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Les Méchants 2008

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Les méchants de l’année 2008 sont cruels. Retour sur « No Country for Old Men » et « Batman – The Dark Knight ».

Personne. Personne n’oubliera les deux mises à mort les plus surprenantes au cinéma de ces dernières années. Dans le premier film, un homme au milieu du désert, au volant d’une voiture de police, fait se ranger sur le bas-côté un « local guy ». Il le fait sortir de sa voiture, lui demande de rester immobile alors qu’il lui place sur le crâne l’extrémité d’un étrange tuyau relié à une bonbonne qu’il transporte. Surpris, le conducteur obéit et se laisse faire : mal lui en prend, c’est avec un coup d’air comprimé qu’Anton Chigurh lui transperce la boîte crânienne. Dans le second film, maquillé, suant, négligé et marqué de deux cicatrices lui prolongeant le sourire, le Joker dépose un crayon à papier à la verticale sur le bord d’une table. Dans une situation pourtant peu évidente (il est en face des plus grands truands de la ville), ce dernier s’en sort remarquablement : d’un tour de magie, le-dit crayon se retrouve dans l’œil d’un homme de main, lui transperçant également la boîte crânienne.
Nos amis outre-Atlantique ne manquent décidément pas d’idées…

N’y voyez pas de notre part un plaisir macabre à relever et archiver toutes les actions de ce type telles que nous les décrivons ci-dessus. Si nous évoquons ces deux séquences, c’est bel et bien parce qu’elles ont fait couler beaucoup d’encre. En effet, nous sommes là face aux deux bad guys qui auront le plus marqué cette année 2008. D’un côté, le dernier chef-d’œuvre des immenses frères Coen : No Country For Old Men, et le personnage de Anton Chigurh admirablement interprété par Javier Bardem, qui reçut d’ailleurs l’oscar du meilleur second rôle masculin de l’année 2008. De l’autre, la dernière réussite d’un cinéaste d’auteur qui aura intelligemment su trouver sa place au sein des majors, Christopher Nolan et son admirable Batman : The Dark Knight où l’on vit œuvrer le Joker, interprété par Heath Ledger, dont tout le monde parle pour l’oscar de cette année à titre posthume, après sa récente et très malheureuse disparition au printemps dernier.

Cependant, si nous avons voulu revenir sur ces deux méchants, ce n’est pas par désir de vanter pour la énième fois les mérites des deux comédiens, mais plutôt pour traiter de leurs similarités et de leur impact.

En effet, pourquoi l’un et l’autre sont-ils aussi intrigants et fascinants ? Ce qui frappe lorsqu’on visionne les deux longs métrages, c’est la cruauté de ces deux personnages. Or, cela ne tient pas seulement à leurs actes, mais surtout à l’irrationalité de leur logique.

L’ouverture du dernier volet de Batman se fait sur un braquage de banque. Le Joker dérobe une somme monumentale appartenant à tous les truands de la ville. Le coup est parfaitement réussi. Mais ce n’est que pour détruire tout cet argent dans les flammes, de sa propre initiative, une heure et demie plus tard dans le film. Première étape dans la déconstruction du motif du méchant au cinéma. L’argent n’est plus qu’un prétexte, un moyen et non une fin.
Chigurh est moins dans la démesure que son homologue de Gotham City. Mais encore une fois, l’argent n’est qu’un moyen. Chigurh part à la recherche d’une valise pleine de dollars trouvée par hasard par un « bouseux » un peu plus futé que les autres. L’argent ne l’intéresse finalement pas du tout, mais les dés sont néanmoins lancés : il tuera le bouseux, Llewelyn Moss, et sa femme.
La motivation de l’un comme de l’autre est au-delà de la motivation du méchant « classique », et échappe également aux schémas de notre culture.

Ainsi, les deux personnages renvoient tous ceux qu’ils croisent ainsi que nous, spectateurs, à deux questions très simples mais fondamentales : ai-je mon destin en main ? Qui décide de tout cela ?
L’efficacité de ces deux méchants et le fait qu’ils sont aussi frappants, tient à ce qu’ils échappent à toute logique humaine. Cette logique, ils n’en ont que faire, sinon la détruire.
Cela n’apportera strictement rien à Anton Chigurh, d’aller exécuter froidement Carla Jean, femme de Llewelyn. Mais il le fait par principe : alors que Llewelyn était encore vivant, il lui avait juré de tuer sa femme s’il ne lui obéissait pas. La mort de ce dernier n’aura rien changé à la donne pour son épouse, elle mourra.
Très largement mis en avant dans le film de Christopher Nolan, c’est l’anarchisme du Joker qui effraie : personne n’est à l’abri et il est impossible de comprendre ce qu’il veut ou peut-être ne l’avons-nous, en fait, que trop bien compris : la destruction totale de tout ce qui régit notre monde actuel. Son intérêt ? Le goût pour le jeu qu’il a engagé.

 

     

 

Ainsi, au premier abord, ce qui prime chez eux, c’est l’absence totale d’humanité. Ils sont une force destructrice qui emporte tout sur son passage, et qui n’a d’autre but que de laisser le chaos derrière eux. L’imprévisibilité et la démesure du Joker le rendent intouchable, de la même façon que la violence et la radicalité de Chigurh. Dans les deux cas, le méchant aura toujours une longueur d’avance, sur le héros comme sur le spectateur. Batman n’arrivera jamais à bout de son adversaire et en paiera le prix fort : la perte, à tort, de son intégrité et de son statut de sauveur aux yeux de la population. Pour les frères Coen, lisez simplement le titre : Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, le vieil homme se trouvant être le personnage de Tommy Lee Jones, nostalgique de l’époque où un policier pouvait encore remplir sa tâche sans avoir à porter d’arme à feu. Il est dépassé par cette violence qui accable un monde qu’il ne comprend plus, et auquel il se soustraie en prenant une retraite prématurée.

Quoi qu’on en dise, les deux films sont profondément pessimistes, de par le monde qu’ils dépeignent, que ce soit dans le Texas des années 80, ou dans un Gotham City faisant penser à chaque instant à New York dans un futur très proche. Autant arrivons-nous à donner aux personnages un présent, impossible de leur donner un passé. Les choses nous sont données, encore une fois, très clairement dans le film de Nolan, mais se laissent deviner petit à petit dans celui des Coen. Le Joker modifie à volonté l’histoire de sa vie, personnage loquace oblige, Chigurh ne parle que très peu et encore moins de lui-même.
D’où viennent-ils ? De par l’icône diabolique très largement développée, la facilité serait de donner une réponse aux fortes influences sataniques (la voiture de la marque Dodge qu’Anton Chigurh conduit, dont le logo n’est autre qu’une tête de bélier – le Joker et les cicatrices de son ironique « sourire de l’ange »). Il en va de même pour cette séquence dans No Country For Old Men où Llewelyn, en pleine partie de chasse, remarque au loin un chien de combat blessé à la patte, parallèle avec la séquence finale d’Anton Chigurh. S’agit-il de Cerbère ?

Or, nos deux méchants s’avèrent être bien plus proches de nous que nous ne voudrions le croire. Derrière cette inhumanité se cache en fait bel bien un être humain. Expliquons-nous… Loin de nous l’idée de faire dans le paradoxe laborieux. L’inhumanité est humaine, tout est question de référence et de référent.

C’est là que réside la force des deux films. Des années que le véritable méchant avait perdu ses lettres de noblesses. La redite, des motifs trop évidents (l’argent, le pouvoir, etc…) et un manque évident de profondeur dans l’écriture de ces derniers, avaient « ringardisé » le méchant au cinéma. Or, ce sont toujours ces derniers qui marquent l’histoire du cinéma : de Dark Vador (Star Wars), à Hannibal Lecter (Le Silence des Agneaux), en passant par Norman Bates (Psychose) ou M, le maudit.
Seulement l’humanité de nos deux personnages est à ce point obscure et loin de toutes les années d’éducations et de culture qui nous ont été inculquées à travers les millénaires, que nous les pensions loin, très loin de nous. Lorsque notre instinct de mort, Thanatos, l’emporte sur notre instinct de vie, Eros…
Pour nous aider dans ce développement, faisons appel à un vieil ami habitué des questions humaines les plus sombres : Frederich Nietzsche. En effet, dans ses écrits traitant du Mal chez l’être humain, il émet une réserve intéressante. Le Mal n’existe pas. Il est le fruit de notre interprétation : « il n’y a pas de phénomènes moraux, mais seulement une interprétation morale des phénomènes » (Par delà le Bien et le Mal – 1886). Alors qui a raison ? La réponse semble évidente, mais encore une fois, c’est une question de point de vue…

C’est là que réside certainement la réussite dans l’écriture et la conception de ces deux personnages. Outre l’histoire qui nous est contée, et les différentes façons de lire ou appréhender de tels énergumènes, une question fondamentale (hé oui, encore une !) intervient : pourquoi ces personnages ? Ces deux films nous placent dans des contextes spatio-temporels bien particuliers, que nous avons évoqués plus haut. Mais ces deux œuvres (majeures) s’avèrent être deux témoignages de cette époque même dans laquelle nous vivons. Plutôt que de faire dans le film politique « frontal », avec des messages marqués à grandes lettres, nos metteurs en scène livrent un compte-rendu acerbe de ces dernières années. Si nous reportons les remarques qui ont été faites au long de cet article sur le bilan actuel du monde, les analogies sont légion. Dans la politique américaine actuelle, les exemples nous viennent facilement : huit années d’un gouvernement républicain dont on ne mesure peut-être pas encore l’ampleur des dégâts à l’échelle mondiale, une présidence confiée durant toutes ces années à un homme donné comme étant un « incapable », une nouvelle guerre du Vietnam et la crise économique ne sont que la partie émergeante de l’iceberg.
No Country For Old Men et Batman : The Dark Knight cherchent-ils donc à ébranler les institutions américaines, voire mondiales, actuelles ? Sans doute, mais ne nous limitons pas à cela, ce serait ôter du crédit aux deux films. De ces deux méchants émane un Mal jusqu’alors rarement (jamais ?) atteint au cinéma.
Certes, la folie du Joker n’est pas négligeable, mais le personnage semble être à ce point tortueux et torturé, que l’on se demande si cette folie n’est pas un simple outil de plus, tandis que Chigurh, monolithique, ne laisse aucune place au trouble psychologique, il est hors du temps et de l’espace.
La portée est plus grande, elle questionne l’Homme, ce qu’il a été, ce qu’il est et ce qu’il devient.

Ici réside la force de ces films et du cinéma, une force intemporelle qui s’applique à tous et pour tous.

The dark knight, Christopher Nolan, 2008


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