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Les Amants du Capricorne

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Mélodrame de genre claustrophobique comme le sont « Rebecca », « Soupçons » ou « Les Enchaînés » du même Hitchcock, « Les Amants du Capricorne » est à réévaluer à l’aune de son technicolor somptueux et de la performance étourdissante d’Ingrid Bergman. En version restaurée.

L’Australie, cette masse terrestre indéfrichable à forme de kangourou

Film d’époque à costumes atypique, Les Amants du Capricorne aurait pu aussi bien interroger le signe astral éponyme quand il fait explicitement référence au tropique du Capricorne, l’un des cinq parallèles de latitude qui marquent la cartographie de la terre d’une ligne géographique imaginaire.

Dans le prologue du film, le narrateur s’arrange comme il peut de l’Histoire de l’Australie telle qu’elle apparaît en 1949 en attribuant, selon une demi-vérité et non sans une britannité affiché, la découverte de ce continent indéfrichable au capitaine James Cook de la Royal Navy en 1770. On sait depuis qu’il n’en fut rien. Cook amarra tout au plus sa caravelle dans la baie de Sydney, capitale de la Nouvelle Galle du Sud.

La terra incognita ne le resta pas dès 1522 où un explorateur portugais du nom de Mendonça, parti en reconnaissance rejoindre Magellan, devait aborder sa masse terrestre agreste à la forme caractéristique d’un marsupial.

Alfred Hitchcock authentifie son récit en cadrant la baie de Sydney battant pavillon britannique et sa colonie pénitentiaire de forçats remontant le ponton d’accostage comme la principale « matière première » brute d’importation en 1831, temps de l’action du film. Dans un faux raccord, le cinéaste insère un plan de Sydney de 1949.

Un « soap opéra » à costumes sans véritable « cliffhanger » ?

Passé l’alibi historique fourni par le préambule en guise de récitatif, le réalisateur de Rebecca n’aura de cesse de dérouler son film illustré comme un tableau d’époque. Ce n’est pas l’intrigue qui conduit le film historique à costumes mais le cadre et les personnages enchaînés les uns aux autres comme dans un soap opéra sans véritable « cliffhanger » et dont Hitchcock serait en quelque sorte le « deus ex machina » au sens propre par l’emploi invétéré de la machinerie aux fins de circonvolutions vertigineuses qui ne lassent pas de mettre mal à l’aise les acteurs sous tension sur le plateau. Pour l’anecdote, Joseph Cotten non sans à-propos, se référera ouvertement à « Under Capricorn » comme « Under cornycrap » signifiant le désintéressement des acteurs pour une intrigue inexistante dont seul Hitchcock s’amusera et tirera les ficelles.

Poursuivant l’expérimentation de longs plans-séquence fluides et noueux comme le lierre rampant entamée dans La Corde son film précédent, le « maître du suspense » s’engouffre dans les aspérités, les extravagances et les conventions d’un roman désespérément terne dans ses deux derniers tiers. Il y subordonne sa mise en scène contournée mais tellement ingénieuse qu’elle captive notre regard extasié et nous distrait de la logorrhée boursouflée et insupportable de suffisance des convives lors de la réception mondaine à l’intérieur de la gentilhommière gothique.

 

 

Le mythe de cendrillon aux pieds nus et vêtue de haillons refait surface

Hitchcock investit ce lieu aussi irréel par sa façade gothique peinte en transparence qu’un conte fantastique en y installant sa lourde caméra Mitchell qui déplace les décors victoriens et les remet en place dans le sillage des acteurs le temps d’une dolly tortueuse. La mise en scène outrageusement présente désamorce les dialogues délibérément surfaits comme pour circonvenir son public. La caméra vagabonde louvoie entre les protagonistes pour cadrer les pieds titubants de Lady Henrietta descendant cahincaha les marches de l’escalier qui, chez Hitchcock, retient une densité dramatique car on se perd en conjectures à propos de cette présence chancelante étrangement dépenaillée s’agrippant aux épaules découplées de son mari comme s’ils formait un couple passionnel de parias. Sans nul doute, ce sont eux les amants maudits du titre.

Le mythe de Cendrillon vêtue de hardes et pieds nus comme une bohémienne refait surface rattrapant celui de l’énigmatique « comtesse aux pieds nus », Maria Vargas.

Ingrid Bergman campe à merveille une frêle et fragile aristocrate irlandaise consommant sa déchéance. Sa présence ne lasse pas de jeter le trouble quand la gente féminine a déjà amplement décliné l’invitation du maître de céans par la bouche embarrassée de leurs époux convives.

Ingrid Bergman, sublime d’hébétude effarouchée, réduite à la dipsomanie

Atteinte d’une fièvre obsidionale, Lady Henrietta ne s’appartient plus. Elle est entièrement inhibée sous l’empire du cognac qu’elle boit inconsidérément sous l’emprise de la maléfique Milly (Margaret Leighton) qui l’a réduite à la dipsomanie, ce penchant invétéré à boire à l’excès induisant l’alcoolisation.

La scène détone extraordinairement par le trouble qu’elle suscite dans l’assemblée. Lui correspond en miroir le long plan-séquence de la scène pénultième de 8 minutes 30 qui est un flash-back narré par Lady Henrietta envahie par le poids du remords. C’est Charles qui lui vient à la rescousse pour lui apporter réconfort et stabilité ; reconnaissant son amie d’enfance dans cette figure hébétée qui se cramponne en désespoir de cause à la carrure de son mari outré au même titre que ses honorables commensaux par son somnambulisme du à l’ébriété soudainement étalée au grand jour et dans un silence de plomb. Hitchcock multiplie les trouvailles visuelles hors sol comme ce plan impromptu où Charles lui tend la doublure de son manteau pour qu’elle s’y mire et se trouve attractive dans le but de reconstruire sa personnalité dévastée.

Ignoré comme sa femme par ses pairs irlandais également émigrés, Sam Flusky tente désespérément de se racheter une bonne conduite entachée par sept ans de travaux forcés dans la colonie pénitentiaire pour son sacrifice expiatoire d’un meurtre commis par sa femme. Aussi, l’ancien palefrenier vilipendé est-il devenu le plus riche propriétaire terrien par la force de sa volonté. Il entend bien reconquérir sa réputation auprès du gratin local par l’entremise du policé Charles.

Les protagonistes sont tous aliénés à une exception près : Charles Adare (Michael Wilding), gentilhomme irlandais issu de la gentry, songe-creux mal dégrossi, neveu du gouverneur de la colonie britannique (Cecil Parker) dont il fait le désespoir.

Indolent et sans le moindre penny, il se nourrit de chimères ,brille surtout par un maintien et une élégance théâtrale de dandy aux penchants maniérés et un brin efféminés qui lui attire les sympathies des dames de l’aristocratie. Peu enclin à suivre les préceptes militaires de son oncle, Charles préfère frayer en société et céder aux sirènes de l’argent facile que lui propose l’ex-forçat émancipé Sam Flusky (Joseph Cotten). Ce dernier accepte de le chaperonner pour qu’il fasse l’acquisition en son nom d’un lopin de terre qu’il guigne qu’il sait pouvoir contribuer à sa quête de fortune. Mais c’est compter sans la troublante Lady Henrietta Flusky (Ingrid Bergman) qui est celle par qui le scandale arrive.

 

Celles par qui le scandale arrive

Ingrid Bergman pour qui Hitchcock a fait ce film déroutant et déstabilisant va défrayer la chronique de ses amours tumultueux et sulfureux avec Roberto Rosselini avec lequel elle tournera Stromboli l’année suivante. Et la mauvaise publicité de cette liaison licencieuse rejaillira sur l’échec de Les amants du Capricorne à sa sortie devant le rejet virulent des ligues de vertu scandalisées par les frasques de ce couple adultérin. Ingrid Bergman est toujours officiellement mariée à l’époque. Sa composition presque désincarnée à force d’être éthérée par sa dilution dans l’alcool prend subitement un tour ironique comme si elle apparaissait « déclassée » pour de bon par un retour de manivelle d’un destin capricieux.

Et précisément, l’histoire dépourvue d’intrigue est réduite à la plus mince anecdote. Le récit inverse diamétralement les rôles pour jouer subtilement sur les oppositions. Les excommuniés montent en grade tandis que la petite noblesse tombe en disgrâce. Une aristocrate irlandaise de haut rang telle que lady Henrietta devient une épave alcoolique en Australie. Un proscrit opiniâtre tel que Sam Flusky un propriétaire terrien envié et jalousé qui rappelle en substance le personnage fruste de Heathcliff (Laurence Olivier ) dans Les Hauts du hurlevent (William Wyler, 1939). Jusqu’à Milly qui se substitue à la maîtresse de maison projetant ses sombres desseins d’hégémonie domestique sur l’ancien lad et garçon d’écurie Sam Flusky devenu son maître alors qu’il est lui même empli de ressentiment à l’idée de ne jamais pouvoir être assimilé à cette gentry comme un de ses pairs.

L’exercice de style est probant et sans équivoque. La caméra d’Hitchcock est virevoltante qui semble défier les lois de la pesanteur dans une surenchère volontiers roublarde et un tour acrobatique artificiellement gratuit. Et le spectateur de déplorer qu’il n’y ait pas de squelette dans le placard sinon une tête réduite d’aborigène australien, suprême mac guffin, intentionnellement déposée par Milly sous les draps de sa maîtresse pour attiser ses hallucinations.

Les Acacias Distribution

Titre original : Under Capricorn

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Durée : 120 mn


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