le voilage du lit à baldaquin. Cukor joue donc sur la mise en abyme de son long métrage d’ailleurs explicite lorsque les invités de la soirée des Bonner regardent le film amateur du couple.

Madame porte la culotte se présente telle une pièce de théâtre qui emprunte à plusieurs genres. Le long métrage affiche tout d’abord des points communs avec la farce. Celle-ci transparaît au début du film. Cukor fait surgir un comique de situation lorsque Doris, la femme trompée, tient d’une main malhabile son revolver et de l’autre, le mode d’emploi de l’arme à feu. La scène de massage où une claque est administrée à l’un des personnages relève également de la farce, de même que celle où une femme, membre du jury, porte l’avocat du sexe masculin et le ridiculise devant toute l’audience.

Le vaudeville, pièce entremêlée de chansons, a également été source d’inspiration pour Cukor. Il se manifeste avant tout par le trio mari-femme-amante ainsi que par la chanson Farewell Amanda qui ponctue le film. Les disputes, la cacophonie régnante, les vases brisés et les claquements de portes participent à inscrire le film dans le sillage des vaudevilles. Madame porte la culotte est une comédie qui, à l’instar de celles de Molière, affiche les finalités suivantes qui constituaient la devise des anciens et de celles du dramaturge français : placere, movere, docere (plaire, émouvoir et instruire). Le ton est léger et le registre est parfois très populaire, comme dans la commedia dell’arte qui met en scène des personnages stéréotypés, comme le trio impliqué dans l’affaire donnant naissance à l’intrigue principale.

Artefact et utopie égalitaire

Toutefois, le long métrage aborde un sujet de société grave : le combat pour l’égalité des sexes. Dans le rôle du personnage qui mène cette lutte : Katharine Hepburn. L’actrice, aux traits et à l’allure un peu androgyne, avait déjà interprété une jeune fille indépendante dans Little Women et un garçon manqué dans Sylvia Scarlett. Ici, elle incarne une femme très cultivée, comme l’indiquent d’ores et déjà le plan sur les lourdes encyclopédies, juste avant sa toute première apparition. Amanda symbolise la modernité. Elle exerce une profession exigeant un diplôme d’études supérieures, fume et conduit même son époux au travail. L’affaire Attinger est le détonateur de ce combat pour les droits de la femme. Le procès n’est pas celui de Doris mais celui d’une société où le regard se montre dur concernant un adultère commis par le sexe faible et indulgent à l’égard du sexe fort. Madame porte la culotte interroge sur ce monde qui confine encore les femmes dans des rôles subalternes et qui les ignore dans ses déclarations ainsi que le suggère un gros plan du film permettant de lire cette inscription sur l’édifice de la justice : « Equal and exact justice to all men of whatever state or persuasion ».

Madame porte la culotte remet en question cet univers où les hommes voyant les femmes au volant les traitent de chauffeuses du dimanche. Doté d’un sens aigu de la mise en scène, Cukor exploite tout un jeu de miroirs pour traiter de la guerre et de l’égalité des sexes. Les scènes s’enchaînent selon un principe de symétrie afin que le spectateur ait plusieurs points de vue concernant le débat sur la place de la femme et celle de l’homme. Les plans aussi fonctionnent selon un système binaire et parallèle. Tantôt l’homme et la femme se complètent, tantôt ils s’affrontent. Warren bat et insulte sa femme et vice et versa pour son épouse. Amanda et Adam sont souvent placés de façon frontale pour suggérer leur rapport conflictuel.

La dualité est synonyme d’opposition mais aussi de complémentarité et d’harmonie. Les prénoms des avocats sont très éloquents à cet égard. Adam est quasi l’anagramme d’Amanda. Le surnom de monsieur (Biquet) est décliné au féminin pour madame. Ils sont sur un même pied d’égalité. Tous deux exercent le métier d’avocat et mettent la main à la pâte pour cuisiner. S’ils sont différents, Amanda et Adam se complètent, comme le suggère cette scène finale où les personnages sont assis sur un lit, avec en arrière-plan deux tableaux dont l’un représente la silhouette d’un homme et l’autre, celle d’une femme. Dans une chambre, les ombres féminine et masculine entrecroisent les corps d’un homme et d’une femme. Le lieu intime, a disposition des objets et des êtres ne signifient pas que les personnages vont faire entrechoquer leur fer dans une lutte sans merci. Au contraire, ils vont se rencontrer et apprécier leurs différences, le tout dans une complicité qu’exhale avec fraîcheur le duo Tracy / Hepburn à l’écran.

Cukor réussit à faire de son film une réflexion sur l’égalité des sexes et une comédie savoureuse où des personnages se querellent avec, pour armes, des répliques acérées ainsi que des arguments ad hominem croustillants à souhait.

Titre original : Adam's Rib

Réalisateur :

Acteurs : , , , , , , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 101 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Mais vous êtes fous

Mais vous êtes fous

Inspiré d’un fait divers, le film reste sobre dans sa description du propos et évite ainsi de tomber dans les clichés en tout genre concernant la drogue. Cependant, à trop vouloir être descriptif, les intentions de la réalisatrice se perdent et l’on reste sur notre faim.

Le testament du Docteur Mabuse

Le testament du Docteur Mabuse

En 1922, Fritz Lang a laissé son génie du mal incurablement fou. Sous la pression du succès populaire, il le ressuscite à l’écran, plus mort que vif, en 1933 dans « Le testament du docteur Mabuse » où les virtualités du parlant prolongent son pouvoir tentaculaire par l’emprise de la machinerie moderne. Hypnotique. En version restaurée.