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Lune de miel

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Anna accompagne son mari en Pologne pour retrouver ses racines et nous offrir une belle comédie.

Filmer l’absence

Comédienne de théâtre et de cinéma connue, Élise Otzenberger passe à la réalisation et nous offre un premier long métrage particulièrement réussi. Comment faire une comédie sur un sujet aussi sensible que le retour aux sources d’une jeune femme et son mari, juifs et Parisiens, sur les terres de leurs ancêtres en Pologne ? Ce n’est pas facile parce qu’en fait, il s’agit finalement de filmer ici l’absence car Anna, interprétée par Judith Chemla de manière magistrale, et Adam, Arthur Igual parfait lui aussi dans ce rôle, ne vont pas retrouver leurs racines en Pologne, loin de là. Bien sûr, ce voyage n’a rien à voir avec Alyah dont Élie Wajeman a fait un très beau film en 2012, puisqu’il ne s’agit nullement d’un retour en Israël, cependant on ne cesse d’y penser parce qu’Anna est très préoccupée par ses origines juives et qu’elle insiste pour qu’Adam fasse le voyage car, en fait, c’est lui qui est invité à Zgierz pour retrouver les traces de sa famille dans un ex-shtetl de sa famille au fin fond de la Pologne. Contrairement à la comédienne qui dit avoir été élevée de manière laïque, le personnage d’Anna est au contraire très pudique et très religieux, allant même jusqu’à reprocher à ses parents et à son mari de ne l’être pas assez. Dans plusieurs séquences, on peut facilement imaginer qu’elle rend hommage à Woody Allen, mais aussi quelquefois à Julie Delpy pour l’humour du road-movie, notamment quand elle sort de l’aéroport ou de l’hôtel en humant la qualité de l’air, ou en s’extasiant sur la ville, ou encore lorsque, exaspéré, son mari la traite de Rabbi Jacob  !

 

 

aux sources  ?

Mais c’est aussi un film qui n’est pas seulement drôle et attendrissant. Il sait être profond justement en mettant en scène des personnages qui abordent chacun à sa manière le travail de la mémoire et l’appartenance à une religion ou à une origine. Tous descendants de Polonais installés en France, on ne peut pas dire qu’ils vivent de la même façon cette identité. Le père et la mère d’Anna se montrent particulièrement détachés, à la fois de leur religion et de leur famille, ce qu’Anna ne manque pas de leur reprocher, surtout concernant sa mère interprétée excellemment par Brigitte Roüan qui sait faire apparaître toutes les facettes de son personnage. D’ailleurs, sa propre fille, obsédée par sa religion et son bébé, en bonne jeune yiddishe mame, reproche à sa mère de ne s’être jamais  intéressée aux origines de sa propre mère. L’arrivée inopinée de la mère en Pologne avec le livret de famille, et la découverte de la maison des origines, donne un ressort scénaristique extrêmement important à ce film qui, du coup, devient encore plus profond et sentimental.

 

 

Cracovie comme Disneyland

D’un autre point de vue, qui est loin d’être politiquement correct, le film dénonce aussi le malaise de notre civilisation qui s’empare du passé pour en faire une mise en scène touristique. On le dit très souvent de camp d’extermination d’Auschwitz que les visiteurs ne respectent plus, et le film d’Élise Otzenberger va quelquefois très loin en dénonçant l’antisémitisme légendaire des Polonais, notamment dans la balade dans le quartier juif de Cracovie, ou même en filmant les dépliants touristiques sur l’usine de Schindler bien visibles à l’accueil de l’hôtel. Élise Otzenberger va même jusqu’à montrer  Cracovie comme une sorte de Disneyland  : « Kazimierz, le quartier juif, c’est vraiment Disneyland, déclare-t-elle dans le dossier de presse du film. À l’exception de ce cimetière magnifique et préservé. J’avais étrangement le souvenir d’un quartier assez vide, mais en y retournant pour préparer le film, il y avait beaucoup plus de monde. C’est compliqué parce que d’un côté, ce n’est pas inintéressant, en termes de mémoire, qu’il y ait ce tourisme de masse. Mais, de l’autre, la commercialisation grossière, les poupées en forme de vieux juifs tenant des liasses de billets à la main, toutes ces choses sont glaçantes. » Du coup, le titre du film résonne différemment si l’on considère que souvent la réalité du monde ne colle pas du tout avec la représentation qu’on s’en fait. Est-il si facile de retrouver ses racines, et la connaissance de son passé est-elle finalement une manière d’être plus heureux et équilibré  ?

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Durée : 88 mn


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