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Ma femme est un violon

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La sexualité décalée sous un oeil ludique et tragique à la fois.

Il Merlo Maschio est l’un des fleurons de la comédie sexy à l’italienne et le rôle qui établira Laura Antonelli comme sex-symbol italien de l’époque. Avec pareils titre et affiche outrancière, on pouvait craindre le pire dans le traitement de l’argument largement machiste mais le film évite avec brio tous ces écueils sans négliger les nombreux effeuillages attendus dans une œuvre de ce type. Le film est une adaptation de la nouvelle de Luciano Bianciardi Le Complexe de Loth (1968). Pasquale Festa Campanile s’avère le candidat idéal pour manier la satire féroce du livre puisque bien qu’établi comme spécialiste de la comédie sexy, il aura su y poser un regard singulier par son intérêt pour les thèmes provocateurs et une finesse issue d’un parcours plutôt intellectuel – avant de passer à la mise en scène, il fut journaliste, romancier puis scénariste à succès pour Dino Risi ou Mauro Bolognini avec notamment Le Mauvais chemin (1961).

 

 

On ne s’étonnera ainsi pas du cocktail explosif de racolage sensuel et de satire sociale. Niccolo Vivaldi (Lando Buzzanca acteur fétiche de Campanile) est un homme miné. Violoncelliste rêvant de succès et de reconnaissance, le regard des autres ne lui renvoie de lui-même qu’une image médiocre et insignifiante. Ignoré ou malmené par ses collègues et son chef d’orchestre qui ignorent encore son nom après dix ans dans la même compagnie, Niccolo est au plus bas de sa confiance en soi et sombre dans la dépression. Campanile nous fait littéralement entrer dans les idées noires de son héros avec une ouverture à la narration brillante où la voix off sans entrain, la mine de chien battu de Buzzanca et les situations amplifiées par son mal-être – un bus qui emporte son violoncelle, son concierge qui ne le reconnaît pas, son épouse qui oublie son nom au moment de signer des papiers – font cohabiter consternation et franche hilarité. La seule personne qui semble respecter et admirer Niccolo, c’est sa douce épouse Costanza (Laura Antonelli), ce même s’il ne pose plus les yeux depuis longtemps sur sa compagne au caractère simple et popote lui cuisinant sa polenta tous les jours impairs de la semaine. Oui c’est bien de Laura Antonelli que l’on parle, cette dernière n’étant jamais meilleure pour dévoiler son sex-appeal ravageur que lorsqu’elle l’habille d’une fausse candeur – Mon Dieu, comment suis-je tombé si bas ? (1974) de Comencini en étant un exemple parfait.

C’est ainsi que Niccolo aura la révélation alors qu’il accompagne sa femme en cure pour ses problèmes de dos. Alors qu’elle se déshabille pour passer des examens, il redécouvre l’attrait que provoquent les formes généreuses de Costanza dans les regards concupiscents des médecins et des infirmiers. Lui le minable, le moins que rien, c’est bien à lui que l’on envie cette sculpturale épouse qui dissimule ses charmes sous des tenues de femme d’intérieur quelconque. Il a enfin trouvé un sens à sa vie, quelque chose dont il puisse être fier et qu’il puisse valoriser auprès d’autres hommes. Dès lors c’est l’escalade fantasmatique, Niccolo cherche par tous les moyens à exposer fièrement les atouts de Costanza à la face du monde. Le film expose en fait tout simplement un cas de candaulisme, cette pratique sexuelle consistant pour l’homme à trouver l’excitation en exposant – voire plus – sa compagne aux yeux d’autres hommes. L’intelligence du film, c’est de ne jamais poser de réel jugement moral sur cette pratique. On s’amuse ainsi des inventions toujours plus folles de Niccolo pour titiller sa libido notamment lors des séances photos de Costanza où Campanile déploie des trésors d’inventivité avec des postures toujours plus provocantes et sexy d’une Laura Antonelli qui affole la caméra. La prestation de l’actrice donne une consistance étonnante à ce qui aurait pu se résumer à un rôle de femme-objet. Tour à tour apeurée et choquée par les fantasmes de son époux, elle y cède par amour mais il est largement ressenti que cette vigueur nouvelle n’est pas pour lui déplaire comparé au quotidien terne aperçu au début du film.

 

 

On a ainsi un passionnant aperçu de la libération sexuelle au cœur des années 1970. Les possibilités de donner du piquant à sa libido sont aidées par les nouveaux outils à disposition, ici l’arrivée du Polaroid, qui permet d’immortaliser instantanément les situations les plus scabreuses de l’intimité. Tout n’est finalement qu’affaire de mesure et de nuances, ce que ne saura prendre en compte Niccolo emporté dans sa névrose. Son insatisfaction personnelle va ainsi prendre forme à travers le symbolique remplacement de son instrument de musique par Costanza. Dans ses rêves, sa cambrure va épouser les contour du violoncelle jusqu’à le remplacer complètement. Le film, tout en demeurant très amusant, prend ainsi un tour plus tragique dès lors que Laura Antonelli soumise nous apparaît de plus en plus victime des demandes extrêmes de Niccolo l’exposant dans des mises en scène toujours plus folles à leur entourage – l’épisode du train, mémorable. Lando Buzzanca est tout à fait étonnant tant il évite de rendre ce mari détestable malgré ses demandes déplacées, l’exaltation puis le désespoir nés de chaque nouvel excès ne satisfaisant bien sûr jamais cet homme nous apparaissant plus perdu et pitoyable qu’autre chose. C’est finalement d’une histoire d’amour impossible dont il est question, au-delà de la morale le simple bon sens ne permettant pas d’aller plus loin que ce qui a été accompli. Après une ultime et flamboyante exposition où Laura Antonelli tombe la toge romaine devant 20 000 personnes, l’épilogue s’avère aussi grinçant que triste et pathétique. Grand numéro d’équilibriste pour une superbe comédie.

Titre original : Il Merlo Maschio

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Durée : 112 mn


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