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L’Écume des jours

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Michel Gondry met en images et en scène le roman de Boris Vian, 66 ans après son écriture : un ovni visuel aux tonalités jazz, pop et surréalistes.

C’est LE film que l’on attend depuis plusieurs jours, cette écume qui mousse au fur et à mesure que l’on approche du 24 avril. Le roman de Boris Vian, lu par tous à l’adolescence, ce livre de chevet aux digressions farfelues, à la poésie inimitable et aux thématiques modernes. L’Écume des jours fait partie de ce genre de livres que l’on s’approprie jusqu’au détail, créant à son tour un univers d’amour, de mort, de couleurs et de sang. Des scènes à la lecture déjà cinématographique, celles par exemple de la patinoire ou des passages liés aux inventions de Vian – le fameux « pianocktail » ou « piano cocktail », quelle divine idée ! Et qui d’autre que le réalisateur Michel Gondry pouvait s’attaquer à une telle histoire, aussi barrée et singulière ?

Après l’excellent Eternal Sunshine of the Spotless Mind en 2004, après La Science des rêves un an plus tard, après le très réussi Soyez sympas, rembobinez en 2008 et pour finir, après le succès de The Green Hornet en 2011 et de The We and I l’année dernière, Michel Gondry joue cette fois-ci la carte 100% française. Au casting : Romain Duris plus charmant que jamais, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Omar Sy, Aïssa Maïga, Alain Chabat et Charlotte Le Bon. Aucune fausse note. Romain Duris joue Colin, jeune oisif qui décide un matin de faire comme tout le monde : tomber amoureux. Il choisit Chloé (Audrey Tautou), l’emmène manger, rouler, voyager, voler. Et puis Chloé tombe gravement malade, elle a un nénuphar dans le poumon droit. Les multiples fleurs contre son cœur ne la guérissent pas assez, l’amour et la vie se rétrécissent pour ne devenir qu’une zone étroite où toutes les folies sont permises. Et là, au-delà de l’histoire de Vian, Michel Gondry s’approprie les mots, les univers, les épisodes pour construire un film à rebondissements, à effets, à spectacle.

 

Romain Duris et Audrey Tautou s’envolent au-dessus des Halles
© StudioCanal

 
 
L’Écume des jours n’est pas un film à suspens, l’histoire est connue, elle est simple, moderne, donne de la vie aux choses, aux objets de notre quotidien, à notre atmosphère de travail et aux interactions de chacun dans son propre monde. Pour mettre en scène cette histoire, Michel Gondry a pris la décision de s’écouter, de créer avec son imaginaire un long métrage impressionnant d’astuces, d’inventions et de surprises. Les repas par exemple, servis par l’homme « couteau suisse » de Colin, joué par Omar Sy, sont tricotés dans une laine épaisse. Les nombreux effets spéciaux sont quasiment tous faits de bric et de broc, on voit que c’est du faux et c’est toute la magie du film. Certaines scènes de L’Écume des jours, très clippées, prennent le spectateur comme témoin, qui observe comme un enfant le trucage et à qui il ne reste plus que des questions en tête : comment ont-ils fait ça, comment sont-ils arrivés à créer ce truc, pourquoi dans ce sens-là plutôt qu’un autre ? C’est une des forces de L’Écume des jours adaptée sur grand écran par Gondry. Il ne donne à voir que ce qu’il a imaginé de cette histoire, du livre qu’il a lu adolescent, la première fois. On se perd très rapidement dans un rêve, une bulle géante où se mélangent plusieurs thèmes, plusieurs lieux, plusieurs sentiments. Du rire aux étonnements, de la tristesse à la maladresse, Colin et Chloé deviennent deux marionnettes dans un spectacle où l’on connaît l’histoire mais qui épate par sa réalisation, sa capacité à faire rêver et à prendre conscience de notre réalité, de notre travail, de notre amour, de nos envies. C’est un film de paradoxes, d’oppositions, crédible et pourtant surréaliste. Ça ennuiera certains, ça passionnera d’autres.

Combien de films peuvent se prétendre être une source d’évasion, de rêve et de poésie ? Boris Vian, ingénieur de formation, connaît bien Saint-Germain-des-Prés, qu’il fréquente dans les années 1950 avec ses amis Raymond Queneau et Jean-Paul Sartre. C’est d’ailleurs en hommage à ce dernier que Jean-Sol Partre est créé, écrivain de tous les fantasmes, incarné par Philippe Torreton dans le film. Les scènes drôles de L’Écume des jours tournent essentiellement autour de ce personnage ou plutôt de l’addiction de Chick, joué par Gad Elmaleh, pour cet artiste qui déchaîne les foules. Du Jean-Sol Partre en infusion, en perfusion, en injection. On sent d’ailleurs, ce qui est très agréable, la liberté de jeu des acteurs que Gondry amène lors de ses tournages. Plongés dans des décors loufoques et imposants, ils doivent s’imposer par leurs dialogues, leurs attitudes et s’approprier les lieux comme si cela avait été naturel. Ils interprètent l’imagination en mouvement de Michel Gondry, et plus largement de Boris Vian. Un défi relevé, une réussite pour des comédiens que l’on connaît bien et qui se connaissent bien. C’est à nouveau un duo Romain Duris – Audrey Tautou, mis à l’écran par Cédric Klapisch (L’Auberge espagnole en 2001, Les Poupées russes en 2005 et bientôt Casse-tête chinois).
 
 


Jean-Sol Partre, Gad Elmaleh (Chick) et Aïssa Maïga (Alise)
© StudioCanal

 
 
Alors certes, Michel Gondry n’a pas choisi la facilité : il décide de mettre en mouvement le langage inventif de Boris Vian par l’image, le cinéma, le spectaculaire. On pourra lui reprocher de délaisser son histoire afin d’épater, de surprendre, d’impressionner. Mais ce nouveau langage du cinéaste, mêlé à son inventivité, à sa capacité de faire avec des choses, des univers, des atmosphères que l’on considère comme impossibles à mettre en scène est une prouesse. Jacques Demy nous emmenait dans un monde enchanté, un monde chanté, un monde où l’amour avait toute son importance. Michel Gondry, en choisissant Boris Vian et L’Écume des jours, nous transporte dans un rêve nouveau, plutôt sombre et très actuel où l’amour est tragique, la vie intemporelle.

À lire : L’univers onirique de Michel Gondry, par Alexandrine Dhainaut, et La Nuit Michel Gondry, par Christophe Chemin. 

Titre original : L'Ecume des jours

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Durée : 125 mn


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