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Liberté, la nuit (Philippe Garrel, 1983)

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Philippe Garrel raconte les évènements d´Algérie à travers l´histoire de Mouche et Jean à Paris, dans l´un de ses plus beaux films.

Parce que l’histoire de Jean (Maurice Garrel) et Mouche (Emmanuelle Riva) arrive en bout de course, parce qu’ils sont « intelligents » et adultes, ils se séparent. Une séparation peut-être circonstancielle : « Comme nous sommes intelligents et que nous ne vivons plus ensemble, j’ai pensé qu’il valait mieux nous séparer », lui dit-il. Et plus tard, après quelques explications : « Voilà, c’est fait, nous ne sommes plus ensemble, c’était le plus difficile après tout ». La séquence est déchirante, mais en sourdine, comme toujours chez Garrel, dont ce Liberté, la nuit est l’un des plus beaux films, l’un des plus politiques, aussi. Jean et Mouche ne sont plus ensemble mais ils se voient beaucoup, pour leur fille, à laquelle Jean est très attachée ; et pour un passé commun qui vaut parfois mieux que le présent. « – Il ne te manque rien ? – Non, rien. Sauf toi. » Nous sommes à Paris à la fin de la guerre d’Algérie, où Jean et Mouche sont tous deux porteurs de valises du Front de Libération Nationale (FLN). De cet engagement commun, ils ignoraient tout, jusqu’à ce que Mouche tombe sous les balles des agents de l’Organisation Armée Secrète (OAS). Plus tard, Jean connaîtra à nouveau l’amour sous les traits de Gémina (Christine Boisson), jeune Algérienne qui a choisi de s’installer en France.

« L’amour compte ses heures mortes. » Le carton inséré quelques minutes après le début du film donne le ton : Liberté, la nuit sera le récit de la mort lente et implacable des idéaux, amoureux et politiques. Le cas aussi, plus tard, du Vent de la nuit (1999) et de Les Amants réguliers (2005), les rares films de Philippe Garrel avec celui-ci à accorder une place aussi importante aux convictions politiques de ses personnages, et à faire entrer la grande Histoire dans la petite. De même que les sentiments, chez le cinéaste, n’en finissent pas de s’étioler, les actes de résistance – ici, prêter main forte au FLN – ne cessent que par la force des choses. Le suicide de François dans Les Amants réguliers (une récurrence dans le cinéma de Garrel) ou le départ soudain dans le récent La Jalousie (2013) rappellent rétrospectivement la mort de Mouche, et plus tard de Jean, dans Liberté, la nuit. Tous deux finiront assassinés par les paramilitaires de l’OAS pour une action à laquelle ils tenaient dur comme fer, celle grâce à laquelle, aussi, ils restaient du côté de la vie.

 

Arrivé après une série de films très expérimentaux, Liberté, la nuit est l’un des plus accessibles de Garrel. Si le cinéaste y est assez clairement du côté de la résistance du FLN, son film se garde bien de tout jugement : les personnages n’évoquent que très peu les évènements d’Algérie, n’est-ce pour ce plan où, Jean découvrant que Mouche avait fourni des armes aux membres du FLN, l’un d’eux lui dit : « Ce que Mouche a fait avec nous, c’est la guerre ». Un peu plus tôt, un autre avait déclaré : « La police en France est pire que l’armée là-bas depuis l’arrivée de De Gaulle ». Le conflit constitue plus une toile de fond que le véritable sujet du film. Dès lors que Jean ou Mouche traitent avec le FLN, les plans se font larges, plus distancés. De même, lorsque les deux tombent sous les balles de l’OAS, le noir et blanc change de nature, se fait comme neigeux ; le rythme ralentit, tel une syncope ; les images apparaissent comme figées, sortes d’instantanés du drame qui se déroule.

C’est, comme à son habitude, l’intime qui intéresse Garrel, là où il est le plus à l’aise. Liberté, la nuit pourrait presque se résumer à une succession de mises en scène de diverses solitudes, filmées en gros plans, et parmi lesquelles les cadres sur Emmanuelle Riva sont parmi les plus bouleversants qu’il ait été donné de voir. Il faut voir cette manière dont, juste après la séparation de Mouche et Jean, le directeur de la photographie Pascal Laperrousaz isole soudainement et dans le même plan le personnage de Jean dans l’encadrure d’une porte, qui exclut Mouche alors qu’elle serait toujours dans le champ si le dézoom n’avait pas été fait. Ou, un peu plus tard, la caméra s’attarder sur elle pleurant, seule toujours, dans une salle de théâtre entièrement vide, alors que cavalent des notes de piano déchirantes.

 

 

Mais la dernière partie est peut-être la plus évocatrice : quand Jean rencontre Gémina, il peut enfin tenter de laisser derrière lui l’amour enfui. C’est bien une renaissance, mais une renaissance plus modeste. Gémina est jeune, elle a l’attrait des heures perdues et offre la promesse d’un bonheur renouvelé. Elle reste pourtant une simple échappatoire, elle en a conscience. Elle pleure, gronde, quête l’affection. « Tu ne me trahiras pas ? », supplie-t-elle. « Non, je n’ai que toi au monde », avance-t-il en guise de réponse. C’est mieux que rien mais moins bien que Mouche, fantôme increvable des dernières minutes du film. La côte bretonne n’effacera ni le deuil, ni l’Algérie : « Nous portons tous sur nos corps les cicatrices de cette guerre », explique Jean à sa fille. Et Liberté, la nuit se retrouve contenu tout entier dans l’échange entre Jean et son ami László (László Szabó), incidemment placé en début de film : « – La politique a usé ses hommes. – Le cinéma aussi ».

Titre original : Liberté, la nuit

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Durée : 90 mn


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