Livre : "Ainsi naquit Hollywood"


Livre :

À travers la courte histoire de la Triangle, Marc Vernet revient sur la naissance des studios hollywoodiens.

Article de Maxime Lerolle



On tend à l’oublier, le cinéma est une industrie. Celui que l’on appelle « le septième art » obéit à des logiques organisationnelles, techniques et économiques que la gratuité du geste créateur n’intéresse pas. L’historien du cinéma Marc Vernet nous propose, avec son très documenté Ainsi naquit Hollywood, une histoire de la Triangle, une double corporation de production/distribution à l’existence éphémère (1915-1919), et un retour aux origines des studios hollywoodiens.

L’organisation industrielle de la Triangle
Si brève fût-elle, l’existence de la Triangle Corporation en dit long sur la naissance de Hollywood. Fruit de l’union des sociétés de production de Thomas H. Ince (Kay Bee), David W. Griffith (Fine Arts) et Mack Sennett (Keystone), sous la houlette du financier Aitken, ses ambitions artistiques étaient grandes, autant que sa prétention à changer le modèle d’exploitation des films.
Avec force détails, Marc Vernet raconte le caractère innovant de la Triangle. Jusqu’alors on exploitait  les films – essentiellement des courts-métrages – dans des salles bon marché où l’on pouvait entrer et sortir à tout moment, puisque l’exploitant ne prévoyait pas d’horaires fixes pour les programmes. Dans le même temps, les longs-métrages, ou features, entamaient des road-showings à travers le pays pour convaincre les exploitants régionaux d’acheter les bobines. Dans ce système de relations quasi-interpersonnelles, où distributeurs et exploitants négocient des contrats au cas par cas, la Triangle – comme d’autres corporations d’alors – introduit un semblant de verticalité organisationnelle. C’est elle qui, grâce aux artistes géniaux qui en font partie (Ince, Griffith, Sennett), impose à de prestigieuses salles de théâtre des programmations à horaires fixes, où le feature remplace les courts-métrages (réduits à un seul).
Ce même souci de verticalité apparaît dans les tournages. S’ils tournent somme toute relativement peu durant l’existence de la Triangle, Ince et Griffith supervisent cependant, du scénario au montage en passant par le tournage, tous les films produits respectivement par Kay Bee et Fine Arts. S’invente alors la figure du supervisor, qui renvoie le réalisateur au statut d’exécutant, bientôt remplacé, après qu’Ince, Griffith et Sennett auront claqué la porte de la Triangle, par le producteur, au sein du central-producer-unit-system.
 


Les ambitions artistiques de la Triangle

Dans le même temps, la Triangle se fixe de grandes ambitions esthétiques. Le contexte historique a son importance. D’une part, l’année 1915 (date de naissance de la Triangle) voit la commémoration des cinquante ans de la fin de la guerre de Sécession ; et d’autre part, elle marque l’apogée du neutralisme américain pendant la guerre en Europe. Profitant de l’immense succès de Birth of a Nation, la Triangle s’empare de la mythologie nationaliste états-unienne, et flatte l’orgueil sudiste. Intelligemment, Marc Vernet suggère que le choix des studios de s’écarter de la côte Est en allant vers l’Ouest participe d’une revanche du Sud : si, bien entendu, les tournages en extérieur se trouvaient facilités par la luminosité et le climat californien, ce déplacement qui va de pair avec une production pro-sudiste marque une revanche vis-à-vis du Nord. Quant à la neutralité américaine, la Triangle s’en fait le héraut. Avec ses gigantesques productions qui en appellent à la paix (Civilisation de Thomas Ince, Intolérance de David Griffith) ainsi qu’avec la persona de Douglas Fairbanks, sur laquelle la maison met le grappin, la Triangle entend mettre en images la mystique moralisatrice du président Woodrow Wilson.
 

Les leçons d’un échec
Mais la Triangle, c’est aussi l’histoire d’un échec. Constamment endettée depuis ses débuts, la société souffre en outre de problèmes organisationnels. Alors que la plupart des grandes compagnies d’alors (Paramount, Universal, Metro) mettent à profit stars et experts du théâtre, la stratégie de la Triangle de se couper de Broadway la conduit à sa perte. Enfin, obnubilée par la question de la neutralité américaine, la société ne voit pas l’opinion basculer vers l’entrée en guerre, et perd ainsi une partie de son public.
En somme, Ainsi naquit Hollywood démystifie le grand récit des studios américains. Loin d’être homogène et linéaire, l’histoire de Hollywood se constitue d’échecs aussi importants que de réussites, d’expériences qui ont bien tourné et d’autres mal, bref, de tactiques à court terme plutôt que d’une stratégie visionnaire. Et la Triangle fit partie des échecs nécessaires à la formation du système hollywoodien tel qu’il eut cours à partir de la décennie suivante.



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